XIV ÉLOGE DE VIDAL (DE CASSIS
A propos d’une autre place vacante à l’Académie, il raconte les vicissitudes des candidats, et il termine ainsi :
« Les visites pour cette place ont été très nombreuses ; il a fallu les faire par des temps affreux : neige, glace, verglas, couvraient les sentiers de l’immortalité ; il était impossible de les parcourir à pied, et très coûteux de les faire en voiture. Aussi un médecin un peu parcimonieux, et ayant cependant de vrais titres scientifiques, s’est mis à additionner le prix des courses de cabriolet, celui des gants plus ou moins blancs nécessaires aux visites, et trouvant que c'était trop coûteux d'aller à l’immortalité en hiver,
il n’a fait aucune démarche, se réservant de se présenter à pied quand une place serait vacante en été. »
En parlant de tous les petits moyens auxquels quelques hommes ont recours pour réussir, il lâche cette boutade :
« Un poëte a dit, je crois, que c’est avec des diners que l’on gouverne les hommes. Vingt ans après, les médecins se sont aperçus que la chose pouvait bien être. » Il disait, continuant la même idée : « Il faut que cet homme ait un bien bon cuisinier pour que ses opinions résistent à tant d'attaques. »
Je terminerai ces citations par un article qu’il fit à propos de l'accident du chemin de fer de Versailles :
» Les victimes, dit-il, étaient encore fumantes, et le puff se jetait déjà sur ce malheureux événement pour l’exploiter. A peu près toutes les classes de la société se sont distinguées dans cettè occasion, mais par des procédés différents, car le puff est une grande méthode qui a ses procédés. (Suit l'énumération des procédés.) Tout cela, continue-t-il, est bien triste ; voilà pourquoi je tardais tant à vous l’écrire. On a compté les victimes de cet effrovable événement ; elles sont heureusement bien au-dessous du chiffre des sauveurs, puisqu'il est dit que ceux-ci sont au nombre de six cents, indiqués au ministère de l’intérieur pour avoir la croix. »
En dehors des critiques des /evues ct des Feuilletons, Vidal a publié dans les journaux des articles scientifiques en trop grand nombre pour que je puisse vous les citer tous. Ces articles rentrent d’ailleurs dans une catégorie de travaux dont j'ai hâte de vous parler. Ils vous feront voir Vidal comme chirurglen et comme spécialiste.
Il était vraiment chirurgien ; son esprit inventif n’a pu s'exercer que dans » un cercle trop étroit pour que les besoins d’une pratique toute spéciale lui # suscitassent de grandes découvertes ; mais on peut juger de ce qu'il eût pu, faire par ce qu'il à fait.
Il était, je crois, encore étudiant, lorsqu'il eut l'idée de faire des opéra tions en plusieurs temps. J’ai vu, m'écrit M. Goyrand, naître et germer dans l'esprit de mon ami les idées sur le débridement multiple appliqué à la taille et à l'opération de la hernie crurale étranglée. J'ai été le confident de ses idées sur l’opération de la taille sus-pubienne en deux temps, et sur la cystotomie par le caustique, avant qu'il en eût entretenu le public. D’aprè
ÉLOGE DE VIDAL (DE CASSIS). XV cela, je suis porté à croire que ce sont ses pensées d'étudiant qu’il épanchait ainsi dans ses conversations avec son condisciple.
« Dès 1832, dit Vidal, je me suis prononcé, dans la Gazette médicale contre l’unité de temps adoptée pour toutes les opérations. » Plus tard ds son Zraité de pathologie chirurgicale, 1 commente cette idée :
« La nature, dit-il, avant de diviser les tissus, opère des réunions ; elle se livre, au préalable, à un travail d'organisation : ainsi, autour des solutions de continuité qu'elle va opérer, naissent des adhérences, ou bien les tissus s'épaississent. C'est la synthèse qui a précédé la diérèse. Dans nos opérations ordinaires, on ne trouve rien qui ressemble à cela; et cependant nos procédés, pour être efficaces, devraient se rapprocher le plus possible de ceux de la nature. Il y a à de quoi réfléchir; il y a tout un avenir pour la chirurgie,
inais il faudrait se comprendre. Voilà ce que j'écrivais dans ma première
édition de 1839. Une partie de mes vœux se trouve exaucée. Des chirurgiens d’un mérite réel font plus de cas des caustiques et déposent un peu plus souvent le bistouri. Dans un travail récent, un chirurgien a cherché à démontrer les avantages de la cautérisation pour prévenir et même pour arrêter la phlébite et d’autres inflammations graves. D’autres chirurgiens sont entrés dans la même voie; comme lui, ils n’indiquent pas la source où ont été puisées les inspirations qui les ont conduits à une expérimentation si utile. Un pareil silence prouverait que c'est d'eux-mêmes qu'est venue l'impulsion, ce qui est encore plus favorable aux principes que je soutiens depuis si long temps (1). »
Avant l’école de Lyon, Vidal à parlé du parti que l’on peut tirer de la cautérisation ; on ne parle pas de lui, et il croit avoir le droit de s’en plaindre,
mais il le fait comme un homme découragé et revenu des vanités du monde.
Il ne récrimine pas : « Le silence, dit-il, prouverait que c'est d'eux-mêmes qu'est venue l'impulsion, ce qui est encore plus favorable aux principes que je soutiens depuis si longtemps ! » Ia plutôt l'air de trouver là une consolation. Il n’en est rien; plus bienveillant qu'on ne l’a dit, il ne suppose pas aux autres des intentions dont il serait incapable ; il voudrait ne pas se plaindre ; mais en voyant ses travaux méconnus ou oubliés, il regrette qu'on ne lui rende pas justice, et il laisse deviner qu'il en est malheureux.
Pour s'opposer à l’infiltration urineuse qui s'observe à la suite de la cystotomie sus-pubienne, il propose de faire l'opération en plusieurs temps, soit qu'après avoir incisé tous les tissus jusqu’à la vessie, on s'arrête pour n'ouvrir cette poche qu'au bout de quelques jours, soit que par des applications quotidiennes d’un porte-caustique, on opère sans instrument tranchant. Dans l'an et l’autre procédé, il se propose d'opposer une barrière à l'urine par la lymphe plastique, qui soude les unes aux autres les différentes couches dont la paroi abdominale est composée.
(1) Voyez Philipeaux, Trailé pratique de la cautérisalion. Paris, 1856, p. 468.
Bien que cette méthode remonte déjà à une époque assez reculée, on n'en a pas fait un nombre d'applications suffisant pour que l’on puisse se prononcer définitivement sur sa valeur, Mais je serais injuste envers Vidal si je ne reconnaissais pas qu’elle est ingénieuse, et que, sans être l’auteur de cette méthode, il est facile de comprendre qu'il n’a pas fallu un grand effort d’imagination pour conclure de l’innocuité de la taille sus-pubienne par le caustique à l'innocuité des opérations pratiquées sur l'urèthre dans sa portion souspubienne.
Puisque j'ai parlé de la taille, je dirai tout de suite que Vidal à apporté à l'opération de la lithotomie prostatique une importante modification, en . faisant entrer dans la pratique le procédé du débridement multiple. Ce fut le sujet de sa thèse inaugurale, qu'il soutint à vingt-cinq ans.
Bien avant que l’on eût appliqué les fils d'argent aux sutures vaginales, il avait reconnu qu'ils exposent moins que les fils de lin ou de soie aux accidents inflammatoires. Partant de ce principe, il imagina, pour la cure radicale du varicocèle, un procédé qui, à Jui seul, a peut-être donné plus de
résultats heureux que tous les autres ensemble, et l'on sait que le nombre
en est grand. Vidal attachait sans doute une grande importance à Ja nature du lien, mais il ne tenait pas moins à la multiplicité des sections du paquet variqueux. Les fils d'argent dont il se servait, étant tordus sur eux-mêmes,
se trouvaient ainsi correspondre à plusieurs points de la longueur des veines du cordon, de telle sorte que les vaisseaux compris dans cette ligature devaient être coupés autant de fois qu'ils s'étaient enroulés autour des liens.
Saus discuter les questions d'opportunité et de procédés opératoires, nous devons reconnaître que l'opération de Vidal est une de celles qui resteront dans la science ; elle est bien concue. elle a donné de bons résultats : elle suffirait à prouver que son inventeur eût pu enrichir la médecine opératoire, s’il n'avait pas donné une autre direction à son esprit, trop élevé pour faire urand cas de ces petites inventions dont certains hommes sont si enclins à réclamer la priorité. « Le génie, dit-il au commencement de son Traité de pathologie externe, crée des méthodes ; les procédés naissent plutôt du talent et parfois du demi-talent; car on a tellement abusé du mot procédé, que des modifications insignifiantes, des accidents opératoires même, ont fini par être décorés de ce titre. » |
Si Vidal n’attache pas une grande importance aux modifications insignifiantes des opérations, il n’est point indifférent quand il s’agit d’une découverte d’une utilité incontestable. /
Pour maintenir en contact les lèvres d’une plaie dont on veut obtenir la : réunion immédiate, il imagina des petites pinces qu'il appela serres-fi nes. Cette invention fut pour son auteur l’occasion de discussions qui ne cessèrent qu’à l'époque où l’Académie des sciences, prononçant sur la question d'utilité et de priorité des serres-fines, décerna à Vidal un prix de 2500 fr. « La question de priorité, dit-il, à été nécessairement soulevée à l’occasion