CHAPITRE II
Les équivalents toxiques. — Des conditions qui font varier le pouvoir toxique des suîi stances : influence de Tespëce, du sexe, de Fâge, du poids, du jeûne, des maladies; influence des conditions ambiantes; influence du mode expérimental. — Tableau de quelques équivalents toxiques. — L'intoxication pendant la vie fœtale. — Action des poisons sur les êtres inférieurs. — Action des poisons sur les végétaux.
En introduisant dans les veines des solutions toxiques, on peut se pro* poser deux choses : ou bien rechercher simplement quelle est la dose mortelle, ou bien étudier les troubles qui peuvent se produire dans les diverses parties de l'organisme.
M- Bouchard a proposé de désigner, sous le nom d'équivalent toxique^ la quantité qui, injectée dans les veines d'un animal, d'une façon régulière et ininterrompue jusqu'au moment de la mort', est capable d'empoisonner i kilogramme de cet animal.
Toute étude de toxicologie doit commencer par la détermination de l'équivalent toxique; mais, après les expériences préliminaires qui font connaître les doses immédiatement mortelles, on doit rechercher quelle est la quantité de poison suffisant à produire la mort après un laps de temps plus ou moins long; ce deuxième équivalent est souvent le plus important à connaître. Bien des substances, même quand on les introduit dans le sang, ne produisent que des accidents tardifs. Orfila, Gaspard, ont montré qu'une dose de 0'%3 d'acétate de plomb injectée dans les veines d'un chien tuait en 24 heures; une dose de 0*',2 à 0,1 n'amenait la mort qu'après 8 jours. Si l'on introduit dans les veines d'un chien 40 grammes d'azotate de soude, on n'observe d'abord aucun trouble; mais, vers le troisième jour, la marche devient difficile, les battements cardiaques s'affaiblissent, l'animal se refroidit et succombe dans le collapsus vers le quatrième ou le cinquième jour. Le résultat est analogue avec beaucoup d'autres substances, notamment avec l'arsenic, le phosphore, les sels de cuivre, de mercure, avec quelques alcaloïdes et avec la plupart des poisons microbiens.
La détermination des équivalents toxiques immédiats est donc msufïisante; elle donne des indications qui doivent être complétées |)ar l'étude des phénomènes ultérieurs.
Dans tous les cas, les résultats obtenus ne sont applicables qu'à l'espèce sur laquelle on opère.
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Voici quelques chiffres qui le démontrent. La toxicité est rapports au kilogramme d'animal :
Strycliniiic Gytisine Nicotine Nickel
[Falck) (Radziwillowicx) {Roger) {A. Siuart] en oig. en mg. en mg. en mç.
GrenouiUe 2,1 17 35 51
Poule 2,0 7 » 58(Pif««i.
Cobaye » 25 12 19
Lapin 0,6 » 7 bj
Chat 0,75 2 w f>,4
Chien 0,75 3 5 4,5
Même en se bornant à Tétude des poisons sur une seule espèce animale, on ne peut obtenir des résultats fixes et constants. Les êtres appartemnl à une même espèce, tout en présentant une série de caractères communs, possèdent chacun certains attributs personnels. Aussi la résistance Tvie t-elle suivant plusieurs conditions qu'il nous faut envisager. En première ligne se place Tinfluence de la race. Darwin (*) rapporte à ce sojei de curieux exemples d'immunité ; ainsi il affirme, diaprés Heusinger, (jne les moutons et les porcs blancs sont sensibles à certains poisons végéUn à Faction desquels les individus de couleur foncée sont réfractaires. Ed Floride, les fermiers n'ont que des porcs noirs, parce que ces anirnnu mangent impunément les racines du Lachnanthes tinctorial chei ks autres porcs, Tingestion de cette plante produit une coloration desosot la chute des sabots.
Ces faits si curieux n'intéressent pas seulement le naturaliste, rexpérimentateur observe des variations analogues : la caféine, par exemple, agit différemment chez la Rana temporaria et la Rana esculenta ; elle fnppt la moelle chez les deux espèces, mais exerce une action très marquée nr le système musculaire de la première.
L'influence du sexe peut se traduire aussi par quelques symptôos spéciaux : chez la grenouille, la strychnine produit au niveau des ooembRi antérieurs uh état tétanique qui les maintient croisés sous le thorax à» le mâle, allongés le long du corps chez la femelle. Même lorsqu'à expérimente sur les Mammifères, il faut tenir compte de cette influence* Preyer a montré qu'un cobaye mâle est empoisonné par 8 milligrimoKs de curare; pour tuer la femelle, qui est cependant moins grosse, il but 15 milligrammes, et la dose mortelle s'élève à 17 milligrammes pendant h gestation.
Une des influences qui intéressent le plus l'expérimentateur est celle qui résulte du développement inégal des animaux, c'est-à-dire de leur poids.
La question mérite d'être étudiée de près; elle se pose de la façon suivante : une substance qui tue un animal de 1 kilogramme i dose de 1 milligramme, tuera-t-elle un autre animal de même espèce pesant
Dabwin, L'origine des espèces. (Trad. Moulinié). Paris, 1873, p. iS.
LES ÉQUIVALENTS TOXIQUES. S5i
2 kilogrammes à dose de 2 milligrammes, un animal de 3 kilogrammes à iose de 3 milligrammes? C'est ce qu'il faudrait admettre pour pouvoir accepter dans toute sa rigueur la notion des équivalents toxiques. Malheureusement, nous sommes loin de cette simplicité mathématique; la résistance et le poids d'un animal ne sont pas liés par une progression arithmétique; le poids augmente plus vite que la résistance, de telle sorte qu'un animal résiste d'autant mieux, par rapport à son poids, que celui-ci est plus faible. Les résultats sont tout à fait analogues si Ton envisage la consommation d'oxygène : un gros lapin en consomme moins Mir kilogramme et par heure qu'un petit lapin ; la vie est en effet d'autant lus active que la taille est moindre. Comme le dit Cl. Bernard (*), le ilogramme d'un petit lapin exige plus de poison pour mourir comme il xige plus d'oxygène pour vivre.
n faut, si l'on veut faire des études comparatives, opérer sur des anilaiix ayant un poids sensiblement égal. Même dans ces conditions, les îsultats sont encore variables. Comme le fait remarquer M. Richet('), le oids d'un animal oscille constamment, suivant l'état de plénitude ou de icuité de l'estomac, de la vessie, du rectum. Ces variations sont encore lus sensibles chez les grenouilles, qui absorbent et perdent de l'eau avec [ plus grande facilité.
On voit donc les précautions qu'il faut prendre pour se placer dans es conditions bien déterminées. Aussi, pour faire des recherches toxico- »giques, devra-t-on toujours opérer sur des animaux qui sont au laboralire depuis quelque temps, et dont le poids, déterminé tous les jours, e subit aucune modification notable. Il ne faut jamais se servir d'anilaux arrivant de la fourrière ou du marché, car ceux-ci peuvent être itigués, malades ou à jeun, toutes conditions qui modifient la toxicité, es réflexions ne s'appliquent pas seulement aux Mammifères : Cl. Berird a montré que les grenouilles résistent d'autant plus aux poisons, Wtant moins aux parasites, qu'elles sont depuis plus longtemps en iptivité.
Quand un animal a reçu une dose de poison, les accidents éclatent lus ou moins vite suivant qu'il est laissé au repos ou en liberté, suivant ii*il subit ou non des excitations nerveuses, qu'il est en butte à des aumatismes. Pour les grenouilles, l'absorption des alcaloïdes injectés mè la peau se fait plus vite quand l'animal est libre que lorsqu'il est taché. Buchheim soutient cependant que des mouvements passifs impriés aux animaux les empêchent de succomber à une dose mortelle de rychnine ; il en conclut que la respiration artificielle prolonge la vie par s mouvements qu'elle occasionne; mais cette assertion ne peut être Imise sans réserve.
(*) Claudb Berhard, Leçons sur les effets des substances toxiques et médicamenteoses. Parit,
(>) RiciET, De l'action physiologique des seb alcalins. i4rcAtve« </« vAy«io^t«, 1S8S, II, p. 101.
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D'autres causes modifient encore la dose mortelle d'une substance: leur connaissance a un grand intérêt pour Texpérimentateur. Ce sodI celles qui, au contraire des précédentes, n'interviennent pas k son insu, mais qu'il peut faire agir pour déterminer des effets différents.
On peut d'abord s'adresser au jeûne. Qr, dans ces conditions, le» animaux résistent beaucoup moins aux poisons et notamment à lacocûne, à la strychnine, au phénol (Aducci) ; parfois, cependant, les équivilcnts toxiques immédiats sont peu modifiés, et, dans quelques cas, il faut, pour tuer 1 kilogramme, des quantités un peu supérieures à celles qui toeot les animaux en digestion.
L'inQuence de la maladie mériterait d'être étudiée : aujourd'hui que nous pouvons créer des infections expérimentales, il serait intéresaot de rechercher comment elles modifient la résistance aux poisons; les résultats auraient de nombreuses applications cliniques. Ce que noib savons actuellement, c'est que l'élévation de la température organique augmente la sensibilité des animaux. C'est ce que MM. Richet et Langloisi*) ont nettement établi avec la cocaïne ; or, les convulsions déterminées pir cet alcaloïde ont pour effet de produire l'hyperthermie et, par conséqueol de favoriser encore Faction nocive de la substance. Les résultats sont analogues pour beaucoup d'autres poisons, ainsi que le démontrent les recherches que M. Saint-Hilaire (') a poursuivies avec le bromure de potassium, le chlorure de lithine, le lactate de quinine, l'alcool, le chloroforme. Qu'on opère sur le chien, sur la grenouille ou sur les bactéries, le résultat est le même ; l'action toxique ou antiseptique skcroît avec la température.
Il est donc probable que, dans les maladies infectieuses, il y aura des modifications dans l'équivalent toxique, d'une part à cause des modilkations de la température, d'autre part à cause des altérations des organes chargés de transformer, d'éliminer ou de fixer les substances introduites; les lésions de certains tissus peuvent servir de point d'appel pour les poisons (Camot, Charrin, Meyer), comme elles servent de point d'appel pour les microbes.
Il ne suffit pas d'étudier l'influence de la température organique sur le mode d'action des poisons, il faut envisager aussi le rôle de la température ambiante. Celle-ci ne retentit pas seulement sur les êtres iniérieon ou les animaux à sang froid ; elle agit également sur les Mammifères et les Oiseaux; les pigeons, d'après M. Richet, sont plus résistants en été qu'en hiver. L'influence de la chaleur ambiante est très marquée pour les substances qui tendent à abaisser la température organique et déterminent la mort par hypothermie ; Richardson et Brunton injectent une même dose de chloral à trois cobaves : l'un d'eux est laissé à l'air libre et suc-
(^) HicHET et LuvGLois, liitluciicc de la tcm|»érature organique sar les eooTulâons de b aKsior. Comptée rendus, juin 1888.
(*) SAirr-HiLAiRE, De l'influence de la tcm|)érature organique aur ractioo de quelques «^ liUnces toxiques. Thèse de Paris, 1888.