LES POISONS PUTRIDES
I. Étude chimique et toxicologique des poisons putrides. — Pluralité de ces poisons. - Les ptomaïnes. — II. Putréfactions gastro-intestinales. — Action des ferments e( des mici*obes sur les divers aliments. — Les poisons produits dans l'intestin. — Toxidté des matières fécales. — Les intoxications alimentaires.
I. Étade chimique et toxicologique de la putréfaction — Li toxicité des matières putrides a été étudiée par de nombreux obsenrateun. Ilaller, le premier, aborda ce sujet et rapprocha la digestion de la putréfaction; son opinion admise par Bœrhaave, Gardane, Maquer, fut combattue par Spallanzani, qui s'efforça d'établir une séparation entre les transformations qu'exercent les sucs digestifs et celles que produisent les putréfactions, mais conclut que la viande pourrie n'est pas toxique.
A la fin du xvm^ siècle, Seybert (') démontra que la putréfaction du pus, du sérum, des macérations de viande confère à ces liquides un haut pouvoir pathogène : il reconnut, par exemple que l'injection intnveineuse de 20 centimètres cubes de sérum putréfié produit chez le chien, des vomissements, des convulsions et entraine la mort en quelques heures.
La question fut reprise par Gaspard (*), médecin à Saint-Êtienne, qui poursuivit sur ce sujet une série de recherches fort remarquables, dont les résultats furent confirmés et complétés par Magendie, Virchow, Stidi et surtout par Panum qui, en 1856, isola un poison dont il compara les effets à ceux des venins.
Mais il ne suffit pas de constater la toxicité des matières pourries; il faut rechercher à quelles substances elles doivent leur action nocive. Or les corps qui prennent naissance pendant la putréfaction sont excessÎTement nombreux et varient d'ailleurs suivant qu'on a opéré à l'air libre ou en vase clos, suivant le temps qu'a duré le processus, suivant la nature des matières qu'on emploie, etc. Voici néanmoins un tableau qui permettra de saisir les principales substances.
(Hydrogène, hydrogène sulfuré, hydrogène phosphore, hydrogène protocarbené.
^ Ammoniaque, sulfhydrate d'ammoniaque.
j Acide carbonique.
[ Gaz phosphore de nature mal connue (phosphines).
(*) Setdert, Ueber die Fâulniss in Blulc an Icbcndcn thierischen Kdrper. Berlin, 1758. (*) Gaspard, Mémoire pliysiologiquo sur les maladies purulentes et putrides. Journal di la phytiologie, 1822 et 1824.
LES POISONS PUTRIDES. 70j
( formique (traces).
, ., ) acétique,
gras volatils. . . • butyrique (très abondant).
( yalérique.
acrylique.
^ . , ;j 1 ' • I.- fCrotonique.
^^'^" \^°^^"®«*®»^"®-(palmilique.
oléique.
glycolique.
l polyatomiques . . . <* *^ i • * ^'^ ^ ^ J oxalique.
(succinique
Indol.
Phénol.
jScatol.
Subttanceê aromatiques . ^ Paracrésol, orthocrésol.
iphénylacétique, paroxyphénylacétique, phénylpropionique, paroxyphénylpropionique.
e . . IL • , j i Âlbuminates.
Substances alhumntiides. ^ ^^^^^^
ILeucine, leucéine.
Tyrosine.
Xanthine, bypoxanthine.
Corps amidés complexes.
i Méthylamine, triméthylamine, etc.
Bases organiques» . . . < Étbylènediamine» amylamine, etc.
(Alcaloïdes ou ptomaïnes.
Enfin les résidus de la putréfaction sont riches en sels terreux et ammoniacaux, en graisses et en nitrates.
Pour les gaz, tout le monde est d'accord et, depuis Gaspard, Panum, Weber, Biliroth, on sait qu'ils n'entrent guère en ligne de compte dans la toxicité des matières pourries. De même, tous les expérimentateurs mettent hors de cause les acides gras, les substances aromatiques et les corps unidés. Restent les albuminoïdes et les bases. C'est au premier groupe {ne se rattacherait la substance toxique, d'après Panum; cet auteur stérilisait les liquides putréfiés par un chaufl'age à 100 degrés, prolongé )endant onze heiu^s; puis il pratiquait des extraits au moyen de l'alcool i constatait que les substances solubles dans ce milieu n'amenaient [u'une narcose passagère; au contraire, les matières insolubles dans 'alcool, conservaient toutes les propriétés du liquide primitif. Panum ne 'expliqua pas beaucoup sur la constitution chimique de ce poison cl n'osa ire s'il fallait incriminer une ou plusieurs substances. Mais ce qu'il IBrmait encore en 1876, c'est qu'il ne s'agissait pas d'un alcaloïde (').
(*) pAinni, Dat putride Gifl der Bactérien, die putride Infection odcr Intoxication uml die tplicimie. Virchows Archiv,, Bd. XL, 1874.
FATUOLOGIB GÉxéRALE. — I. 45
706 LES IMTOXIGATIOMS.
C'était pourtant l'opinion inverse qui gagnait chaque jour du temin. Dès 1860, Dupré et Bence Jones avaient extrait de différents organes putrêfiésy une substance dont le sulfate était fluorescent comme le sulbteie quinine ; pour cette raison et bien qu'ils ne fussent pas parrenus i k faire cristalliser, ils désignèrent ce corps sous le nom de quinoidine » maie. En 1868, Bergmann et Schmiedelberg (*) retiraient du pus septiqie un produit cristallisé, la sepsine; les cristaux, semblables au point de ne morphologique, diiïéraient au point de vue physiologique : les uns ëxak inactifs, les autres toxiques. Ces derniers, injectés à dose de O^'yOl dan les veines du chien, produisaient des vomissements, de la diarrhée singn* nolente et finissaient par amener la mort. L'année suivante, Zuelier et Sonncnschein (*) trouvaient dans les liquides des macérations anatomiqnes, une substance cristallisable dont les effets rappelaient ceux de l'atropiDe : dilatation pupillaire, accélération des battements cardiaques, arrêt do mouvements intestinaux ; nous aurons plusieurs fois l'occasion de reremr sur ce corps important, la ptomatropine, comme on l'appelle aojoiird'hui. Rôrsch et Fassbender, Schwanert rencontrèrent différentes bases dans des cadavres putréfiés. Mais ce sont surtout les travaux de Gaotîar et de Selmi qui ont fait entrer la question dans une voie scientifique. Bientôt les recherches allaient se multiplier. Liebermann trouva dans un estomac pourri une matière analogue à la conicine : Spica isob da liquide abdominal d'une grossesse extra-utérine, une base mydriatiqiK; Gianetti et Corona découvrirent des alcaloïdes dans les viscères d'an jeune homme ; Brouardcl et Boutmy démontrèrent la présence d'une base analogue à la vératrine dans un cadavre ayant séjourné dix-huit mois soos l'eau. Puis vint une série de travaux fort remarquables dus à Bouchard, Nencki, Maas, Salkowsky, Guareschi et Mosso et surtout à Brieger qui a étudié d'une façon complète les bases de la putréfaction.
Selmi leur imposa le nom de ptomaïnes (') pour rappeler leur origine, n reconnut que ces ptomaïnes sont fort nombreuses ; que les unes sont inoffensives, les autres toxiques; qu'elles se rapprochent des alcaloïdes végétaux, qu'elles produisent des troubles pupillaires, des irrégularités cardiaques, de la narcose ou des convulsions et amènent la mort des animaux par arrêt du cœur en systole.
Nous n'avons pas Fintention de résumer tous les travaux qui ont été publiés sur cet intéressant sujet. Nous rappellerons seulement que M. Gautier, qui le premier avait signalé l'existence d'alcaloïdes animaui, est revenu à plusieurs reprises sur leur étude. En collaboration avec M. Étard, il a constaté que les viandes, mises à putréfier, deviennent
(*) BERGMAirif und Schmiedelberg, Ucber dis schwefelsauro Sepsin. CeniralbL f. Wisêensch.^ 1868.
(*) ZuBLZER und SoNXENscHEix, Ucber dis Vorkommen eines Alkaloîdes in patriden Fla»t|(keiten. Berliner klin. Wochemchrift^ 1869.
(') Selmi, Ptomaîne od alcaloïde cadaverici. Bologna, 1881 (comme fait remart|aer Kobcrt, il fierait plu» juste de dire plomatine : ircwt&a, ircûiiaTOc, ctdaTre).