HYPERTROPHIES, — PROLONGEMENTS ANORMAUX. — PLURALITÉ DES ORGANES
Causes. — On peut rapporter cet ordre d'anomalies à une exagération de la nutrition. Dans les exagérations de volume, sans augmentation dans le nombre, sans prolongements, il n’y a qu’excès de nutrition. Mais, quand il y à augmentation du nombre, il y a nécessairement, avec lexagération, une déviation nutritive. C’est surtout ici qu’on peut supposer avec M. Serres Pexistence préalable de plusieurs artères, là où il n’en faudrait qu'une. On comprend que la pluralité doit être nécessairement une anomalie congénitale. Jamais, pendant la vie extra-utérine, on n’a vu naître un 6rgane, une partie quelconque. Quand on à cru constater ce fait, il y avait, en réalité, un organe d’abord si petit, qu’il a pu passer inapercu pendant quelque temps; puis à une certaine période de la vie, cet organe a pris un développement qui à éveillé l'attention, et l’on a eru à la naissance de cette partie, quand elle n’était qu’à une période de son développement. II est, en effet, des époques pour le développement de certains organes surnuméraires, et c’est surtout l’âge de puberté. Chez les individus qu’on appelle multimammes, et qui présentent, par conséquent, un des caractères les plus généraux de la grande classe des mammifères, on n’apercoit pas d’abord Panomalie ; on ne constate, en général, les mamelles surnuméraires qu’à Pâge de la puberté, quand tout l'appareil sexuel prend un grand développement. En général même, l'hypertrophie des mamelles, sans augmentation de nombre, n'apparaît qu’à cette époque. Il ne faudrait pas, pour cela, admettre que tout ce qui constitue l’hypertrophie est né seulement à cette époque; car il est de très jeunes filles chez lesquelles on peut déjà constater une pousse trop forte des mamelles. Si l’on explorait la gorge de beaucoup d'enfants, on s’assurerait qu'une foule d’entre eux portent un commencement d’hypertrophie tonsillaire, laquelle n’est constatée, le plus souvent, qu’à un âge déjà un peu avancé, c'est-à-dire quand l'excès de nutrition est porté au point de gêner la respiration, la déglutition, et de faire naître de fréquentes angines. L'âge de la puberté est l'époque des développements anormaux des mamelles, des amygdales. Quand la vieillesse arrive, quand le mouvement nutritif semble épuisé, il Se fait malheureusement encore des hypertrophies. Ainsi, après cinquante ans,
souvent la prostate s'hypertrophie au point de prendre un volume énorme.
Avec l'excès, il y a toujours plus ou moins de déviation de l'acte nutritif, aussi les organes hypertrophiés sont-ils généralement déformés. On voit, en effet, la prostate proéminant dans l’urèthre et dans la vessie par le développe ment anormal de son lobe moyen; ou bien c’est un lobe latéral qui est plus prononcé, ce qui fait que l’urèthre est repoussé du côté opposé, et par consé= quent dévié. Le sein se pédicule ordinairement : à mesure qu’il se développe anormalement, 1l revêt la forme d’une poire. La déviation nutritive est complète quand il y a augmentation du nombre des organes. Cette déviation est telle, quelquefois, qu'une mamelle surnuméraire peut être derrière au lieu d'être devant Ja poitrine (4) ; on l’a même trouvée à la région inguinale (2).
On commettrait une erreur si l’on considérait tous les prolongements anormaux comme des anomalies dépendantes d’un excès de nutrition, d'une activité trop grande dans l'organe qui offre cette difformité ; c’est quelque fois un état tout différent qui les produit. S'il est vrai que certains prolongements de la langue peuvent être attribués à une hypertrophie de cet organe, il est tout aussi certain que cet état de la langue qui fait qu’elle sort plus ou moins de la bouche est dû parfois à une faiblesse des muscles rétracteurs de cet organe où à une trop grande énergie des muscles qui le portent en avant. Souvent ce n'est qu'un prolapsus qui peut être comparé à celui de la paupière supérieure, lequel, moins souvent encore, peut être considéré comme un pre: longement hypertrophique. Le prolongement du clitoris est réellement dû à une hypertrophie ; il en est de même des petites lèvres. Mais le prolonge ment du prépuce qui produit certains phimosis ne peut pas être toujours considéré comme le résultat d’un excès de nutrition. En effet, il est facile de constater que presque tous les enfants offrent un- prolongement du prépuce et un phimosis naturel plus ou moins prononcé. Ce prolongement commence à disparaître, dans la majorité des cas, quand vient l'âge viril; les corps caverneux, Île gland, sont assez développés alors pour que le prépuce se trouve à peine suffisant pour recouvrir ce dernier organe ; quelquefois même il est à demi ou entièrement découvert. On voit donc, qu'avec l’âge, l’excédant du prépuce est, pour ainsi dire, renvoyé vers le pubis pour entrer dans la composition du fourreau de la verge; plus celle-ci se développe, moins il y a d'excédant au prépu e. Ce qui prouve ce que j'avance ici, c’est le peu de développement de la verge des hommes qui ont un prolongement du prépuce : chez eux, en effet, cet organe est demeuré dans un état trop voisin de l’enfance. Or, dans le bas âge, le prolongement du prépuce et le phimosis qui en est la conséquence n’ont aucun inconvénient, car la verge ne sert alors qu'à l'émission des urines. Mais à l’âge viril, quand la verge revêt les
(1) Manget, t. IT, p. 160. - (2) Journal général de médecine, t. I, p. 57.
HYPERTROPHIES. — PROLONGEMENTS ANORMAUX. 2927 fonctions réellement génitales, le phimosis, le prolongement du prépuce, ont des inconvénients que je signalerai quand j'aurai à légitimer les opérations qu'on pratique sur le prépuce. Avec la vieillesse, les COrps Caverneux se rapetissent, le prépuce reprend sa prédominance, et souvent le phimosis des vieillards est dû, en grande partie, au retrait du corps de la verge.
Gette théorie n'exclut pas à possibilité d’un prolongement réellement hypertrophique du prépuce, c’est-à-dire avec un développement normal de la verge. Celle-ci, en effet, peut être en rapport de volume avec l’âge de lindividu, et le prépuce être exubérant ; cette hypertrophie arrive même parfois à un âge très avancé. Il y a eu alors, dans le plus grand nombre de cas, des irritations du prépuce qui, en l’hypertrophiant, ont augmenté de
beaucoup sa consistance, ce qui fait que ses mouvements sur le gland sont plus dificiles, et le découvrement de celui-ci le plus souvent impossible.
Ge que je viens de dire sur les différences étiologiques des prolongements anormaux implique des différences dans le traitement. Ainsi, pour les prolongements de la langue, il faut souvent, non pas exciser l'excédant, mais agir sur les moteurs de l'organe, sur la langue elle-même, de manière qu’elle ne sorte pas de la cavité qui doit la contenir.
Effets. — Les anomalies appartenant à cet ordre constituent, en général, de véritables difformités, des infirmités ; elles deviennent même quelquefois assez Compromettantes pour nécessiter une opération grave. Ainsi une hypertrophie de la glande thyroïde, des mamelles éléphantiasiques, altèrent assez les formes pour devenir très fâcheuses ; mais elles peuvent avoir des eflets plus graves encore : par exemple, chez une femme qui porte une mamelle de 32 kilogrammes (1), il doit se faire vers le sein une dépense de force nutritive fort ruineuse pour le reste de l’organisme. Les développements anormaux excessifs sont surtout nuisibles quand ils portent sur des organes qui entourent des conduits, car ils les dévient, les rétrécissent. Je prou- Yérai plus tard que l’hypertrophie des amygdales peut, en diminuant de beaucoup la colonne d'air, altérer là forme de la poitrine, En exposant le sujet à des angines, cette hypertrophie peut être plus directement, plus promptement nuisible. Le goître nuit aussi à la respiration, et par conséquent à la poitrine, Enfin j'établirai, quand il sera question des hypertrophies de la prostate, qu'elles peuvent dévier l'urèthre au point de produire des rétentions d'urine et même des incontinences.
Lraitement, — D'après ce que je viens de dire des effets des anomalies appartenant à l'ordre qui m'occupe maintenant, la médecine Opératoire peut ètre invoquée pour les effacer, pour les amoindrir, les détruire. Tous les ours on excise des portions d’amygdales ; on se résout quelquefois à amuter un sein hypertrophié, et l’on attaque de différentes manières la prostate our détruire les effets de son développement anormal.
(1) Manget, Bibliotheca chirurgica, t. 11, p. 161,
Quant aux déterminations opératoires qui concernent les organes surnu= méraires, par exemple des doigts et des orteils, elles sont surtout subordonnées à la position sociale de l'individu. 11 y a une différence entre l'individu ayant un doigt surnuméraire qui l'empêche de travailler pour vivre et celui qui n'aura nul besoin de travaux manuels pour subsister. La question de ces opérations sera surtout agitée quand je traiterai des amputations.
Séparation des monstres doubles.
La chirurgie actuelle, généralement si hardie, se résout bien à enlever des membres surnuméraires, à extraire des débris de fœtus inclus dans certains individus ; mais elle n’ose pas attaquer les monstres doubles pour rétablir l’état normal ; elle se tait même dans les livres où l’art opératoire est enseigné avec le plus de détail et le plus d'éclat. Je me crois obligé de soulever cette question ici, et, pour me guider, il me faut de toute nécessité avoir recours à un naturaliste, et cependant la science nous offre plusieurs exemples de tentatives avec des succès et des revers; il en est même qui vont jusqu'au ix° siècle. C’est vers la fin du XVII siècle qu’on trouvera un des plus beaux succès. Un monstre double, un xiphopage, composé de deux femelles, fut séparé peu de temps après la naissance : la ligature ayant été préalablement eme ployée, un compléta l'opération par l'instrument tranchant. Les deux enfants séparés n’éprouvèrent aucun accident, et vécurent (1).
Maintenant quelles sont les règles à poser, les principes à faire prévalon? J'avoue qu'ici les matériaux me manquent, et les guides, ceux qu’on appelle les maîtres de la science, m’abandonnent. Toutefois voici des considérations qui, si elles sont insuffisantes pour résoudre la question si grave de médecint opératoire et de médecine légale dont il s’agit, serviront au moins à la faire poser d’une manière convenable. |
Au point de vue thérapeutique, on devra considérer les monstres comme formant deux classes : ceux qu’on appelle autositaires, et les parasitaires. Les premiers sont composés de deux individus égaux en développement, et par suite participant aux mêmes titres à la vie commune; les seconds sont coms posés de deux sujets très inégaux : l'un, imparfait, n’est qu’un embryon d'une vie très obscure; il est inerte et complétement parasite. Cette division des monstres doubles renferme la division des opérations à pratiquer en deux catégories.
4° Ainsi, quand les deux individus composants sont égaux en développez ment et en vitalité, chacun d’eux a les mêmes chances de survivre à l’opération, et l'opérateur doit se proposer de les restituer tous deux au type noïmal et à la vie ordinaire. Ce résultat, il ne peut l'obtenir qu’en opérant la division exactement sur l’axe d'union. Il ne faut pas que l'opération laisse plus à un frère, car le plus serait ravi à l’autre; il l'aurait donc en moins, ce qui
(4) Isid. Geoffroy Saint-Hilaire, t. IT, p. 559.
DÉVIATIONS. 229 pourrait compromettre la viabilité et l’afiliger d’un vice de conformation. L'opérateur ne peut jamais ainsi sacrifier un individu à l’autre : tous deux ont droit à retirer les mêmes bienfaits de l’opération ; car tous deux sont exposés aux dangers qu'elle fait courir et aux douleurs qui en sont inséparables.
20 Quand au contraire le monstre est parasitaire, l’un des individus est un être presque normal, tandis que l’autre est une masse inerte, parasite, dénuée de mouvements ; il doit être considéré comme une tumeur, et sa sensibilité n'est que celle d’une partie du corps de lêtre principal. Ici l’opération qui tend à séparer le monstre sur l'axe d'union à pour résultat, d'un côté, un individu normal, de l’autre un être informe et ne possédant pas les conditions de viabilité. L'opérateur à donc plus de latitude ; l'instrument, le moyen de division, pourra s'éloigner de laxe d'union. S'il y a avantage pour le succès de l’opération, on peut agir comme on l’entendra sur le parasite, L'opération rentre alors dans la classe des extirpations de tumeurs. La médecine opératoire a ici ses préceptes : c’est une opération dont les dangers sont en rapport avec l’âge du sujet et la région qui en est le théâtre. Ainsi, pour vous servir des termes mêmes de M. Isidore Geoffroy Saint-Hilaire, chez une classe de monstres doubles, la réduction au type normal doit se faire selon une règle et suivant une tendance très différentes et même inverses. L'opération à pour principe, dans les autositaires, l'égalité des deux individus composants ; dans les parasitaires, leur inégalité; pour lieu d'élection dans les autositaires, l'axe d'union ; dans les parasitaires, ce doit être le lieu le plus favorable à l'individu autosite ; enfin pour but, dans les autositaires, l’amélioration du sort des deux individus composants, par la restitution de chacun d'eux au type unitaire et à la vie indépendante d’un individu normal; dans les parasitaires, l'amélioration du sort de lun des individus, l’autosite, par Pablation de la masse parasite qui constitue l'autre (1).