CHAPITRE TROISIÈME
Rhumatisme musculaire aigu et chronique.
(Myosite ou myalgie rhumatismale.)
Définition et étiologie. — On observe dans les muscles des affections aiguës, primitives de leur nature, qui selon toute apparence ont un caractère inflammatoire. Ces affections qui se montrent quelquefois à la suite d'une influence rhumatismale, d'un refroidissement, etc. ont été désignées, par analogie avec le rhumatisme articulaire aigu, du nom de rhumatismes musculaires aigus ou de myosites rhumatismales. Quant à dire que ces affections sont également d'origine infectieuse, cela se peut, mais ce n'est pas positivement établi. Cette analogie avec le rhumatisme articulaire aigu ne doit pas être poussée à l'extrême, attendu que les deux processus
IS4 Maladies des organes de la locomotion.
ne se combinent presque jamais, et qu'au surplus lai myosite aiguë n'est jamais <L polymusculaire 'j^, mais se retranche le plus souvent dans un seul muscle, ou un seul groupe musculaire et qu'enfin elle ne donne jamais lieu à l'endocardite aiguë. Il n'y a de commun aux deux aflFections qu'une certaine similitude de symptômes (douleur, impotence) et l'origine rhumatismale qui n'est d'ailleurs pas toujours facile à démontrer.
En dehors de la myosite aiguë franche, il existe encore de nombreux cas de douleurs musculaires également aiguës (myalgies) où il n'y a presque pas moyen de trouver une altération musculaire objective et dont l'interprétation n'est par conséquent pas toujours facile. En pratique on les qualifie aussi de rhumatismes musculaires, surtout quand on peut les rapporter à une cause rhumatismale, et en eflFet plusieurs d'entre eux ne forment que des degrés rudimentaires d'une affection réellement inflammatoire. D'un autre côté, il est certain que sous cette rubrique se mêlent souvent des processus très disparates. Signalons entre autres les douleurs musculaires trautnatiques qui sont si fréquentes. Ces douleurs dont la cause réside dans une distension exagérée, parfois peut-être dans une déchirure de quelques fibres musculaires, sont dues la plupart du temps à un excès de fatigue, à un travail corporel trop soutenu. Celui qui voit beaucoup de malades de la classe ouvrière livrée aux travaux rudes, connaît suffisamment ce genre d'affection.
Si la délimitation du rhumatisme musculaire aigu est malaisée,celle du rhumatisme musculaire chronique ^q^\ est une affection aussi fréquente que peu connue dans son essence.présente encore plus de difficultés. Ici il n'y a pour ainsi dire pas d'analogie à invoquer avec le rhumatisme articulaire chronique,abstraction faite naturellement dece seul point que le rhumatisme musculaire chronique semble également dépendre quelquefois des influences de température. Des lésions anatomiques se montrent presque toujours dans le rhumatisme articulaire chronique d'une manière très évidente ; or, cela n'arrive presque jamais pour le rhumatisme musculaire chronique. Tout au contraire on range d'ordinaire dans cette dernière catégorie, tous ces cas où des douleurs occupent les muscles les plus divers, sans qu'à l'extérieur on puisse y découvrir la moindre anomalie. De vraies altérations anatomiques de nature chroniquement inflammatoire ayant pour siège les muscles (lésions auxquelles il faut, selon toute probabilité, rapporter les callosités rhumatismales des anciens auteurs) sont très rares.
On doit donc douter à bon droit que tous les rhumatismes musculaires chroniques méritent réellement cette qualification. On
Rhumatisme muaculalra. — Symptômes. 155
pourrait à la rigueur s'en servir encore pour désigner ces cas assez fréquents qu'on attribue avec quelque vérité à des causes rhumatismales et qui, à chaque nouveau froid, à tout changement de temps, éprouvent une telle exacerbation de symptômes que beaucoup de malades disent avoir dans leurs jambes le meilleur des baromètres. C'est là le € vieux rhumatisme > de ces personnes qui ont passé toute leur vie en plein air, sans égard au vent et aux variations atmosphériques. Mais cela n'est pas toujours ainsi. On observe en effet des douleurs musculaires qui sont certainement sous la dépendance d'une disposition névrasthénique généralisée, puis celles qui sont le partage des obèses et qui tiennent probablement à des troubles de la circulation,ensuite les myalgies qui sont dues peutêtre à des influences toxiques chroniques. C'est ici qu'il faut classer i les douleurs rhumatismales > des alcoolisants et qui, à notre avis, ne consistent pas en une altération de la fibre musculaire, mais en fines lésions trophiques des nerfs. Pour des affections de nature semblable il n'y a pas de terme particulier, le* praticien les appelle toutes du nom de < rhumatismes musculaires » et le malade s'en contente.
Symptômes cliniques et marche morbide. — Le véritable rhumatisme musculaire aigu se limite le plus souvent à un groupe déterminé de muscles, ainsi qu'il a été dit. Le muscle atteint parait quelquefois un peu gonflé en totalité, il est le siège d'une infiltration, devient sensible sous la pression, sa motricité est presqu'cntièrement supprimée, ou bien elle est tellement entravée que la partie du corps à laquelle le muscle correspond, est considérablement gênée dans ses mouvements. Tous ces phénomènes se manifestent avec le plus d'évidence dans la myosite aiguë du deltoïde, qui fait que toute la région scapulaire est tuméfiée, que le muscle est fortement endolori, que le bras ne sait presque pas être activement mis en mouvement, tandis qu'on peut, en y allant avec prudence, imprimer des mouvements passifs à l'articulation de l'épaule sans provoquer de douleurs.
On a donné des noms différents à chacune des formes de rhumatisme articulaire aigu, d'après l'emplacement qu'elles occupent.
Après l'omalgie que nous venons de nommer, les plus fréquentes et les mieux connues des myalgies, sont : i. La myosite aiguë rhumatismale des muscles du cou, la myalgie cenncale ou le torticolis rhumatismal. En ce cas les muscles du cou et de la nuque sont très douloureux, la tcte est d'ordinaire inclinc*ede côté et complètement immobile dans les cas graves. 2. La myalgie lombaire o\x lumbago, la forme la plus habituelle du rhumatisme musculaire aigu, un mal
15^ Maladies des organes de la locomotion.
connu d'ancienne date et qui, à raison de son invasion quelquefois subite, a été désigné en langage populaire du nom de coup de sorcière ou de coup de dragon, La région lombaire est tout à fait endolorie, tous les mouvements du tronc, comme de s'incliner, de se retourner, etc. sont excessivement pénibles et difficiles à exécuter. La maladie est plus fréquente chez les hommes que chez les femmes. Certaines personnes y semblent particulièrement prédisposées. Remarquons en outre que le lumbago n'est pas toujours rhumatismal, mais quelquefois aussi de nature traumatique (soulever de grands poids, se pencher par un mouvement rapide). 3. Le rhumatisme des muscles thoraciques^ surtout des intercostaux, occasionne quelquefois de très violentes souffrances, attendu que la respiration, la toux et l'éternuement deviennent par là excessivement pénibles. On doitétre prudent en ce qui concerne le diagnostic de ces formes relativement peu fréquentes, pour éviter de confondre avec elles la pleurésie et la périostîte costale. Il arrive très souvent encore que les douleurs thoraciques considérées comme rhumatismales sont en réalité de nature traumatique, et qu'elles tiennent à des éraillures ou des déchirures de quelques fibres du pectoral, à la suite de travaux rudes. 4. Le rhumatisme épicrânien appartient probablement à cette même classe, quoique l'affection le plus souvent ne se borne pas aux seuls muscles épicrâniens, mais semble de préférence attaquer les aponévroses. Il se produit assez souvent à la suite de refroidissements évidents, la douleur est vive et les mouvements de va et vient imprimés au cuir chevelu sont très sensibles. Ce diagnostic n'est possible que par l'élimination de toutes les autres sortes de maux de tête.
La marche du rhumatisme musculaire aigu est de courte durée. La douleur cesse d'ordinaire après quelques jours ; il n'y a que la tendance aux récidives qui persiste assez longtemps.
On ne trouve généralement aucune altération objective dans le rhumatisme musculaire chronique. Les douleurs sont rarement fixées dans une seule zone musculaire ; le plus souvent elles se promènent de ci de là (douleurs ambulantes, migratoires), s'accentuent lors du mauvais temps et se calment quand l'atmosphère devient chaude. Les mouvements ne sont d'ordinaire pas grandement compromis. Tout au plus y a-t-il de temps en temps un peu de raideur dont on s'aperçoit le plus après une certaine durée d'inaction.
Le diagnostic du rhumatisme musculaire chronique ne s'appuie donc que sur les données subjectives fournies par le malade luimême. De là vient par conséquent le soupçon de simulation qu'éveillent quelquefois une certaine classe de malades qui fréquentent les hôpitaux. Cependant on se gardera de s'avancer trop loin à cet
Rhutnatlsxne musculaire. — Traitetnent. 157
égard, vu qu'il existe incontestablement des cas où, des années entières, des douleurs relativement intenses régnent tantôt dans tel tantôt dans tel autre département musculaire, sans qu'on puisse trouver nulle part une raison objective qui les explique. N'oublions pas non plus que d'autres maladies encore ne se traduisent à leur début que par des sensations subjectives de douleur. C'est ainsi notamment que les douleurs lancinantes du tabès sont fréquemment considérées pendant un temps considérable comme étant de nature <i rhumatismales. Les affections vertébrales à développement insidieux, comme aussi diverses maladies des organes abdominaux (surtout chez les femmes), peuvent en imposer pour du lumbago. Il importe donc dans tous ces cas de pratiquer un examen objectif minutieux.
Traitement. — Un caractère propre au rhumatisme musculaire aigu comme à la polyarthrite aiguë, c'est d'être, comme cette dernière, ordinairement influencé dans un sens favorable par Vacide salicylique. Dans la véritable myosite aiguë rhumatismale, l'emploi de ce remède d'après la méthode décrite ci-dessus, est parfois au bout de 12 à 24 heures suivi d'un succès marquant. En outre le traitement local du muscle atteint peut également donner des résultats excellents et prompts. Le massage surtout mérite d'être mentionné à cet égard. Parfois une seule séance méthodique de massage est en état de dissiper entièrement un violent coup de sorcière ou une omalgîe, et ces mêmes succès s'obtiennent également dans les douleurs musculaires d'origine traumatique. La plupart des liniments (alcool camphré, esprit de moutarde, huile chloroformée, etc.) tant de fois prescrits dans le rhumatisme, agissent moins par l'irritation qu'ils produisent à la peau, que par le massage qui accompagne leur emploi. Le second remède par ordre d'activité, c'est Vélectricité, Le courant constant non moins que le courant faradique est fréquemment suivi d'un résultat rapide. Les simples irritants cutanés (sinapismes^ cataplasmes c/iaudsj ont parfois une action palliative, mais sont beaucoup moins énergiques que les remèdes susindiqués. Par contre, la cure par sudation est quelquefois très efficace, surtout le bain de vapeur^ dont l'usage est si généralement répandu que les malades se l'administrent souvent de leur propre chef Contre le rhumatisme musculaire chronique^ l'acide salicylique n'a qu'une utilité subordonnée et ne doit par conséquent être prescrit que de temps en temps au moment des exacerbations aiguës des douleurs. Le massage est plus efficace et aussi Vélectricité^ lesquels, longtemps continués, peuvent dans les cas rebelles, avoir des effets utiles. On prescrit souvent avec succès les eaux thermales. Les bains
IS^ Maladies des organes de la locomotion,
de vapeur sont quelquefois très appropriés, mais ce n*est qu'avec beaucoup de prudence qu'ils peuvent être employés chez les personnes corpulentes avec tendance aux congestions, défaillance du cœur, etc. Les bains de boue^ de bourgeons de sapin, puis les cures thermales à Teplitz, à Wiesbaden sont aussi à recommander.
Dans nombre de cas de rhumatisme musculaire chronique, il faut tenir compte de la constitution générale du malade. Surtout quand il s'agit de personnes qui se nourrissent à l'excès, qui s'adonnent à l'alcool, on n'obtient de résultat qu'en réduisant le régime à des proportions rationnelles et en prescrivant un exercice musculaire suffisant. Chez de tels sujets une cure à T eau froide prudemment conduite peut également rendre les meilleurs services.