DE L'ÉRYSIPÈLE. 64S
à un très-petit espace, il n'en constitue pas moins une circonstance fâcheuse ; car s'il n'est pas assez grave pour entraîner la mort par lui-même, il affaiblit du moins tellement les malades, qu'il accélère le terme fatal ou le provoque ; c'est ce que nous avons déjà remarqué pour la fièvre typhoïde (page 48). C'est là peut-être ce qui explique la gravité exceptionnelle de l'érysipèle qui atteint les nouveau-nés ; c'est ainsi que, sur 45 cas d'érysipèle observés par Billard, par Bang etparŒsterleben, 31 ont eu une issue funeste. MM. Paul Dubois, Moreau, Trousseau, disent n'avoir encore observé aucun cas de guérison dans les premiers mois de l'existence. Pour moi, j'ai vu, non sans surprise, un enfant de cinq à six mois guérir et même souffrir à peine d'un érysipèle qui, après avoir envahi les cuisses, les parties génitales, avait «Qtrafné le sphacèle de toute la peau des bourses.
Il importe surtout au pronostic et pour l'appréciation rigoureuse des moyens thérapeutiques, de déterminer si l'érysipèle a de la tendance à s'étendre sur d'autres parties, ou s'il va rester stationnaire pour décroître ensuite. La considération de l'état général, et surtout la diminution de la fièvre, peuvent fournir quelque pré somption favorable ; cependant on devra surtout se fonder sur l'aspect même de l'exanthème. Si l'érysipèle offre une rougeur vive, et si aux limites de cette rour geur la peau gonflée forme un relief sensiblCy on peut prédire que l'érysipèle n'est pas encore usé, et que sous peu il envahira, quoi qu'on fasse, les parties voisines. Lorsque, au contraire, l'intensité de la rougeur va en diminuant, et que vers sa circonférence il n'existe plus que quelques taches rosées irrégulières, on devra croire que la maladie est déjà bornée ou sur le point de l'être.
biologie. — Toutes les parties de la peau peuvent être frappées d'érysipèle, mais nulle n'y' est plus sujette que la face : on peut même dire que celle-ci est, à elle seule, plus souvent affectée d'érysipèle spontané que toutes les autres régions du corps réunies. Cependant cette prédisposition de telle ou telle partie à être plus spécialement affectée d'érysipèle varie aux différents âges de la vie : chez les enfants très-jeunes, l'érysipèle du tronc est le plus conomun ; chez le nouveau-né, il se déclare presque toujours au voisinage de l'ombilic, ce qui s'explique par l'inflammation et la suppuration de cette partie qui sont nécessaires pour opérer l'élimination du cordon. Chez les vieillards, on observe, dit-on, plus souvent l'érysipèle des membres inférieurs, tandis que dans la jeunesse et dans l'âge adulte, c'est l'érysipèle de la face qui prédominerait. Nous croyons que, la première enfance exceptée, l'érysipèle de la face et du cuir chevelu est celui qu'on constate le plus souvent, quel que soit d'ailleurs l'âge des individus.
On observe l'érysipèle à tous les âges de la vie ; mais, d'après les calculs de Neuman, la maladie aurait son maximum de fréquence entre \1ngt et quarantecinq ans. La statistique de J. Frank, de Chôme! , de M. Louis, et nos observations s'accordent pour prouver que l'érysipèle de la face est plus fréquent chez la femme que chez l'homme. Si les constitutions et les tempéraments ont quelque part dans la production des érysipèles, cette influence est inconnue, tandis que ces circonstances influent certainement sur la forme de la maladie, qui est franchement inflammatoire chez les sujets sanguins, et plutôt œdémateuse chez les individus débiles. On ne sait rien de précis sur les circonstances hygiéniques qui prédisposent aux érysipèles ; tout ce qu'on a dit des effets produits par les aliments épicés, par les boissons fermentées, etc., ne doit être accepté que comme de simples assertions. On ignore également l'influence des clùnats et même des saisons : car si J. Frank regarde les érysipèles conmie plus communs en hiver, Chomel et M, Blache les croient, au contraire, plus fréquents au printemps et surtout pendant
Vautomne. De temps en temps on voit les érysipèles régner en plus grand nombre, et devenir épidémiquessousrinfluencedeconstitutionsatmosphériques fort dÎTerses. Underwood, P. Dubois et Mbre4iu ont noté la fréquence de Térysipèle chez les nouveau-nés pendant les épidémies de fièvre puerpérale. Il est des lieux où Térysipèle règne, sinon habituellement, du moins fort souvent, de manière à pouvoir y être regardé conmie endémique. On a signalé surtout certaines salles d'hôpital : c'est ainsi que la salle Saint-Côme de l'HOtel-Dieu de Paris, avant d'être restaurée, était célèbre par les érysipèles qu'on y observait presque endémiquement ; c'est ce que j'ai constaté encore moi-même de 4829 à 1833.
II est incontestable que, dans la grande majorité des cas, l'érysipèle survient sans le concours manifeste d'aucune cause déterminante. D'autres fois, au contraire, la maladie est consécutive à l'action d'une cause matérielle, telle que l'insolation, une solution de continuité, des frottements, l'excitation trop vive d'un exutoire, etc. Cependant, sans nier l'influence que ces causes exercent, on ne peut contester, je pense, qu'elles ne peuvent agir qu'en raison d'une prédisposition antécédente de la constitution, puisque ces conditions ont souvent existé plusieurs fois chez le même sujet sans produire les mêmes résultats. Il faut donc reconnaître que, dans le cas spécial où elles ont été suivies d'un érysipèle, il a existé une cause inconnoe quelconque, qui n'est autre que la prédisposition. Les causes occasionnelles peuvent hâter le développement de la maladie, la fixer sur tel point de la peau plutôt que sur tel autre ; mais là seulement se bornent leurs effets. Ces principes sont ceux que professait Chomel ; nous les adoptons et nous croyons avec ce maître . illustre que l'érysipèle n'est jamais le résultat d'une cause externe, ou du moins, si quelqu'une d'elles concourt à sa production, elle n'a qu'une part secondaire dans son développement ; elle suppose le concours d'une cause interne, d'une disposition particulière que nous ne connaissons pas.
L'érysipèle est-il contagieux? Jusque dans ces derniers temps j'avais pensé le contraire, mais les faits observés en 4864, où je vis la maladie se transmettre manifestement à plusieurs personnes, me font admettre aujourd'hui que, dans certains cas exceptionnels sans doute, l'érysipèle est une affection transmissible.
Traitement. — On a préconisé contre lérysipèle une foule de médicaments et de méthodes de traitement, depuis l'expectation jusqu'aux médications les plu» actives ; mais il n'y a rien d'absolu, car la thérapeutique devra varier suivant les formes que la maladie présente. Lorsque l'érysipèle est bénin, lorsqu'il s'accompagne d'une fièvre peu intense, lorsqu'il se reproduit sur un sujet qui en a déjà eu plusieurs atteintes, on pourra ne faire qu'une médecine presque'expectante. Les malades seront alors placés dans une température douce ; la partie phlogosée sera mise dans la position la plus convenable pour favoriser la circulation veineuse et activer le moins possible l'afflux du sang artériel ; on donnera des boissons douces, acidulés ; il sera utile généralement de joindre à ces moyens l'emploi de quelques révulsifs sur le tube digestif et sur un point de la peau éloigné de la phlegmasie (sinapismes, pédiluves). Quelques médecins ont voulu étendre à tous les érysipèles la méthode de l'expectation, mais nous ne saurions approuver une pareille conduite. L'observation journalière prouve, en eflTet, que lorsque la maladie affecte un individu dans la force de l'âge et qu'elle s'accompagne d'une vive réaction fébrile, lorsque enfin le pouls est large, dur, développé, il est utile ou plutôt urgent de pratiquer une ou môme plusieurs saignées. Ces émissions sanguines modéreront la fièvre, borneront peut-être l'érysipèle; mais il ne faut pas espérer qu'on arrêtera celui-ci brusquement, ni même qu'on abrégera beaucoup sa durée.