II. — TOPIQUES LIQUIDES
Ils sont préférés quand les topiques mous ou solides ne peuvent être supportés, à cause de la sensibilité des parties. L’étendue des parties à modifier, leur état anfractueux, nécessitent parfois que les topiques soient administrés sous cette forme. On les applique donc sur la peau ou sur les membranes muqueuses, On plonge quelquefois les organes dans le topique lui-même : c'est ainsi qu’on baigne, pendant un certain temps, un doigt enflammé dans une décoction émolliente ou narcotique et tiède : ou bien les parties sont recouvertes de charpie, de compresses ou de bandes préalablement imbibées. Le topique liquide est aussi employé en aspersions, en affusions, en irrigations, en instillations, en douches, en injections. On se sert pour céla de* pinceaux, de tuyaux, de seringues. Le topique liquide peut être une huile : on se sert pour l’étaler d’un lambeau de flanelle sur lequel on répand l'huile,
(1) Velpeau, Médecine opératoire, t. I, p. 263.
et oiblaisse la flanelle ainsi imbibée sur la région malade, après l'avoir soumise à des frictions pendant près d’une demi-heure. C’est là ce qu’on appelle faire une embrocation.
À. EAU. Irrigations continues. — L'eau a été, des les temps antiques, un moyen très employé en chirurgie. Dernièrement Josse, Breschet À. Bérard et Ph. Bérard l'ont employée à une température basse et Te
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manière continue. C’est A. Bérard qui, le premier, a appliqué d’une manière méthodique ce. moyen thérapeutique. Voici le procédé de ce chirurgien :
Un seau rempli d’eau froide est suspendu au-dessus de la partie à refroidir. A l’aide d’un ou de plusieurs siphons de verre d’un très petit diamètre, on fait tomber l’eau sur la région malade qui est recouverte d’une compresse ou de quelques tours de bande. Une simple couche de linge dis- Sémine l’eau sur toute la surface à refroidir, et ce liquide, qui en pénètre le tissu, se vaporise, et soustrait plus facilement le calorique aux parties sOus-
jacentes. Enfin, un morceau de taffetas ciré, placé sous le membre, sert à préserver le lit d’une inondation complète, et à conduire dans un vase placé
à côté la portion d’eau qui ne s’est pas évaporée. La quantité de liquide que le seau renferme n’est épuisée qu’au bout de cinq à six heures. Il faut avoir soin d’en ajouter avant qu’elle soit entièrement écoulée : autrement l’action du siphon serait un moment interrompue, et l’on devrait faire le vide dans la longue branche de linstrument, en aspirant avec la bouche l'air qu'il renferme pour rétablir le courant. Voici la représentation (fig. 35) de l’appa -reil préféré par M. Velpeau et tel qu'il est figuré dans son livre. F
On peut, selon moi, quand on manque d’un appareil comme celui que je viens de représenter, en fabriquer un très facilement : un seau est percé à son fond ; par ce trou passe une bande double qui descend, comme on voit ici le premier conduit ; cette bande est fixée à une traverse de bois qui rem place le conduit horizontal de la figure 35; puis, pour remplacer les six petits conduits verticaux, on met à cheval sur la traverse de bois de petits bouts de bande qui tombent sur le membre et qui larrosent parfaitement. Cet appareil peut être préparé partout, en ville comme dans la campagne la plus pauvre.
Par toutes les saisons, À. Bérard employait toujours de l’eau de pompe, dont la température, à peu près semblable à celle de l'eau de puits, ne varie que de quelques degrés dans tout le cours de l’année. Gette eau a quelque= fois été aiguisée avec un peu d'alcool camphré. Je préfère l’eau simple à la température de l’appartement. Amussat préconise l’eau tiède. L’irrigation, selon A. Bérard, doit être continuée de six à quinze jours, selon la gravité de la blessure. Chez quelques malades, il a semblé prudent de ne pas interrompre brusquement l’action de l’eau froide, et pour cela on à fait ajouter, le dernier jour, de l’eau de plus en plus chaude à celle provenant de la pompe.
L'irrigation continue à été pour la première fois livrée à la publicité par Rognetta (1). Mais, dès le 18 octobre 1833, A. Bérard la faisait comme je l'ai indiqué, et ce moyen alors n’avait été décrit ni conseillé par personne. Voici quels sont les phénomènes offerts par une partie blessée soumise, pendant plusieurs jours, à un courant continu d’eau froide. Il y a d’abord abaissement de température de la peau arrosée et une sensation douloureuse qui persiste parfois pendant vingt-quatre heures. S'il y avait déjà de la rougeur et de la tuméfaction, elles diminuent rapidement, et finissent par disparaître. Les phénomènes que l’on observe pendant le temps que dure l'emploi de l’eau froide sont d’une grande simplicité. La température de la peau reste constamment abaissée. Aucune expérience n’a été faite pour savoir si elle était en équilibre avec celle du liquide qui sert à faire l'irrigation ; mais c’est très probable. D'abord décolorée, la peau revêt bientôt une teinte rougeûtre et terne, qu'on attribue au ralentissement de la circulation dans les vaisseaux capillaires de la partie refroidie. L'épiderme, toujours mouillé, s’imbibe peu à peu, s’épaissit, et finit par former une couche, tantôt uniforme, tantôt irré-
(1) Bulletin de thérapeutique, mars 1835.
L OPÉRATIONS EN GÉNÉRAL. — TOPIQUES. 427 gulière, d'un blanc mat qui masque la couleur des tissus sous-jacents. Cette couche de la peau est parfois assez épaissie pour faire croire à une augmentation générale du volume de la partie affectée ; mais il est facile de reconnaître
qu'il n'ya pas de tuméfaction inflammatoire, quelle que soit la blessure en traitement. On a vu des plaies d'armes à feu horriblement contuses, compliquées de la présence d’esquilles, de fragments de balles, qui n’ont cependant été le siége d'aucune tuméfaction pendant huit ou douze jours continuels d'irrigation.
. Cependant il s’accomplit un travail inflammatoire qui se décèle par la production de certains phénomènes, qui sont considérés et décrits comme des effets ou des terminaisons de l’inflammation. Le premier, le plus avantageux, est celui de l’inflammation adhésive qui ne paraît nullement contrariée par l'emploi de l’eau froide : loin de là, des solutions de continuité, dont la surface était irrégulière et contuse, se sont réunies par première intention. On cite un exemple de réunion primitive qui s’est opérée dans une certaine étendue d’une plaie par arme à feu. Un second phénomène est celui qui a pour effet la sécrétion du pus, 1° I paraît démontré que la formation du pus est plus tardive. 2° L’humeur versée à la surface de la plaie présente les qualités qui appartiennent au pus de bonne nature : une portion reste adhérente à la surface de la plaie : l’autre est entraînée avec l’eau, sans qu’il soit nécessaire de recourir à aucun pansement. 3° Les surfaces suppurantes offrent des bourgeons vasculaires, fermes, petits, vermeils, aussi beaux que ceux que l’on observe dans les plaies les plus simples.
L'accident qui semble le plus à craindre par suite de la réfrigération longtemps prolongée, la mortification des tissus, est extrêmement rare, et ne s'observe dans les parties soumises au courant d’eau froide qu'autant que celles-ci ont été désorganisées par la violence de la contusion. Elle se produit avec plus de facilité dans les extrémités des membres, et A. Bérard l’a observée deux fois au gros orteil. La gangrène a-t-elle été, dans ces cas, causée par la contusion elle-même ou par la réfrigération? Ce qu'il y a de certain, c’est que des blessures de même nature, traitées par les moyens ordinaires, ont été suivies de la gangrène d’une ou plusieurs phalanges, tandis que d’autres, soumises à l’irrigation, ont été exemptes de cet accident. Voici, du reste, les principes établis à ce sujet par A. Bérard:
« Toutes les fois que la contusion compliquée de plaie qui atteint un membre laisse assez de parties molles intactes pour que la circulation s’accomplisse avec facilité dans toute l'étendue du membre blessé, la gangrène n’est point à craindre; mais s’il ne reste qu’une épaisseur peu considérable de tissus que la contusion n’ait pas désorganisée, quand même l'extrémité du membre serait parfaitement intacte, la gangrène n’en est pas moins à redouter dans cette extrémité. L'eau froide agit sans doute alors avec trop d'énergie; sous l'influence sédative, la circulation est ralentie, peut-être même complétement suspendue dans les tissus que la contusion à épargnés, et la vie s'éteint
dans toute la partie qui a perdu ses connexions vasculaires avec le reste du COrpS. »
Depuis la publication du travail de A. Bérard (1), des observations nombreuses, faites dans la plupart des hôpitaux de Paris, ont prouvé la justesse des assertions qu'il renferme. Pour A. Bérard, ce mode de traitement est exceptionnel, tandis que quelques chirurgiens l’emploient comme méthode générale : c’est, par exemple, de la sorte que sont traitées à peu près toutes les plaies à l'hôpital de l'Université à Londres. On à proscrit les onguents, les cataplasmes ; presque tous les pansements se font avec des substances imbibées d’eau froide (water dressing). Lorsque la plaie est simple, on la recouvre dé charpie trempée dans une liqueur légèrement astringente, par-dessus laquelle on met une toile cirée. Si la plaie est enflammée, on y applique de la charpie imbibée d’eau tiède additionnée de quelques substances narcotiques (2).
Le mode de pansement le plus généralement employé par moi consiste en application de simples compresses imbibées d’eau à la température de l’appar= tement. On les renouvelle souvent, dès qu’elles sont un peu échauffées. Je préfère ce pansement aux irrigations et à l'application de la glace, dont il sera question plus tard. « |
[ Ge n’est pas seulement sous la forme d’irrigations continues que l’eau à été employée dans le traitement des plaies ; on s’est également servi de cet agent, soit sous forme d’une simple imbibition, soit sous celle d'immersion.
1° Le pansement à l’eau par #mbibition consiste à appliquer sur les solu= tions de continuité des compresses ou des morceaux de flanelle imbibés d’eau, que l’on renouvelle au fur et à mesure que l’eau se vaporise. Quelques chirurgiens ont proposé, dans ce but, un appareil assez compliqué. Pour peu que le malade soit entouré de gens intelligents, il suffit, pour exécuter ce pansement, de compresses de toile et d’une cuvette remplie d’eau. La seule précaution importante à prendre est de renouveler la compresse imbibée avant qu’elle soit sèche.
2° Le pansement à l'eau par 2mmersion permanente a été préconisé par M. Langenbeck. On plonge la partie blessée dans une boîte pleine d’eau, à la température de 25° à 30° centigr., qu’on renouvelle une ou même plusieurs fois par jour, d’après l'abondance de la suppuration. Ce mode de traitement à été appliqué par le professeur. de Berlin, non-seulement aux solutions de continuité accidentelles, mais encore à celles qui succèdent aux amputations des membres. |
PB. CHLOROFORME. — Je reparle ici du chloroforme, parce qu’il peut agir comme tonique liquide et gazeux.
M. Jules Roux, professeur à Toulon, a anesthésié directement les surfaces (1) Archives générales de médecine, 2e série, 1835, t. VII, p. 5 ct 317.
(2) Morton, Journal des connaissances médico-chirurgicales, novembre 1838, p. 201.
OPÉRATIONS EN GÉNÉRAL, — TOPIQUES. - 429 trauMatiques au moyen de la vapeur de chloroforme. Un appareil particulier estdisposé de facon qu'un courant d'air puisse entraîner la vapeur stupéfiante vers la partie où l'on veut supprimer la douleur. On peut employer le choroforme à l’état liquide et pur ou mélangé à divers excipients. Si le chleroforme est pur, on en imprègne des compresses ou de la charpie qu’on applique sur les parties douloureuses, et qu’on recouvre d’un morceau de fafletas ciré pour empêcher une trop prompte évaporation. Dans tous les cas, il faut s'assurer de l’exacte pureté du chloroforme, soit pour être plus certain de son efficacité, soit pour éviter qu'il n’agisse comme vésicant sur les surfaces en contact avec lui. La finesse de la peau chez les différents individus peut influer sur lirritation causée par ce topique : elle est très faible, où même nulle, chez certains malades; elle est très active chez d’autres. L'expérience de M. J. Roux est favorable à ce topique, qui n’a pas encore été assez expérimenté par les autres praticiens. M. Bouisson à appliqué sur des orchites des compresses imbibées de chloroforme, ce dont il se loue. Mais comme le professeur de Montpellier ne détermine pas quelle variété d’orchite il a eu à traiter, ses observations n’ont pas toute la valeur qu'il leur suppose. D'ailleurs je reviendrai sur ce moyen quand il s'agira de l'orchite.