ROLE DU MÉDECIN
bien certain que ce n'est pas dans un laps de temps aussi court qu^il est possible d'acquérir toutes les connaissances nécessaires. Il faut donc prolonger ses études ou plutôt ne jamais les abandonner. La rapidité des progrès qu'accomplit chaque jour la science force le médecin à tra- TÙlier sans relâche, pour se maintenir au courant des découvertes dont il doit foire profiter ses malades. Il ne peut, comme dans d'autres professions, se contenter de suivre la routine et de marcher dans Fomière commune. Sa situation spéciale, en lui confiant la vie de ses semblables, lui crée de nouveaux devoirs. On a le droit d'être mauvais peintre ou mauvais romancier, on n'a pas le droit d'être mauvais médecin.
Quelle que soit sa situation, quel. que soit le milieu où il exerce, le médecin peut souvent rendre des services à la science et contribuer à ses progrès. Il y a, à ce point de vue, une diiïérence capitale entre la médecine et les antres professions. Le praticien, ayant devant lui un grand champ d*obser?ation, rencontre souvent des faits nouveaux et intéressants. Nous avons déjà fait remarquer combien les types morbides variaient d'une contrée à l'autre, de la ville à la campagne. Si tout médecin ne peut être expérimentateur, tout médecin doit être observateur; pourvu qu'il soit instruit et pour peu qu'il soit attentif, il parviendra certainement au cours de sa carrière à rencontrer des observations dignes d'être publiées. Hameau était un simple médecin de campagne, vivant à la Teste, et pourtant il a su reconnaître dès 1811 que la morve aiguë peut se transmettre du cheval à l'homme; en 1827, il constata pour la première fois en France la présence de la pellagre, dont il n'avait jamais lu b description et qu'on croyait confinée dans le Milanais et les Asturies. Pour citer un exemple plus récent, il nous sufGra de rappeler que dans un petit village de Bretagne se trouve un homme éminent, qui, dans sa sphère d'observation, a recueilli des faits importants et nouveaux et a largement contribué à éclairer certains points de la pathologie nerveuse.
Qu'on n'objecte pas qu'il y a déjà trop de publications médicales. Nous reconnaissons volontiers qu'on fait bien souvent paraître des travaux qui ne contiennent rien de neuf, ou qu'on a le très grand tort de diviser un sujet et de consacrer plusieurs articles à une question qui pourrait être bcilement traitée en un seul. Il est bien certain qu'on gagnerait à ce que ks publications fussent plus condensées et plus restreintes. Mais ce n'est pis une raison pour ne pas livrer les observations intéressantes. La science médicale est surtout basée sur des faits recueillis dans la pratique hospitalière des grands centres; elle devrait être complétée parla pratique periODoelle de la ville et par les observations prises à la campagne. On aurait alors les matériaux nécessaires pour les chapitres sur la pathologie loivant les milieux sociaux et les contrées.
Les observations des praticiens pourraient encore servir de base à d'im* portantes études de psychologie. Nous avons déjà insisté sur le rôle de la
médecine en psychologie ou plutôt sur les relations qui unissent la médecine à toutes les branches de la philosophie. Dans les anciennes écoles grecques, la philosophie était enseignée comme une introduction à la médecine. Aujourd'hui, moins que jamais, la médecine et la philosophie ne peuvent être séparées. La psychologie n'a progressé que lorsqu'elle s'est appuyée sur les résultats de la médecine. Aussi n'est-on nullement surpris qu'un médecin, Locke, ait été le fondateur de la psychologie moderne, et qu'un autre médecin, Cabanis, ait pu saisir les rapports qui unissent le physique et le moral. Les philosophes spiritualistes ont étudié leur âme; c'est le médecin qui connaît l'âme des autres; en pénétrant dans les secrets de l'homme, en fouillant dans les replis de sa conscience, il découvre ses défauts, ses besoins, ses aspirations; et, pour établir les règles de la morale, il se trouve plus apte que le philosophe, le romancier ou le législateur. On a dit souvent que l'hygiéniste est un professeur de morale : il a le grand avantage de l'enseigner au nom de l'expérience et de l'intérêt général.
La logique, indispensable â celui qui veut poursuivre des recherches scientifiques, a souvent profité des découvertes médicales ; plusieurs des lois formulées par Bacon et Descartes se trouvent déjà en substance dans Hippocrate, Galien et surtout dans Aristote. La notion du déterminisme, telle que l'a formulée Cl. Bernard, est une des plus belles règles dont pe. soit enrichie la logique moderne.
Enfin la métaphysique ne peut être étrangère aux préoccupations de ceux qui doivent s'efforcer de pénétrer la nature de l'homme, de décou • vrir les lois de la vie, de la santé et de la maladie.
Envisagée à ce point de vue, la médecine nous apparaît comme la plus complexe et la plus attachante de toutes les sciences. Par la multiplicité des sujets auxquels elle touche, elle peut séduire la plupart des esprits. Mais, quelle que soit la branche des sciences médicales que l'on cultive, il est certaines questions qui servent de base à toutes les études et dont personne ne peut se désintéresser : ce sont celles dont l'ensemble constitue la pathologie générale.
La pathologie générale fixe les idées sur les grands problèmes que soulève l'étude de l'homme; elle fournit des doctrines et des règles qui doivent servir constamment dans la pratique; elle éloigne le médecin des changeantes données de l'empirisme et lui apprend â réfléchir sur les phénomènes qu'il observe, â discuter et à comprendre les interventions qu'il doit faire.
Nous nous sommes efforcé, dans cette introduction, de montrer l'importance de son étude; nous n'avons plus qu'à résumer rapidement les principales idées que nous avons essayé de développer.
Résumé. — La science moderne a établi que la nature entière se modifie constamment * une même loi évolutive régit tous les actes de l'univers et s'applique aussi bien aux systèmes planétaires qu'aux êtres
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fiTinls; l'évolution se fait suivant des ondes (*), dont la partie ascendante correspond aux périodes de progrès ; puis, quand le sommet est finnchi, commence la phase régressive ou la période de décadence. Actuellemeot notre monde est encore dans sa première période; il tend constamment à s'améliorer, et s'avance d'une façon lente mais continue dans la voie du progrès. L'homme marche donc vers un état meilleur: mais sa perfectibilité même montre qu'il n'est pas parfait; la perfection n'existe ni dans le monde moral ni dans le monde physique. Voilà pour- ({Q(H il n'y a pas, il ne peut y avoir une santé complète.
U santé est donc un état relatif, relié par toute une série de transitions à Veut de maladie ; on ne peut opposer ces deux modalités fonctionnelles ; OD doit les considérer comme les deux termes d'une chaîne ininterrompue.
Soumis à l'influence de causes externes qui tendent constamment à modifier son équilibre instable, l'être vivant présente une série de réactioos <[iii, si elles ne contre-balancent pas aussitôt l'action des forces externes, déterminent un nouvel équilibre instable caractérisant la maladie. D est facile de comprendre que les manifestations morbides ainsi produites sont de même nature que les manifestations normales ; elles peuvent être différentes dans leurs formes, elles sont identiques dans leur fond : il s'agit toujours de réactions provoquées par des agents externes. Nous De pouvons concevoir la spontanéité des actes morbides, pas plus que 0008 ne concevons la spontanéité des actes physiologiques. Les affections liéralitaires ne sont pas non plus des créations de l'organisme, ce sont les suites des maladies d'origine externe qui ont frappé les parents. En pitbol(^e, comme en biologie, on doit donc considérer la série succesm des êtres conune un seul être continuellement existant.
Ces idées ont servi de base à notre tentative de nosographie. Nous avons e^ayé d'y tenir compte du plus grand nombre possible de caractères, et nous avons mis au premier plan les indications fournies parles symptômes et par l'étiologie. C'est le génie des cliniciens qui a créé les types morbides. L'anatomie pathologique et la bactériologie ont complété certains résultats, modifié diverses conceptions, mais, sur la plupart des points, elles n'ont fait que confirmer, établir sur une base solide les données de Tobservation.
Noos avons cru devoir faire une distinction suivant que les phénomènes relefiient directement d'un agent externe ou représentaient des conséquences plus ou moins tardives des troubles initiaux. Dans le premier cas, 3 s*agit de maladies définies par leurs causes nécessaires ; dans le second as, d'aiTections définies par leur localisation morbide.
Qu'il s'agisse d'affections ou de maladies, les types cliniques ne restent pis invariables ; les modifications continuelles des races humaines entraiaeot des modifications parallèles dans les réactions morbides; il a fallu une
f) Bâ«u Costa, Théorie de rondolatk» oniTeneHe. (Trad. Tcsctnu.) Ptris, 1804.
8i INTRODUCTION A L*£TUDE DE LA PATHOLOGIE 6ËNËRALE.
somme considérable de persévérance et de travail pour se reconnaître an milieu des manifestations anomales imposées par Tâge, le sexe, ou relevant du pays, de la saison, des conditions sociales. C'est justement parce que les observations varient suivant les milieux, qu'il faut faire appel au zèle de tous les observateurs. C'est justement parce que les interprétations sont difficiles qu'il faut être indulgent pour ceux qui se trompent. Nous ne pouvons avancer qu'en tâtonnant dans la voie de la vérité; il faut encourager ceux qui essayent d'y porter un peu de lumière. Si l'on songe aux difGcultés qui naissent sous les pas de l'observateur et de l'expérimentateur, on leur saura gré de tous les efforts, même de ceux qui n'ont pas conduit à d'heureux résultats. Ilippocrate avait parfaitement compris ces vérités, et, dans le premier de ses aphorisme^, avait donné une leçon de modestie que feront bien de méditer certains critiques de notre époque : < La vie est courte, l'art est long, Toccasion fugitive, Texpérience trompeuse» le jugement difficile. »