‹ Traité de pathologie générale v. 1 (volume 3)Chapitre 15 sur 152 · DIVISIONS DE LA PATHOLOGIE · texte numérisé non relu

DIVISIONS DE LA PATHOLOGIE

plus grands services à la médecine; à en juger par quelques résultats entrevus incomplètement, on peut espérer qu'en commençant par les végétaux et en passant par les vertébrés inférieurs, on arrivera à résoudre la question si controversée de la pathogénie des tumeurs.

La pathologie comparée ne se borne pas, en général, à enregistrer les faits qu'elle rencontre. En étudiant les animaux, on est toujours libre d'intervenir pour arrêter ou diriger les observations, et Ton peut essayer de reproduire sur des individus sains des phénomènes semblables à ceux que présentent les individus malades. C'est ainsi que s'est constituée la pathologie expérimentale.

Làpathologie expérimentale a donc pour objet de modifier l'évolution des maladies spontanées, et de créer des lésions, des troubles et des maladies.

Pendant longtemps, l'expérimentateur n'a pu faire que des traumatismes; plus tard, l'usage des poisons lui permit de pénétrer là où le scalpel ne pouvait parvenir et de s'attaquer aux éléments histologiques. Aujourd'hui, les progrès de la bactériologie ont fourni le moyen de faire naître à volonté chez les animaux un grand nombre d'infections. La pathologie expérimentale est devenue le complément indispensable de la clinique; l'étiologie, la pathogénie, la physiologie et l'anatomie pathologiques, la pharmacologie, ne peuvent se passer de son secours.

Mais la paûiologie expérimentale ne peut donner la solution de tous les problèmes; elle est incapable de reproduire les divers symptômes des maladies ou de poser les indications thérapeutiques. Enfin, les renseignements qu'elle fournit en pharmacologie ne doivent pas être transportés intégralement à la pathologie humaine : de ce qu'une drogue, à dose de 1 milligramme, tue un lapin de 1 kilogranune, il ne faut pas conclure qu'il est nécessaire d'employer 70 milligrammes pour tuer un homme de 70 kilos ; en raisonnant ainsi et en calculant d'après la dose mortelle pour le chien, on trouverait que, pour empoisonner un homme, il ne faut pas moins de 13 grammes de sulfate d'atropine.

Devant de pareils faits, il est permis de se demander quelle est la valeur des expériences pratiquées sur les animaux. On a souvent adressé trois reproches a la pathologie expérimentale : On a soutenu que les observations recueillies sur une espèce ne sont pas applicables aux êtres d'espèce différente: que les maladies provoquées ne sont nullement comparables aux maladies spontanées; que toute intervention opératoire modifie l'animal en expérience au point de rendre inacceptables les résultats obtenus.

Il y a certainement une part de vérité dans ces critiques ; mais il ne faut pas les exagérer. 11 est évident qu'on doit faire un juste départ de ce qui est applicable à l'homme et de ce qui est spécial à l'animal mis en expérience; le simple bon sens en dit plus sur ce sujet que tous les raisonnements.

L'expérimentation seule a pu établir la cause efficiente des maladies infectieuses. Pour celles qui sont communes à l'homme et aux animaux, pour le charbon, la morve, la tuberculose, aucun doute ne peut être

émis. On connaît les microbes de ces maladies, on les isole, on les cultive et l'on arrive à reproduire chez les animaux des troubles et des lésions analogues à ceux que révèle l'observation clinique. Nul ne peut nier qu'en opérant ainsi, on ait résolu un des côtés les plus importants du pi^oblème étiologique.

Faire naître une maladie chez un animal, c'est obtenir un résultat important. Mais l'expérimentateur doit pousser plus loin l'analyse : maître des phénomènes qu'il provoque, il doit étudier le mécanisme qui préside à leur développement; il doit rechercher comment les agents pathogènes suscitent les réactions morbides, c'est-à-dire qu'il doit déterminer la pathogénie et la physiologie pathologique des troubles ou des lésions qu'il produit. La clinique fournit les indications, les idées de recherches; l'expérimentation donne les démonstrations inébranlables; elle permet d'affirmer le rôle des conditions qui favorisent ou entravent l'action des agents morbifiques; elle éclaire la palliogénie des lésions et fait suivre, pas à pas, le développement des altérations anatomiques; elle précise les troubles des fonctions et les (ixe, d'une façon indiscutable, au moyen de la méthode graphique; elle facilite l'analyse chimique; elle étudie le mécanisme des symptômes, elle fait connaître l'action des médicaments. Les observations cliniques sont forcément complexes; toujours interviennent plusieurs facteurs. C'est à l'expérimentateur à isoler l'influence de ces causes secondes, à en montrer l'importance, à les étudier une à une. Ainsi se sont établies les notions que nous possédons aujourd'hui sur les associations microbiennes, sur le rôle de la fatigue, de l'inanition, des intoxications, des lésions antérieures, des troubles nerveux dans le développement ou les localisations des processus morbides.

Enfln, c'est à l'expérimentation sur les animaux qu'on doit toujours s'adresser, quand on veut connaître les effets d'une substance médicamenteuse. On est forcé d'agir ainsi par de hautes raisons déontologiques. Ce n'est qu'après avoir longuement étudié dans le laboratoire, après avoir déterminé l'action complète sur les animaux, après avoir analysé tous les effets produits sur chaque appareil, qu'on est autorisé à pratiquer une tentative thérapeutique sur l'homme. Nous ne saurions trop le répéter : on ne peut employer un médicament nouveau que si l'on s'est entouré de toutes les données de la science expérimentale ; alors, tenant compte de la sensibilité beaucoup plus grande de l'homme, on commencera par des doses extrêmement faibles, que l'on fera bien le plus souvent d'essayer sur soi-même; puis, lorsqu'on aura acquis l'espérance qu'on peut rendre service au malade, on prescrira le médicament. Tel est le seul cas, suivant nous, où une expérience puisse être tentée sur l'homme. Mieux vaut ne pas voir se résoudre un problème important que de mettre en danger la vie ou la santé de ses semblables. Cette règle déontologique semble bien élémentaire, et l'on est stupéfait qu'elle n'ait pas arrêté les tentatives criminelles de ceux qui ont inoculé à l'homme des maladies virulentes ou qui ont commencé sur lui l'étude des médicaments.

Nous ne discuteroris pas la question de savoir si l'on a le droit d'opérer sur les animaux. Aucun doute ne peut subsister à cet égard. La vivisection s'impose comme une nécessité sociale; Cl. Bernard (') Ta démontré avec une rare éloquence. Aujourd'hui, du reste, TexpérimenLation médicale ne soulève plus de critiques ; les résultats immenses obtenus dans ces dernières années, l'importance des applications qui découlent des découvertes récentes, ont fait taire les protestations. De tous les côtés on s'est adonné, à l'envi, aux recherches de laboratoire; il en est résulté des proférés rapides, mais en même temps les questions sont devenues de plus en plus complexes, de plus en plus difliciles, et leur étude s'est trouvée exiger un grand nombre de connaissances préalables.

Le médecin expérimentateui* doit être un clinicien doublé d'un bactériologiste, d'un physiologiste et d'un anatomo-pathologistc ; il doit connaître la chimie et la physique aussi bien que l'anatomie, la physiolof;ie et la pathologie comparées. Aussi, tend-on, de plus en plus, à se restreindre à quelques branches de la pathologie expérimentale ou à collaborer sur les sujets complexes. C'est une division du travail qui découle du progrès.

De la pathologie générale. — Au-dessus des diverses branches des sciences médicales se place la pathologie générale. Elle définit les tenues, fixe leur signification, détermine les lois des phénomènes morbides, recherche et classe les causes, les processus, les symptômes; elle trace les règles de la nosographie; elle fait les cadres où la pathologie spéciale placera ses descriptions. La pathologie générale représente la synthèse, c'est-à-dire la partie la plus élevée des sciences médicales; elle en est l'introduction, elle en est le couronnement.

Pour mériter son titre et sa suprématie, elle ne doit pas se contenter d'étudier Thomme malade; elle doit envisager toute la série des êtres et lâcher de discerner, sous les apparences diverses, le fonds commun qui se retrouve, à Tétat morbide comme à l'état physiologique, aux divers échelons de la vie. Comme le dit si justement Cl. Bernard, « la physiologie et la pathologie générales sont nécessairement fondées sur l'étude des tissus chez tous les animaux (nous ajouterons, et les végétaux), car une pathologie génénile qui ne s'appuierait pas essentiellement sur des considérations tirées de la pathologie comparée des animaux (ou plutôt des êtres), dans tous les degrés de l'organisation, ne peut constituer qu'un ensemble de f2én«'*ralités sur la pathologie humaine, mais jamais une pathologie générale dans le sens scientifique du mot (') >.

Li pathologie générale existait longtemps avant que le nom fut inventé. Dès que l'esprit humain a réfléchi sur la nature de la vie, de la santé, de la maladie, il s'est trouvé aborder certaines (juestions rentrant dans l'étude de ce que nous appelons aujourd'hui la pathologie générale. Ilippocrate s'en est occu|»é à plusieurs reprises, notamment dans les

(') Cl. Beutaao, Introduction à l'étude de la médeciuc expérimentale, p. 172. Paris, i8G5. l*j a. Buuuw, Ibid., p. 216.

aphorismes, dans les traités sur l'ancienne médeciAe, sur Part médical, sur les épidémies, sur la nature de l'homme, etc. En plusieurs endroits, il est revenu sur l'importance et le rôle des idées philosophiques en médecine. « Le médecin philosophe, dit-il, est égal aux dieux; il n'y a guère de différence entre la philosophie et la médecine. Tout ce qui se trouve dans la première se trouve dans la seconde ('). »

Cette union de la philosophie et de la médecine, proclamée par Hippocrate, est également reconnue nécessaire par Galien. c S'il est vrai que la philosophie soit nécessaire au médecin, et quand il commence l'étude de son art et' quand il se livre à la pratique, n'est-il pas évident que le vrai médecin est philosophe. Car il n'est pas besoin, je pense, d'établir par une démonstration qu'il faut de la philosophie pour exercer honorablement la médecine, lorsqu'on voit que tant de gens cupides sont plutôt des vendeurs de drogues que de véritables médecins, et pratiquent dans un but tout opposé à celui vers lequel l'art doit tendre naturellement ('). » Dans le traité auquel nous empruntons cette citation, Galien ne fait que suivre et développer Hippocrate ; mais, dans un autre ouvrage {De differentiis morborum), il envisage, pour la première fois, les maladies d'une façon abstraite. Il les divise en trois groupes : dans le premier, il range celles qui frappent les parties similaires comme les os, les ligaments, les vaisseaux, les nerfs, c'est-à-dire les parties que Bichat devait réunir plus tard sous le nom de tissus ; le deuxième groupe comprend les maladies qui s'attaquent aux parties organiques, c'est-à-dire à celles qui sont composées de plusieurs parties similaires, comme le bras, la jambe, l'œil ; enfin, le troisième groupe renferme les maladies qui atteignent ces deux grands types anatomiques. Si nous ajoutons que, dans d'autres endroits, Galien a étudié les causes des maladies, a recherché leur siège, discuté sur les crises, nous serons conduit à reconnaître que c'est lui qui fut le fondateur véritable de la pathologie générale.

Nous pourrions dresser une longue liste des auteurs qui, dans les siècles suivants, s'adonnèrent à l'étude de la philosophie médicale. Citons simplement, parmi les plus connus, Femel, Sennert, Rivière, Haller, de Hœn, Bœrhaave. Mais nous devons faire une mention spéciale pour Gaubius('), qui eut le mérite de créer l'expression de « pathologie générale ».

Aujourd'hui la pathologie générale, après avoir erré quelque temps dans le domaine de la métaphysique, a repris un nouvel essor et est entrée dans une voie féconde. Cette rénovation a commencé en France, et c'est à M. Bouchard qu'en revient tout l'honneur (*); ses études sur les maladies par ralentissement de la nutrition, ses leçons sur les auto-intoxications,

(') Hippocrate, De la bienséance. Œuvres complètes (trad. Littré), t. IX, p. 253.

{*) Galien, Que le bon mcdccin est philosophe. Œuvres anatomiques, physiologiques et médicales (trad. Daremberg), t. I, p. 7. Paris, 1854.

{^) Gaubius, Institutiones pathologiu; medicinalis. Lugduni Batavorum, 1758.

(^) Bouchard, Maladies par ralentissement de la nutrition. Paris, 1882. — Leçons sur les auto-intoxications dans les maladies. Paris, 1887. — Thérapeutique des maladies infectieuses. Paris, 1889. — Les microbes pathogènes. Paris, 1892.

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«eilntaux sur les principales questions de ta pathogénie, sa préocciipHliun cansUinle d'appuyer ses conceptions sur des données positives, sur dîsfiilscliaiquesou expérimentaux, ont exercé une profonde influence sur la marche de la médecine et ont ouvert une large voie où se sont enj^agés un ^rand nombre de chercheurs. La pathologie générale a acquis ainsi une oulnnomie complète: il serait donc injuste, suivant l'exemple doiint^ par linéiques pays, de réunir son enseignement à celui de l'anatomic palboloftique ou de la pathologie expérimentale : il faut que ces diverses lintndies soient séparées. Celui qui veut faire de la pathologie générale nr ilntl i^tre exclusivement ni un anatomo-pathologiste. ni un cxpérimen* Llrur, ni un clinicien: il doit connaître les diverses branches da la nivdecine. il doit posséder à fond la pathologie comparée, il ne doit ignorer ni les travaux anciens, ni le mouvement philosophique contcmpnnin. Aussi est-il rare qu'un seul homme puisse suffire à cette tâche immense; la pathologie générale ne peut être le plus souvent qu'une œuvre collective où chacun, s'appuyant sur ses études spéciales, anatomiques, eipérinientales, cliniques, historiques nu philosophiques, s'etTorce d'exposer les grandes idées qui se dégagent de l'analyse des laits; c'est ainsi qu'on s'élève aux conceptions synthétiques et qu'on arrive à tracer les règles qui peuvent conduire à la décovivertc de la vérité.

On a dit souvent que ceux qui indiquent des méthodes ne savent pas les appliquer. Bacon a posé les lois de l'investigation scientifique et il n'a pas fait de découvertes: ceux qui ont fait progresser la science ignoraient fiouvent tes prin'^ipes de la logique. Il est certain, en effet, que seuls les hommes qui expérimentent par eux-mêmes connaissent les diflicultés que soulèvent les recherches scîentiiiques ; seuls ils sont capables d'indi* quer les détails de la technique; les philosophes ne peuvent que dégager rrrtatiies lois générâtes; mais, en agissant ainsi, ils ont exercé une inihience pnrfois heureuse sur la marche des sciences naturelles.

La médecine n'a jamais pu se détacher complttemont de la philosophie. Longtemps ellca été sous sa tutelle; longtemps les doctrines médicales se sont res.sentieB des Uiéories scholastiques. C'était le règne de l'autorité; on commentait ilippocrate et Galien ou bien on discutait sur le$ causes premières, sur la nature et l'essence des maladies. Aujourd'hui un mouvcrnent inverse se produit : la physiologie et la pathologie se sont peu à peu affranchies du joiigde la philosophie, et ce sont elles qui ont entraîné la psychologie dans un chemin nouveau et lui ont montré quel intérêt elle avait à marcher tranchemcnt dans la voie expérimentale. La découverte des localisations cérébrales, l'analyse des troubles du langage, les descriptions des vésanies, ont plus fait pour les progrès de la psychologie que toutes les dissertations des spiritualtstes. Aussi est-ce avec plaisir que nous voyons la philosophie contemporaine mettre à profil les données de la pathologie nerveuse, <lécrire les maladies de la mémoire ou de la volonté, enfm ne pas négliger les résultats que fournit l'étude de l'in-

Moyens d*ôtude de la pathologie. — Si la psychologie ancienne a pu nuire à Tessor de la médecine, la logique, en précisant les lois de Tinvestigation scientifique, lui a été extrêmement utile, et c'est sous ce rapport que Bacon lui a rendu les plus grands services.

Deux méthodes permettent d'arriver a la connaissance des vérités naturelles, et ces deux méthodes, le médecin les emploie : ce sont Vobservalion et Y expérience.

« On donne le nom d'observateur à celui qui applique les procédés d'investigations simples ou complexes à l'étude des phénomènes qu'il ne fait pas varier et qu'il recueille, par conséquent, tels que la nature les lui offre. On donne le nom d'expérimentateur à celui qui emploie les procédés d'investigations simples ou complexes pour faire varier ou modifier, dans un but quelconque, les phénomènes naturels et les faire apparaître dans des circonstances ou des conditions dans lesquelles la nature ne les lui présentait pas. Dans ce sens, l'observation est l'investigation d'un phénomène naturel et l'expérimentation est l'investigation d'un phénomène modifié par l'investigateur (*). »

Comme toutes les sciences, la médecine n'a pu faire au début que des observations. C'était la période empirique, qui ne constitue pas, comme on le dit souvent, la négation de la science, mais en représente le premier stade. L'expérimentation sur les animaux a eu Galien pour fondateur; Galien fut le premier à faire des vivisections ; il opéra sur des porcs et pratiqua \m grand nombre de recherches basées toutes sur la même méthode: il enlevait les organes, détruisait les tissus, coupait les nerfs; c'étaient évidemment des procédés grossiers, qui ne laissent pas pourtant de rendre encore aujourd'hui de signalés services.

Les sciences expérimentales comptèrent, à partir de ce moment, d'illustres représentants : de Graaf, Harvey, Aselii, Peequet, llaller, Bichat, Magcndie, Flourens. Mais elles n'entrèrent dans une voie véritablement féconde qu'avec les travaux contemporains : deux honnnes ont complètement bouleversé leur marche, réglementé leurs méthodes, préparé les découvertes actuelles et ouvert des horizons absolument nouveaux: l'un. Cl. Bernard, a introduit en médecine la notion de déterminisme et a élevé la pathologie au même rang que les autres sciences biologiques; Tautre, Pasteur, a démontré l'origine animée des maladies infectieuses, a découvert le moyen d'atténuer les agents pathogènes et de faire de ces terribles ennemis des serviteurs dociles. Tous deux ont créé des méthodes sûres et nouvelles ; tous deux ont préparé une ample moisson de faits à ceux qui ont essayé de marcher sur leurs traces.

Mais, quelle que soit leur importance, les découvertes expérimentales n'ont pas diminué la suprématie des études cliniques. Les travaux modernes ont pu renverser les théories fausses, compléter les doctrines insuffisantes, éclaircir les points obscurs : ils n'ont pas ébranlé l'éilifice

{}) Cl. Bernabd, Introduction à l 'étude de la médecine expérimentale, p. 29. Paris, 18G5

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séculiire qu'avaîenl élevé les patientes observations des cliniciens, ûfipcrla inMi-cinc clinique el h métlucine expéniiientule, comiiio on Tifailsi lonfçlpinps, comme on le iiiit encore quelquefois, c'est conti- UKr l'ère d^ luttes stériles ; réunir leui*» efforts, c^est marcher dans la Toiedu progrès. Aussi, quelles que soient nos tendances personnelles, cliniciens ou expérimentateurs, ne pouvons-nous que gagner ii l'union de b clinique et de l'espérimentation. Les médecins ont fuii par comprrndre cestèritcs; on n'a plus à lutter aujourd'hui contre l'opposition systc- Diitique des retardataires ou le zèle irréfléchi des néophytes.

L'obEervation et l'expérience, voilà les deux grandes méthodes que tuiu derons employer. La première s'applique surtout à l'étude do la clinique, la seconde aux recherches du laboratoire.

Il ne faut pas croire pourtant que le clinicÎRn se borne au rôle d'ohserïileiir. L'eipérience n'étant qu'une observation provotpiéo (Cl. Bernard), Is médecin en fait souvent, parfois à son insu. On fait une expérience ijuiDdaD recherche la glycosurie alimentaire, quand on étudie le contenu dcrestomaCi quand on administre un médicament. Il est vrai que, dans Il plufwrt des las, le médecin enregistre simplement des observations on da ex|iéricnces fortuites. Son rôle consiste à savoir proiiler du fait qui est mis sous ses yeux et à reconnaître ce qu'il cache de nouveau. Mais l'okerration j>uut rester isolée et le médecin attendra vainement un dcoiiùiae cas qui lui permette de mieux comprendre ou de compléter les preniivres notions qu'il aura acquises. L'observateur est h la merci du luMid, le seul ausilinire qu'il possède; il ne peut provoquer ni mpjn'ler les phénomènes qui l'intéressent; il doit attendre qu'ils se représentent accùjcnlellement. C'est ce qui met un obstacle aux recherches et retarde le dêveluppement des sciences d'observation.

L'etpérimenlateur a le grand avantage de pouvoir toujours reproduire UN pliËnuménc, quand il a établi dans quelles conditions il se manifeste. c'e»(-â-dire quand il en a reconnu lo d<?terininiame. Il peut donc répéter «s recherches, vérilier celles des autres, mettre à profil les précieux nsultals de la méthodG comparative. Rien de décevant, â ce propos, comme Texpérimentation thérapeutique pratiquée sur l'homme: un médicament abaisse la température, modifie favorablement l'évolution d'une maladie, enraye le développement d'une complication, est-ce bien à ce uiédicainent qu'il faut attribuer tous ces effets favorables? Que serait-il arrivé si l'on avait laissé agir la nature? Combien il faut entasser d'observations pour pouvoir se faire une opinion sérieuse! Combien on se prépare de désillusions quand on se borne A une étude sur l'homme ! A peine s'il est besoin de rappeler le nombre incalculable de médicaments qui semblaient justilier les plus grandes espérances et n'ont pas tardé à sonilirer dans un éternel oubli.

On ne saurait dom: demander trop de renseignements à l'expérimentation. Les travaux du laboratoire représentent aujourd'hui le complément içdispeosahle de toutes les études médicales, mais ils rendent d'autant

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plus de services qu'ils visent davantage le côté clinique de la médecine. < La première condition pour faire de la médecine expérimentale, c'est d'être d'abord médecin observateur, c'est de partir de l'observation pure et simple du malade faite aussi complètement que possible; puis la science expérimentale arrive ensuite pour analyser chacun des symptômes, en cherchant à les ramener à des explications et à des lois vitales qui comprendront le rapport de l'état pathologique avec l'état normal ou physiologique (*). » Après avoir montré le mécanisme des symptômes, l'analyse expérimentale permet souvent de remonter au processus pathogénique et à l'étiologie, c'est-à-dire de déterminer la cause de la maladie. C'est ce que l'on fait couramment aujourd'hui par la recherche des agents microbiens.

L'observation n'est pas le seul point de départ de l'expérience. Parfois on cherche à vérifier une idée théorique ou une hypothèse. D'autres fois enfin on opère un peu au hasard, poussé par une sorte de sentiment vague, par une intuition subite de la vérité. Qui ne connaît l'histoire d'Œrsted s'écriant tout d'un coup que le courant électrique devait avoir une action sur l'aiguille aimantée ; de même en pathologie expérimentale, on fait une mutilation, on injecte une substance quelconque sans soupçonner ce qui pourra se produire. Cette dernière méthode est souvent fort bonne, elle conduit à des résultats intéressants, à la seule condition qu'on sache voir les phénomènes qui se présentent et qui sont d'autant plus difficiles à saisir qu'on ne les attend pas, qu'on ne les a pas prévus.

Si les idées théoriques nous poussent quelquefois à entreprendre des expériences heureuses, elles peuvent aussi entraver considérablement l'investigation. Bien des fois on n'a pas tenté une recherche, parce qu'on la jugeait inutile, absurde ou condamnée d'avance par la doctrine. C'est dans ce sens que des hommes, relativement peu instruits, ont pu avoir des idées originales; leur esprit était dégagé des entraves que nous impose, malgré nous, l'éducation que nous avons reçue. Aussi a-t-on pu voir des savants, adonnés à l'étude de la chimie par exemple, faire des découvertes immenses quand ils ont tourné leurs efforts vers les sciences biologiques. M. Pasteur, malgré son génie, n'aurait peut-être pas accompli la grande révolution qui a boukversé la médecine, s'il avait été médecin ; il n'aurait jamais dit sans doute que l'ostéomyélite était un furoncle des os, assertion qui souleva tant de critiques pour ne pas dire davantage et qui, plus tard, fut reconnue exacte.

Les idées préconçues, outre qu'elles peuvent détourner des recherches originales, peuvent gêner encore dans les expériences qu'on poursuit. L'observateur et l'expérimentateur doivent écouter la nature : ils doivent recueillir tout ce qu'elle leur dit ; ils ne doivent pas rejeter ce qui est contraire à leurs doctrines pour conserver ce qui leur est utile; c'est ce qu'on fait trop souvent, parfois à son insu. On ne voit pas ce qu'on ne

(*) Cl. Bcriubd, Loco citato, p. 547.

MOÏENS DtTliDE HE LA PATHOLOGIE. 51

*eut pas voir; on a obtenu un premier résultat qu'on a iicti de croire bien observé : d'une expérience suivante on ne garde que ce qui semble confirmer l'observation précédente. C'est ainsi que la science s'encombre deuiilioDs incomplètes ou erronées. Peut-être éviterait-on cette tendance lien naturelle si l'on était mieux persuadé qu'il n'y a pas de faits contraiicloires, pas de mauvaises expériences, pas d'exceptions; il n'y a que des oleerrations incomplètes, ou insuffisamment déterminées. Les contradicbons apparentes doivent seulement nous engager à pousser plus loin l'inratigation scientifique et à mieux préciser les conditions expérimental es- Uo des grands avantages de l'expérimentation c'est qu'on peut toujours reprendre une question, vérifier les faits annoncés et par conséquent les sDiimellre au contrôle de la critique.

On peut faire de la critique d'art sans être un ai'tiste, on ne peut fiiire de la critique expérimentale sans être un expérimentateur, puisqu'on doit répéter les expériences des autres. Les hommes qui s'adonnent à « nmn^l'études sont généralement doués d'une intelligence de second ordre; ce sont des savants laborieux, habiles, mais n'ayant pas assez i'iiws pour poursuivre des recherches personnelles; on doit donc leur Mtftir gré de reprendre ce que le» autres ont fait, de vérifier les découirrl«, d'infirmer, de conËrmer ou de modifier les résultats nouveaux, de déblayer le terrain des observations erronées ou incomplètes.

Mailles cntiques ne sont pas infaillibles, et trop souvent des objections b,me$, en empêchant d'accepter une vérité nouvelle, ont retardé le moufeni«n[scienttfii{ue.

L'Mpérimentation, a dit Cl. Bernard, doit nous rendre modestes et indulgents. Si l'on était bien pénétré de celte maxime, on n'attaquerait pu un travail sans avoir essayé, autant que possible, de s'éclairer auprès de son auteur el sans avoir longuement étudié la question. A voir avec ijnelle facilité certains hommes essayent d'amoindrir les découvertes des autres, on est porté à se demander si c'est bien l'amour de la vérité qui soulève toujours les discussions. Quand elle reste sur le terrain scientifique, la critique expérimentale conduit à des résultats importants; c'est un moyen de progrès. Mais, trop souvent, les recherches contradictoires 'inteu nn autre mobile; la jalousie a conduit des esprits médiocres à s'atlaqiier aux œuvres des hommes de génie et leur a permis de couvrir d'un nuM^ue scientifique leurs haines personnelles. Nous n'avons pas besoin du l'ilnr d'exemples : l'histoire de ces dernières années nous en fournirait un trop grand nombre.

Oimiid on a recueilli impartialement et, pour ainsi dire, naïvement, des observations ou des expériences, on doit les coordonner, les classer, en tirer des conclusions ou des lois; enfm on a le droit de proposer des ihéorieu nn des hypothèses, mais c'est à la condition de ne considérer ces hypothi^'3 que comme des jalons qui marquent le mouvement de la science; ce sont des bùtisse.-< provisoires qu'il faut souhaiter voir disparaître rapidement, car elles doivent céder devant les découvertes ultérieures.

32 INTRODUCTION A LtTUDE DE LA PATHOLOGIE GÉNÉRALE.

Les conceptions de l'esprit humain, ne constituant <pie des vérités partielles et relatives, subissent toutes une évolution analogue à celles que présentent les êtres vivants. Jamais une idée n'arrive d'emblée à son complet développement : elle commence par une phase embryonnaire, s'accroît peu à peu, puis, parvenue à son apogée, elle s'aiTaiblit, s'éteint, disparait, ne laissant derrière elle que des idées-filles qui parfois n'ont qu'une ressemblance lointaine avec l'idée-mère dont elles émanent.

Longtemps la science n'a pas progressé, parce que le respect de l'autorité faisait considérer comme des dogmes les hypothèses et même les erreurs des anciens. Aujourd'hui nous ne connaissons que le respect des faits et nous avons le droit de demander à l'expérimentation des résultats précis et inattaquables.

Il faut reconnaître cependant que des hypothèses prématurées ont pu ouvrir des horizons nouveaux. L'homme qui a émis une idée ne reposant sur aucun fait, a eu parfois l'intuition de la vérité. On est très sévère aujourd'hui pour ces théoriciens qui ne donnent aucune preuve k l'appui de ce qu'ils avancent; nous croyons pourtant qu'ils rendent souvent les plus grands services et que les conceptions même erronées ne sont pas toujours inutiles. Les doctrines phrénologiques de Gall et de Spurzheim ne s'appuyaient sur aucune base solide et pourtant elles ont ouvert une voie qui a été féconde et qui a conduit à la découverte des localisations cérébrales. Les erreurs sont souvent profitables, ne serait-ce qu'en suscitant des recherches contradictoires : mieux vaut avoir des idées fausses que de n'avoir pas d'idées.

Ceux qui, après ces théoriciens, démontrent expérimentalement que l'hypothèse était exacte ou qu'elle était erronée, qui établissent, confirment ou infirment ce que la théorie avait prévu, sont des hommes habiles ou laborieux : ils peuvent faire un travail inattaquable; ils ne peuvent prétendre aune véritable découverte : c'est une simple démonstration. On tend aujourd'hui à confondre ces deux termes, bien à tort, selon nous. La démonstration expérimentale donne une base solide à une hypothèse : c'est la confirmation d'une vérité ancienne. La découverte est un rapport imprévu qui ne se trouve pas indiqué dans la théorie; c'est une vérité nouvelle.

< Les hommes qui ont le pressentiment des vérités nouvelles sont rares; dans toutes les sciences, le plus grand nombre des hommes développe et poursuit les idées d'un petit nombre d'autres. Ceux qui font des découveiHcs

sont les promoteurs d'idées neuves et fécondes Une grande découverte

est un fait qui, en apparaissant dans la science, a donné naissance à des idées lumineuses, dont la clarté a dissipé un grand nombre d'obscurités et montré des voies nouvelles. 11 y a d'autres faits qui, bien que nouveaux, n'apprennent que peu de choses : ce sont alors de petites découvertes. Enfin il y a des faits nouveaux qui, quoique bien observés, n'apprennent rien à personne; ils restent, pour le moment, isolés et stériles dans la science : c'est ce qu'on pourrait appeler le fait brut ou le fait brutal. La

par

miEm IJ'ËTUUE DE LA PATHOLOGIE

découverte est dans l'idée neurc qui surgit à pri)|)u.s d'un fait Iruiivc buiRlouaiitrementC). >

L'idée vraiment neuve est généralement mal accueillie; ullo passe iniperviii' mi soulève la raillerie et la critique. On a bien plus de succès, ea complétant ou même en répétant ce que les autres ont déjà fait, en suifant l'urnière commune où s'engage, derrière un humint; de génie, la Toule iki amhîttpux. C't^st sur ce terrain battu que luttent la plupart de; hommes, se hâtant de produire les petits faits qu'ils ont pu glaner. C'est alors que Ivs découvertes apparaissent en même temps, qu'elles soulèvent ilciiii-s polémiques de priorité; questions personnelles et mesquines dont lascience n'a que faire; qu'importe celui qui, le premier, a pu reconnaître un détail nouveau; ce détail peut être intéressant; mais, à voir combien d'hommes l'ont aperçu simultunément, il est permis de conclure qu'il tivlait guère diflkîle à découvrir. Celui qui marche dans la voie d'une ^ramle découverte n'a pas à craindre d'être dépassé; l'idée vraiment neuve, ininienl géniale m; tienne pas dans plusieurs cerveaux â la fois. La décuutrrlv arrive, nous n'oserions dire sans avoir été préparée, mais sans l'avoir lilt naflisamment pour frapper la multitude. Aussi ne sera-t-elle comprise i^ue jilus tard : elle est d'abord tenue eu défiance ou rejptée avec mépris; cnl l'avenir qui vengera la mémoire du génie méconnu ; l'avenir jugera l'œuvre en faisant abstraction de l'homme; alors disparaîtront dans l'oubli Innoins de ceux qui ont ambitionné la gloire du moment. Qui recherche r>doiiration de ses contemporains ne travaille pus pour la po.stérité.

lii découverte est importante quand elle conduit à d'autres découvertes. Ici encore apjiarait la distinction fondamentale que nous avons essayé il'^Ublir plus haut. Quand on donne la démonstration expérimentale d'une hipulhrâo, on substitue un fait positif à une conception nuageuse: mais ce ^In'upporle pas d'idée nouvelle. On réalise un bien plus grand progrès, quarul OD indique une voie inconnue, quand on crée une méthode. C'est {Hrliique Cl. Bernard et Pasteur se placent en tête du mouvement contempantiu; les découvertes qu'ils ont faites, d'autres auraient pu les faire: nuis ce qui les élève au-dessus de tous, c'est d'avoir montré aux travail- ''un ijuellc était la route à suivre et de leur avoir permis de marcher sur leurs traces. La découverte est une chose importante; la méthode scienll- Uque est la partie capitale. Des hommes d'intelligence médiocre ont pu faire lie lielles découvertes ; il n'y a que les hommes de génie qui ont trouvé de nouvelles méthodes.

(|^. Buuin, I-oeo àlato, p, (11

:^\ INTRODUCTIOiN A L'ÉTUDE DE LA PATHOLOGIE GÉNÉRALE

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