‹ Traité de pathologie générale v. 1 (volume 3)Chapitre 122 sur 152 · TOXIOTÉ DE L'URINE NORMALE · texte numérisé non relu

TOXIOTÉ DE L'URINE NORMALE

les expériences que nous avons faites, avec M. Charrin, sur Turine des animaux. Nous avons montré qu'on réduisait notablement leur pouvoir toxique en privant les animaux de nourriture, ou en les soumettant au régime lacté. Depuis cette époque, la question a été reprise par Ajello et Solaro qui ont également observé la diminution de la toxicité pendant le jeûne, et par MM. Lapicque et Marette qui ont étudié Tinfluence du régime. D'après ces auteurs, une nourriture composée de riz et de lait affaiblit la toxicité de l'urine, tandis que le régime lacté absolu l'augmente d'une façon très notable. Ce dernier résultat, assez inattendu, est évidemment fort curieux et doit suggérer de nouvelles recherches.

L'exercice musculaire, quand il est modéré, ne modifie pas la toxicité de l'urine ou la diminue (Bouchard). Quand il est poussé jusqu'à la fatigue, il peut produire une diminution passagère, et amener le lendemain ou le surlendemain une augmentation très notable (Marette). Enfin, nous avons reconnu que le pouvoir thermogène des urines est plus marqué quand l'homme qui les fournit a produit un travail musculaire, que lorsqu'il est resté au repos. La diminution de la toxicité urinaire à la suite d'un travail modéré s'explique par une oxydation plus complète des matériaux de la désassimilation : c'est de la même façon qu'agit la vie dans l'air comprimé qui diminue aussi la toxicité de l'urine.

Il serait évidemment fort intéressant de poursuivre l'étude urotoxique dans les conditions les plus diverses ; on pourrait pénétrer ainsi le mécanisme de la nutrition. Il semble, en effet, que la toxicité de l'urine soit liée en partie à l'intensité des échanges organiques. Bocci, opérant sur des grenouilles, a reconnu que l'urine des hommes jeunes ou vigoureux est plus active que celle des femmes ou des vieillards; MM. Mossé, Barrai ont établi, de même, que la toxicité urinaire est bien moins considérable chez le vieillard que chez l'adulte; elle est, au contraire, très marquée chez l'enfant. Enfin, d'après M. B. Dubois, elle diminue notablement chez les animaux hibernants.

Tous les faits que nous avons rapportés nous conduisent déjà à rattacher à trois groupes de causes, l'origine des poisons urinaires; il en est qui proviennent des aliments, la potasse est le principal; il en est qui prennent naissance au niveau du tube digestif et qui relèvent des nombreux microbes qui végètent dans cette cavité, aussi voit-on la toxicité des urines intestinales varier parallèlement aux quantités d'acides sulfo-conjugués, s'élever quand les putréfactions deviennent plus intenses, diminuer quand on les restreint au moyen des antiseptiques. Enfin, la troisième source est représentée par les déchets de la vie cellulaire : la toxicité de l'urine augmente quand la désassimilation est plus intense, par exemple dans la fatigue; elle diminue quand les combustions tombent au minimum, comme chez les animaux hibernants.

On peut donc tirer des indications précieuses sur Tclat de ces différents facteurs, par le simple examen de la toxicité urinaire. Seulement, dans la plupart des cas, les phénomènes sont complexes et il est difficile de déter-

miner quel est le point de départ des variations que présentent les poison de Turine.

Le rein n'est pas le seul organe qui rejette au dehors des subsUnces toxiques. Toutes les autres glandes ont la même propriété à des degrés plus ou moins élevés. Nous sommes donc conduit à rechercher quelle est l'action des autres sécrétions, quand on les injecte dans les veiDes. { Malheureusement nos connaissances sur ce sujet sont encore assez vagues.

Toxicité de labile. — La toxicité de la bile, soupçonnée par Deidierau xvnf siècle, sembla négligeable à la suite des expériences de Bouissoo, Y. Dusch, Frerichs, Bamberger, Yulpian. Ces auteurs injectaient dans les veines une certaine quantité de ce liquide et, le plus souvent, n'obseraient aucun phénomène notable.

La question a été reprise et résolue bien différemment par M. Bouchard. Cet expérimentateur se servit de bile de bœuf, diluée au tiers, la dilution étant indispensable pour éviter les embolies visqueuses; il reconnut qu'il suffît, pour tuer un lapin, de lui injecter dans les veines 4 ou 6 centimètres cubes par kilogramme ; la mort survient au milieu de convulsions. Décolorée par le charbon animal, la bile perd les deux tiers de son pouvoir nocif; on peut donc dire que ce liquide est extrêmement toxique; il Test 9 fois plus que l'urine.

Des dillérentes substances qui entrent dans la constitution de la bile, les unes, comme la cholestérine, semblent inoffensives; les matières actives sont représentées par les sels biliaires et les pigments.

D'après MM. Bouchard et Tapret, le glycocholate de soude tue à dose de 0'^%54 par kilogramme; la taurocholate à dose de 0^,46; la bilirubine à dose de 0^%05. Les recherches de de Bruin, tout en confirmant celles des auteurs précédents, ont donné des chiffres un p.eu différents; la bilirubine tuerait à dose de 0'%026 à 0^%103 par kilogramme; les sels biliaires seraient de 3 à 5 fois moins actifs.

Etudiant l'action des diverses substances qui entrent dans la constitution de la bile, de Bruin a montré que c'est le pigment qui agit le plus énergiqucment sur le cœur; en opérant sur la grenouille, il a reconnu que la bilirubine ralentit les battements cardiaques, puis les accélère et diminue en même temps la pression sanguine. Le taurocholate ralentit le pouls, le glycocholate l'accélère et abaisse la pression. Ces diverses substances agissent sur tout l'appareil cardiaque, aussi bien sur le muscle que sur les ganglions. De Bruin fait remarquer encore que si le pouls est ample et fort chez les ictériques, c'est à cause de l'excitation que b bilirubine produit sur la dixième paire.

Enfin, la bile agit aussi sur les divers tissus; elle irrite les muscles, et détermine leur coagulation ; elle paralyse les centres nerveux, diminue la conductibilité des nerfs; elle dissout les hématies, les globules blancs, désagrège les cellules musculaires et hépatiques, mettant ainsi en liberté les toxines des tissus et suscitant la production d'auto-intoxications secondaires. On conçoit donc qu'injectée sous la peau d'une région délicate, par

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exemple sous la peau de l'oreille du lapin, elle puisse produire du sphacèle, comme nous Tavons constaté dans des expériences poursuivies avec M. Gouget.

Toxicité des sécrétions du tube digestif. — La première des sécrétrions digestives, la salive, est considérée depuis longtemps comme étant toxique. On supposait que la salive des animaux et particulièrement des êtres rendus furieux contenait un principe vénéneux; mais les anciens auteurs n'avaient évidemment fait aucune différence entre l'infection et l'intoxication, et ce reproche peut s'adresser aux expériences assez récentes de GrifSni.

La toxicité de la salive semblait cependant établie par les expériences de Wright; mais on objecta à l'auteur qu'il avait excité la sécrétion au moyen de la fumée de tabac et qu'il s'agissait par conséquent d'un liquide anomal, chargé de principes étrangers; de fait, Cl. Bernard n'obtint qu'un résultat négatif. Mais, en 1881, M. Gautier, opérant avec la salive mixte de l'homme, trouva que 20 à 30 gouttes suffisent à tuer un oiseau ; le poison serait soluble dans l'alcool et résisterait à 100 degrés. Dès lors, on admit la toxicité de cette sécrétion ; mais on supposa qu'elle était due à la présence du sulfocyanure de potassium; cette dernière assertion nous semble hasardée, car la salive ne contient que fort peu de ce sel, 0^%15 (Munck) à 0^%6 (Jacubovitch) pour 1000, et le sulfocyanure de potassium n'est toxique, d'après nos expériences, qu'à la dose de 0'%125 par kilogramme chez le lapin, c'est-à-dire qu'il n'est guère plus actif que le chlorure de potassium.

La sécrétion gastrique contient deux substances toxiques : l'acide chlorhydrique, qui, suffisamment dilué, tue le lapinàdose de 0^'',4par kilogramme (Bouveret et Devic) et la pepsine. La toxicité de ce ferment est établie par les recherches de Bergmann, Edelberg, Hildebrand. D'après ce dernier auteur, 0"',1 tuerait un lapin en deux ou trois jours, O'^Sl à0*%2 par kilogramme représenterait une dose mortelle pour le chien. L'injection de pepsine produit une élévation de température, de l'amaigrissement, une paralysie des membres postérieurs, de l'hémoglobinurie et finit par entraîner la mort; à l'autopsie, on trouve des hémorrhagies diffuses ou en foyers dans les muqueuses, les séreuses et les viscères.

La trypsine, injectée sous la peau, amène de la nécrose et consécutivement des phénomènes inflammatoires; introduite dans le péritoine, elle provoque une inflammation hémorrhagique, sans suppuration (Pawlow); injectée dans le sang, elle ne serait pas toxique d'après Kûhne et Pawlow, tandis que, d'après Rossbach, elle produirait une paralysie du système nerveux et du cœur.

Poisons éliminés par V appareil respiratoire. — Le poumon sert à l'élimination de diverses substances volatiles, dont quelques-unes sont bien définies chimiquement et possèdent un notable pouvoir toxique : tels sont l'acide carbonique, quelques acides gras volatils, l'ammoniaque, liverses ptoma'ines (R. Wurtz).

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L^acide carbonique est toxique ; ce n'est pas, comme on raffinne souvent, un simple gaz inerte. En y plaçant de jeunes rats, P. Bert Topûlh mort survenir en une ou deux minutes par arrêt du cœur; dam Taiole ou rtiydrogène, ces animaux résistent quinze à vingt minutes, et Tautopsie montre que le cœur continue à battre après Tarrct définitif des mouT^ ments respiratoires. Une élégante expérience de Landriani plaide dimk même sens : cet auteur opère sur la tortue, qui possède, comme od sait, deux trachées ; la ligature d'un de ces conduits n'amène aucun trooUe notable ; mais l'inhalation d'acide carbonique par une trachée, bien que l'autre reçoive encore de l'air, détermine la mort.

Le vrai poison de l'air expiré, d'après MM. Brown-Séquard et d'Arsonval(*), est une substance volatile, analogue aux bases organiques, car elle est fixée par les acides. Les auteurs ont mis ce poison en évidence par un grand nombre de procédés différents; un des plus simples consiste à placer des cobayes dans des caisses, reliées les unes aux autres et traversées par un courant d'air que détermine une trompe à eau; le premier cobaye qui sert de témoin, reçoit de l'air pur, le deuxième l'air du premier, le troisième l'air des deux qui le précèdent et ainsi de suite. Or, tandis que le témoin vit indéfiniment, les autres succombent plus ou moins vite. Si l'on interpose sur le trajet de cet air nocif des flacons contenant de la potasse, l'acide carbonique se trouve arrêté, nuis les résultats restent les mêmes; en plaçant, au contraire, des flacons contenant des acides, on absorbe les bases volatiles toxiques, et l'on voit les animaux survivre. MM. Brown-Séquard et d'Arsonval ont pu étudier encore les poisons de la respiration, en faisant condenser dans des ballons refroidis la vapeur d'eau de l'air exhalé : le liquide obtenu s'est montré toxique et a produit de l'hypothermie, aux doses élevées où il a été injecté; car nous avons reconnu que, à petite dose, ce liquide était hyperthermisant.

Tous ces résultats ont été contredits ; MM. Dastre et Loye, puis Lipari, Crisafulli, HofTmann ont soutenu que l'air expiré ne contient pas de substances nocives. La question mérite donc d'être reprise avant qu'on puisse se faire sur ce sujet une opinion définitive.

Poisons éliminés par la peau. — La peau élimine, comme le pournoot un certain nombre de substances volatiles. En même temps, les glandes sudoripares sécrètent un liquide renfermant divers sels, lactates, sudorates, de l'urée, des matières grasses, des bases volatiles, triméthylamine, méthylamiuc, parfois des acides valérique, butyrique, caproîque, etc.

D'après Rôrhig, la sueur serait toxique; 3 centimètres cubes injectés dans les veines d'un lapin, ont produit de la fièvre et de l'albumine; mais au bout de deux jours, l'animal était rétabli. En opérant avec la sueur des fcbricitants, Qucirolo a vu les animaux succomber en 24 ou 48 heures.

(*) Brown-Séqcvkd ot u'Ar^^onvai., Noin))rPuscs notes dans les Compta rendu» de la Soc. de biologie et de V Académie des sciences, 1887, 1888, 1880.

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La question des poisons éliminés par la peau a été surtout discutée à propos du yemissage et des brûlures étendues : nous y reviendrons» dans le diapitre suivant, consacré aux auto-intoxications morbides.

Résumé. — Les poisons qui se produisent dans l'organisme rentrent dans un des deux groupes suivants : les uns naissent par la vie même ' des cellules, les autres proviennent des nombreux microbes qui habitent t normalement tout animal vivant.

La plupart des fermentations microbiennes se passent dans le tube digestif : celles qui ont lieu dans les autres parties de l'organisme n'ont quune importance secondaire. Si la peau est couverte d'une quantité considérable de bactéries, celles-ci ne produisent aucun trouble dans les conditions physiologiques. Si l'air introduit un grand nombre de germes dans l'appareil respiratoire, ceux-ci s'arrêtent dans les premières voies et ne pénètrent pas jusqu'aux alvéoles; de même l'appareil urinaire normal ne renferme pas de microbes ; chez l'homme les germes ne dépassent pas la fosse naviculaire ; chez la femme ils se développent en abondance à la vulve, mris ne semblent présenter aucune importance pour le sujet qui nous occupe, car ils sont rapidement détruits dès qu'il pénètrent dans le vagin, dont la sécrétion possède de hautes propriétés bactéricides.

Ces diverses fermentations n'interviennent donc que dans les conditions

pathologiques, elles contribuent alors à l'auto-intoxication de l'organisme.

Cest ce qui a surtout lieu pour les poisons du tube digestif dont les

Variations continuelles établissent une série de transitions entre l'état

l^ygide et l'état morbide.

Les résultats sont analogues pour les toxines relevant de la vie cellulaire; elles augmentent sous l'influence de la fatigue et du surmenage, comme le démontre l'étude du sang (iMosso, Roger), des extraits musculaires (Abelous), des urines (Bouchard). Dans un travail tout récent, M. Tissié(^) a rapporté d'intéressantes expériences de M. Sabrazès qui établissent que le coefficient urotoxique, à la suite d'un grand travail musculaire, peut s'élever à 2,35 et atteindre le lendemain encore à 0,895. La connaissance des poisons de l'organisme éclaire donc la pathogénie de certains troubles : la présence de substances thermogènes dans les extraits de muscles doit être justement invoquée pour expliquer en partie la fièvre de surmenage.

On pourrait croire, au premier abord, que l'exagération des auto-intoxications d'ordre cellulaire est due à des déviations des processus normaux relevant d'une cause interne. Ce serait une exception aux lois que nous avons essayé d'établir sur l'origine externe des maladies. Mais il suffit de réfléchir sur la nature des phénomènes pour voir qu'ils rentrent parfaitement dans la règle. Les auto-intoxications ne sont pas des maladies,

(*) Tissi<, Observations physiologiques ooncernant un record vélocipédique. Archives de pkyêiol., p. 8^, 1891

mais des processus morbides qui peuvent survenir à l^occasion des mahdki les plus diverses. Elles relèvent toujours d'un agent externe igissiBl actuellement ou ayant agi antérieurement sur l'individu ou ses asca* dants. Le surmenage lui-même rentre dans cette formule; car si c'el l'individu qui se surmène, il ne le fait que par suite d'un état spécU de son système nerveux, héréditaire ou acquis; le surmenage est ooe réaction suscitée par des causes externes, physiques ou psychiques; il ne se produit pas par les seules forces de l'organisme. Émettre une pareille idée, ce serait revenir aux doctrines erronées de la spontanéité vitale, doctrines également fausses et pernicieuses ^i physiologie et et pathologie.

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