CHAPITRE HE
DE LA GELURE (1).
La soustraction du calorique produit des effets qui se rapprochent singulièrement de ceux de son accumulation, et si l’on suit ce qui se passe depuis la réduction un peu forte de la température qui produit une sensation vive de froid jusqu’à la congélation, on trouvera des degrés qui se rapprochent de ceux de la brûlure. L'’analogie se continuera pour les symptômes généraux, et on la retrouvera même dans les indications thérapeutiques. Les eflets du froid sur tout l'organisme sont surtout du domaine de la pathologie interne, On peut les considérer comme des accidents, et au point de vue thérapeutique (2). Je dois surtout ici traiter des effets locaux, sans négliger cependant ce qui a trait aux phénomènes généraux, sur lesquels je jetterai un coup d'œil après avoir exposé les degrés de la gelure.
Eflets locaux. — Degrés. — La division de la brûlure par Marjolin se représente ici : gelure avec ou sans mortification. En divisant le premier chef, on a celle de Fabrice de Hilden, adoptée par les classiques jusqu'à Dupuytren. Je décrirai seulement trois degrés de la gelure. Les engelures se irouvent comprises dans les deux premiers degrés. On sait avec quelle facilité elles se produisent chez les enfants, les femmes, Îes'sujets lymphatiques. Tandis que l’usage modéré des liqueurs spiritueuses prévient la gelure, l'abus en constitue une prédisposition. Les parties les plus saillantes du corps, celles qui semblent, pour ainsi dire, s’en détacher en forme d’appendices, sont les plus exposées à la gelure : ainsi le nez, les oreilles, les doigts, le
(1) Les traducteurs de Thomson proposent le mot gelure pour rendre le terme anglais frost-bile ; celui de congélation ne pouvant servir à désiguer l’état d’un organe où la vie n’est pas encore éteinte, ils le réservent pour le cas où la partie est réellement congelée. J'emploierai ce mot nouveau pour désigner les divers effets du froid.
(2) Voyez pour cela les ouvrages de Larrey et de M. Lacorbière,
GELURE. 347 gland lui-même; quelquefois ce dernier se gonfle au point de donner lieu à un paraphimosis.
1% degré. — I est caractérisé par une rougeur et par un accroissement de volume de la partie; une teinte violette ou bleue s'ajoute bientôt à la première nuance, ce qui paraît être dû à un embarras dans la circulation. Dans les froids intenses des climats septentrionaux, la joue, le vez ou l'oreille, frappés par le froid, au lieu de rougir, deviennent pâles : alors il y a roideur et engourdissement. La douleur est ordinairement vive et se manifeste quelquefois à l'instant même de l’action du froïd ; mais elle se déclare surtout, et elle est bien plus cuisante quand la personne atteinte par la gelure passe rapidement dans un lieu où la température est élevée; cette douleur cuisante se change bientôt en une sensation de brûlure insupportable, On éprouve de pareils phénomènes en appliquant du mercure congelé sur une de nos parties. C’est une sensation brûlante qui se manifeste d’abord, puis survient de la pâleur ; la rougeur apparaît ensuite. On vient de trouver le moyen de solidifier l'acide carbonique; il produit, quand on le touche à cet état, une sensation très vive et une ampoule comme la gelure au degré suivant.
2e degré. — Quand le froid a été bien intense, il se développe tôt ou tard des ampoules. Elles se forment dans l’espace de quelques heures, ou bien deux ou trois jours après l’action du froid. Si l’on approche les parties atteintes d’une chaleur même peu forte, les vésicules s'élèvent presque instantanément. La tuméfaction est beaucoup plus considérable; elle est souvent accompagnée d’un sentiment de tension et d’une douleur extrêmement aiguë, C’est surtout ce degré de la gelure qui se rapproche le plus de la brûlure. M.-A. Severin avait parfaitement remarqué cette ressemblance dans les effets du froid qu'il observa à son hôpital en 1624. Quand linflammation n’est pas très considérable, la sérosité de l’ampoule étant évacuée, l’épiderme serenouvelle ; autrement il survient des ulcérations qui fournissent un pus ichoreux et sanieux; le pus louable se fait quelquefois longtemps attendre. Les os de la main ou du pied peuvent être mis à nu à la suite de ces ulcérations.
3° degré. — Ici il y à réellement congélation, abolition de tout mouvement, de toute action organique. La vie s'éteint immédiatement par l’action directe du froid, ou bien il se manifeste d’abord une disposition à la mortification, constituée par ce que certains pathologistes ont appelé èn/flammation gangréneäse. On a prétendu que jamais l’action directe du froid ne produit la congélation et qu'elle n’arrive qu’au moment du dégel ; on sait depuis longtemps que la circonstance d’un changement de température est très favorable au développement de la gangrène, et dans le plus grand nombre des cas, c’est la réaction provoquée par le froid qui amène la mort des parties frappées de gelure. Mais, avant le dégel, la mort peut avoir lieu, et ïl ne faut pas qu’une autorité, quelque imposante qu’elle soit, fasse oublier ces faits,
JS GELURF,
C'est au dernier degré de la gelure qu’au-dessous des phlyctènes on trouve des taches blanches, grisâtres, qui ressemblent à celles du troisième degré de la brûlure ; ici c’est le corps papillaire de la peau qui est atteint. Quand la gelure est plus avancée, la peau est complétement mortifiée : alors elle est terne, pâle; puis elle prend une teinte grisâtre ou noirâtre, et l'on n’y éprouve aucune douleur en la pinçant. Dans le degré extrême de la gelure, un membre est envahi dans toute son épaisseur ; tout mouvement, toute espèce de sensibilité sont détruits. 11 faut craindre alors une extension de cette mort locale.
Effets généraux. — J'ai dit que les symptômes généraux de la gelure étaient analogues à ceux de la brûlure. On voit, en effet, les besoins irrésisübles du sommeil qui s'emparent de celui qu’un froid très violent vient de frapper ; il est représenté dans la brûlure par un état comateux, une stupeur très marquée. Malheur à ceux qui veulent goûter les délices de ce sommeil si séduisant ! Malheur aussi à ceux qui tombent dans le coma de la brûlure. Après l’engourdissement, l’insensibilité même, apparaissent le plus souvent des phénomènes de sensibilité exprimés par des douleurs qui peuvent acquérir une violence extrême, surtout si l’on approche du feu les parties malades. Les phénomènes qui se rapportent à la circulation et à la respiration sont encore analogues : la concentration, l'accélération du pouls, son irrégularité, les soupirs entrecoupés que le malade veut arrêter en prenant une forte inspiration, les tremblements, les frissons, tous ces phénomènes se remarquent dans les premiers moments d’une forte brûlure. Puis viennent ceux qui annoncent la réaction, et ici l’analogie est encore plus frappante.
Traitement. — Le principe des analogues qui devait être repoussé dans le choix des moyens thérapeutiques pour la brûlure, est ici invoqué par les meilleurs praticiens. Ainsi c’est par le froid qu’on doit d’abord traiter la gelure, comme c’est par le même modificateur qu’on traite quelquefois la brûlure. Personne ne nie les avantages des réfrigérants dans la première période de la gelure ; tandis que pour la brûlure il n’y a pas la même unanimité ; il est même des opinions tout à fait opposées, puisque, comme je l’ai dit, des chirurgiens voudraient, pour ainsi dire, traiter la brûlure par la brûlure. Mais, pour les autres périodes , l'accord est parfait et l’analogie complète. Dans les deux cas, on dirige la chute des eschares, on cherche à prévenir une suppuration trop abondante, on ménage les forces nécessaires pour en supporter les frais, etc.
L'emploi des réfrigérants doit être dirigé avec soin ; la glace, la neïge, sont les meilleurs moyens. C’est par degrés qu’on doit chercher à ramener les parties à leur température normale. Il faut frictionner doucement ; la partie doit être plutôt caressée que frottée, et il ne faudrait pas la mouvoir avant d'être bien sûr qu’elle n’est pas gelée. Le corps du malade doit être traité comme un organe gelé; il doit être transporté dans une chambre froide, placé dans la neige ou dans un bain d’eau fortement refroidie, On aura soin
SUPPURATION. 349 aussi, en le frictionnant, de ne léser aucune partie. Pour peu que la vie se manifeste, on met dans les narines de puissants stimulants ; on insuffle de l'air dans la bouche, etc. Mais il faut craindre d’aller trop loin dans la stimu- Jation ; les injections de fumée de tabac dans le rectum peuvent être dangereuses ; les sudorifiques , les spiritueux seront ménagés. Le principal , c’est de bien suivre les nuances nécessaires pour faire passer le malade du bain froid dans une température moins basse, puis dans un lit chaud.