IDIOTIE ET IMBÉCILLITÉ
Les syndromes que nous venons de passer en revue sont considérés pai" la plupart des auteurs comme capables de se développer sur des individus parfaitement normaux, à cerveau normalement développé et en dehors de toute hérédité morbide. Ceux que nous allons étudier maintenant, personne ne contestera qu'ils soient liés à une anomalie de développement» et pour plusieurs cette anomalie de développement parait reconnaître pour cause exclusive l'hérédité morbide. Je me suis eflorcé de montrer la possibilité de l'origine tératologique des anomalies de développement des dégénérés, anomalies qui ne se transmettent pas nécessairement, et peuvent se montrer en dehors de toute hérédité, sous l'influence d'un grand nombre de conditions capables de modifier le milieu où se développe l'embryon et l'enfant. L'eflet le plus général des conditions qui troublent le développement est de mettre enjeu la tendance à la variation. En général, la cause troublante détermine l'arrêt ou le retard de développement de la malformation ; cependant la règle comporte des exceptions : on voit quelquefois dans les mêmes conditions un développement exagéré ou précoce, soit général, soit partiel (*). Ces effets variables permettent de comprendre comment on peut observer dans les mêmes familles, à côté d'imbéciles ou d'idiots plus ou moins malformés, des individus supérieurs ou des génies partiels. Les anomalies développementales ne sont pas nécessairement anténalalos; on sait qu'à la naissance, la myélinisation du cerveau et de la moelle est très incomplète; des troubles de nutrition assez tardifs peuvent produire ,dos arrêts de développement encore longtemps après la naissance et même des anomalies
{*) Ch. Fiîhé, Faits relatifs à la tendance à la variation sous rinflucnec du cliangcraenl de milieu. Comptes vendus de la Soc. de biol., 1890, p. 790.
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morphologiques assez grossières (*). Les accidents de l'accoucheinent, les applications de forceps, l'état d'asphyxie peuvent entraîner des lésions cérébrales qui se traduisent par un retard ou des anomalies de développement des fonctions psychiques. On peut dire que tant que le développement complet de ces fonctions n'est pas terminé, leur évolution peut être troublée par une lésion accidentelle ou spontanée des centres nerveux. C'est aussi surtout pendant la période de croissance que les ébranlements produits par un choc moral ou physique peuvent être suivis d'une déséquilibration des fonctions nerveuses qui rappelle celle qu'on observe chez les dégénérés héréditaires ; aussi I^sègue disait-il de ces cérébraux devenus impulsifs ou moralement imbéciles à la suite d'un choc moral ou physique, qu'ils « héritent d'eux-mêmes ».
L'étude du développement du système nerveux rend compte de la variété des anomalies suivant l'époque où l'évolution a été troublée : les centres de la moelle épinière et du bulbe sont constitués avant les centres de la base du cerveau, et la couche corticale se constitue plus tard encore. Dans la couche corticale elle-même, les centres sensitivo-rnoteurs évoluent avant les éléments destinés à l'association. Les centres supérieurs exerçant une action d'arrêt sur les centres inférieurs, il en résulte que tout arrêt de développement des centres supérieurs entraine une excitabilité réflexe excessive chez les anormaux.
Qu'elle soit congénitale ou acquise, la dégénérescence se traduit au point de vue mental, par des troubles qu'on peut rattacher à un défaut d'activité cérébrale, ou à une activité cérébrale troublée. Des lésions du même genre peuvent rendre compte du défaut d'activité ou des activités anonnales lices à l'irritabilité anormale de tissus anormalement développés ou anormalement nourris. Les défauts partiels ou généraux de fonction peuvent être liés à des agénésies ou h des lésions dystrophiqucs ou destructives limitées ou étendues.
Les états dégénératifs avec défaut d'activité sont ceux qui frappent tout d'abord et qui sont le plus volontiers considérés comme morbides. L'idiotie et l'imbécillité ont été parmi les premiers syndromes psychopathiques qui ont appelé l'attention ; elles ont même paru tellement caractérisées qu'on les a considérées comme des maladies.
Les agénésies congénitales ou acquises peuvent se présenter sous la forme familiale ou isolément dans une famille, ou se montrer endémiques dans un pays. Le crétinisme à ses trois degrés (crétins, semicrétins, crétineux) ne diflere pas par ses caractères psychiques de l'idiotie avec ses trois degrés (idiots, imbéciles, arriérés) ; il se distingue seulement par ses conditions étiologiques et par ses caractères somatiques. Nous ne ferons que suivre Morel sur ce point en les confondant dans une description commune.
(') Ch. Féré, Les proportions relatives des os <lu Iras clicz les héiniplègiqucs infantiles et les dégénérés. Compte* t'rndus de la Soc. de biol.^ 1897, p. 7.
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I/idiotie est un syndrome caractérisé par un arrêt de développement primitif ou secondaire, congénital ou acquis pendant les premières périodes de la croissance, de la motilité, de la sensibilité et conséquemment de Fintelligenco, dont la gravité varie avec Fétendue et la nature de la lésion.
La nullité absolue des fonctions psychiques n'est guère réalisée que par des agénésies étendues qui ne sont guère compatibles avec une longue durée de la vie. L'idiot complet, réduit à la solitude absolue (iSioç) par le défaut de perception de toute excitation extérieure, ne peut être conservé en vie qu'à condition qu'on arrive à satisfaire ses besoins organiques sans aucune indication de sa part, ce qui n'est pas longtemps réalisable.
Plus souvent l'idiotie est incomplète. Ces idiots ont conscience de leurs besoins organiques même quand ils sont incapables de les satisfaire; ils sont incapat)les d'apprendre sans discipline spéciale un langage articulé, mais ils arrivent à se faire comprendre par des gestes ou des sons qui se reproduisent toujours les mêmes dans les mêmes circonstances. On peut arriver à discipliner leurs besoins d'alimentation, d'évacuation, de sommeil; mais on ne peut obtenir d'eux qu'un automatisme plus ou moins bien réglé. Ce n'est qu'en développant cet automatisme qu'on peut arriver à leur apprendre quelques travaux utiles dans lesquels ils peuvent se faire remarquer par leur régularité, mais jamais par leur initiative.
L'imbécillité est caractérisée par une faiblesse irritable d'origine développementale qui prend des variétés nombreuses depuis l'idiotie jusqu'au simple retard de développement. Les fonctions cérébrales de l'imbécile sont à la fois incomplètement développées et déréglées. Ce dérèglement dénote une organisation supérieure à celle qui se traduit par une absence de fonctionnement, mais c'est une anomalie liée aux mêmes conditions organiques et étiologiqucs. Quels que soient les procédés d'éducation qu'on emploie, l'imbécile n'arrive pas a s'adapter h une condition sociale si modeste qu'elle soit. C'est ce qui le distingue de l'arriéré qui, s'il est incapable d'égaler les enfants normaux de son âge, peut arriver plus tardivement par des procédés analogues à apprendre une profession (|ui le fasse vivre. Le retard d'évolution de l'arriéré est aussi lié d'ailleurs à des anomalies de structure ayant pour conséquence une irritabilité morbide qui entraîne souvent des anomalies de caractères analogues à celles des imbéciles. Le retard et Tanomalie de développement sont liés dans l'évolution ; les arriérés ne sont pas seulement des anormaux dans le temps, ils sont absolument anormaux et la culture ne peut pas opérer une restauration complète.
La communauté d'origine de ces divers étals anormaux d'évolution est admise plus ou moins implicitement par la plupart des auteurs. Cependant M. Sollier(*) prétend établir luie distinction fondamentale entre l'idiot et
(«) V. SoLLiEn, Psychologie de Vidiol et de l'imbécile, 1891, p. 260.
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rimbêcilc en affirmant quo si Tidiot < est un individu incompictement dcxcloppé, rimbéciie au contraire est un individu anormalement développé » : mais la tératogénie expérimentale aussi bien que Tanatomie pathologique nous montrent un lien indissoluble entre Tanomalie et le développement incomplet. Les caractères fonctionnels qu'il leur attribue ne sont pas moins contestables. < L'idiot, dit-il, agit plus sous Finfluence de la douceur; Fimbécile, sous celle de la crainte; l'un est timide, Tautre arrogant: l'un est incapable de travailler, l'autre est un paresseux endurci; l'un est bon, l'autre est mauvais.... Les idiots sont extra-sociaux, les imbéciles anti-sociaux. » Les annales de la médecine légale nous donnent une autre opinion de la bonté et en général des qualités morales de l'idiot qui brillent surtout par leur absence. Quant aux imbéciles, M. Sollier fonde son opinion sur ses observations dans l'asile, mais la majorité des imbéciles n'est pas à Fasile, ils n'y sont placés qu'au choix parmi les plus anti-sociaux. Dans un récent travail (*), M. Sollier affirme que « tous les idiots, en effet, présentent des lésions cérébrales tandis que les imbéciles n'en offrent pas. Telle est la conclusion à laquelle m'ont conduit, dit-il, les recherches que j'ai faites à cet égard au musée de Bicêtre où M. Boumeville a conservé près de trois cent cinquante cerveaux d'idiots, d'imbéciles et d'épileptiques. > Je me contente de faire remarquer que le bon état de conservation d'un cerveau ne prouve rien en faveur d'un examen minutieux. M. Bourncville d'ailleurs n'a pas hésité à faire des réserves sur les vues de son élève.
Les défauts d'évolution de l'intelligence sont sous la dépendance des troubles de développement des fonctions motrices et sensorielles. A un examen superficiel, un grand nombre d'idiots paraissent jouir de l'intégrité de leurs mouvements : leurs membres peuvent se mouvoir dans toutes les directions. Mais à un examen plus approfondi, on constate que ces mouvements manquent souvent de précision et d'énergie, qu'ils sont troublés par du tremblement, des secousses. Certains mouvements sont incomplets ou peuvent même manquer tout à fait, particulièrement les plus spécialisés : chez bon nombre d'idiots, la supination est incomplète, la flexion isolée de la phalangette du pouce manque complètement (').
La motilité joue un grand rôle dans le développement de la sensibilité, même chez Tadulte normal (') ; aussi à l'imperfection des mouvements de lidiot correspondent des défauts importants de la sensibilité, aussi bien de la sensibilité générale que de la sensibilité spéciale et que de la sensibilité à la douleur. L'imperfection de la motilité et de la sensibilité
'*) P. Sollier, I/i<liolic et l'imbécillilé au point de vue nosographiquc. Arch. de neurologie^ m, t. XXVII, p. 37.
('' Cm. Fi-:a£, I^ main, la préhension et le toucher, lievue philosophique^ 489C, t. XLI,
,*; (ji. YvMty I/influcnce de l'cMucation de la motilité volontaire sur la sensibilité. Revue philosophique, i8»7, t. XIJV, p. 591.
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entraine nccessaircment un défaut d'attention, un défaut de réception et de conservation des impressions, et par conséquent d'association, de formation des idées en général : pas de mouvements, pas de sensations, pas d'idées. Séguin a compris depuis longtemps l'importance de l'éducation des mouvements et en pai'ticulier des mouvements de la main dans l'éducation des idiots (*). Le même l'apport entre l'évolution des fonctions intellectuelles et celle des fonctions motrices et sensorielles se retrouve chez les imbéciles et chez les arriérés qui présentent souvent des retards remarquables. Les imbéciles, plus sensibles que les idiots aux excitations extérieures, sont plus faciles à distraire ; leur attention plus facile à attirer est aussi plus difficile à fixer. Leur énergie motrice est insuffisante pour maintenir une attitude fixe : toute excitation nouvelle détermine un nouveau mouvement et une nouvelle attitude. Si l'imbécile n'est pas en général apathique comme l'idiot, il est distrait, obéit facilement à la première impression et manifeste cette propriété par ses tendances au vagabondage. Chez l'imbécile, aussi bien que chez l'idiot, on peut observer des irritabilités locales, donnant lieu à des tics ou des émotivités systématiques qui servent de base à des idées fixes. C'est le défaut d'irritabilité et l'irritabilité anormale qui dominent la symptomatologie de l'idiotie et de l'imbécillité ; c'est dans l'irritabilité qu'ont leur origine les états aflectifs qu'on trouve à la base de l'attention et de la volition. C'est ce défaut d'irritabilité ou Tirritabilité anormale qui fmppe dès les premiers jours après la naissance : l'enfant ne répond pas normalement aux excitations. La vision et l'audition ne se manifestent que difficilement ou tardivement par les mouvements appropriés. Les mauvaises odeurs, les saveurs désagréables ne provoquent aucun mouvement de dégoût; les vapeurs irritantes ne provoquent aucun mouvement réflexe pas plus que le chatouillement ou la piqûre. Quelques-uns crient sans motif apparent, soit sans relâche, soit j)ar accès périodiques, ou exécutent des mouvements incoordonnés ou automatiques de balancement. Les mouvements réputés instinctifs, les plus indispensables à la nutrition, sont exécutés avec maladresse: souvent on a la plus grande difficulté à leur apprendre à téter. Leur inertie et leur faiblesse motrice se manifestent encore par le retard de la marche.
Les sensations organiques sont aussi défectueuses : leur absence peut se manifester par des jeûnes prolongés (Bourneville), leur perversion par une voracité, une gloutonnerie extraordinaires. On a vu des idiotes accoucher sans douleur. Les idiots en général ne sentent guère les variations de température, mais ils ont une grande tendance à équilibrer leur température avec la température extérieure, ils se refroidissent facilement.
La sensibilité affective est aussi nulle chez les idiots profonds
(') E. Sé(;lis, Éducation psycho-physiologique dune main idiote, lievue mens, de méd. et de Mr., 1880, p. 534.