CHAPITRE VII
Hypochondrie.
§ 1. Pathogénie et étiologie.
L'hypocondrie est à vrai dire une maladie mentale et dans les traités de psychiatrie on la rattache ordinairement à la mélancolie, à la lypémanie, à la phrénalgie, par conséquent aux formes morbides dans lesquelles le moi intellectuel est sous le coup d'une passion triste et dépressive, comme cela est d'ailleurs indiqué par les noms seuls que nous venons de citer. L'hypochondriaque est constamment tourmenté par le souci d'être malade ou d'être menacé d'une maladie. Guislain croit par conséquent que le nom qui conviendrait le mieux pour l'hypochondrie serait celui de pathophobie ou de mono-pathophobie. Cependant nous n'appelons pas hypochondriaque tout individu tourmenté ou dominé par le souci d'être malade, et nous réservons ce nom pour ceux chez lesquels cette disposition d'esprit constitue par elle-même un symptôme de maladie. Un père de famille à qui son médecin vient de déclarer qu'il est atteint d'une maladie incurable perd peutêtre également à partir de ce moment sa liberté d'esprit, se trouve contijiuellement sous le coup d'un souci navrant, observe les fonctions de son corps avec la même attention et la même inquiétude qu'un hypochondriaque et prend absolument les mêmes allures que ce dernier; et malgré cela cet individu n'est pas un hypochondriaque, parce que son changement d'humeur et de caractère correspond à un changement de situation et n'est pas en contradiction avec la personnalité psychique de l'individu telle qu'elle existait avant la révélation susmentionnée.
La disposition morbide de l'esprit, dans l'hypochondrie, dépend, comme tous les symptômes des maladies psychiques, de troubles nutritifs de l'organe qui est le centre de toute activité psychique. De même que dans presque toutes les autres maladies mentales nous ne sommes pas en état de constater les troubles nutritifs du cerveau d'où nous sommes forcés de faire dériver les troubles fonctionnels, de même il nous est impossible de rapporter, dans l' hypochondrie, la disposition morbide de l'esprit à des modifications déterminées du cerveau. Lorsque la prédisposition pour l'hypochondrie existe, la maladie est provoquée tantôt par des causes psychiques tantôt par des influences matérielles. On peut appeler, si l'on veut, la première forme hypochondrie sine materia, la seconde hypochondrie cum materia, mais il ne faut pas attacher à ces appellations un autre sens que L'indication de cette simple différence d'origine.
La prédisposition à l'hypochondrie n'existe pas pendant l'enfance et se trouve être beaucoup plus faible chez les femmes que chez les hommes. C'est entre 20 et dO ans qu'elle est la plus marquée. Souvent la prédisposition à l'hypochondrie est congénitale. Dans d'autres cas elle paraît provoquée principalement par des causes débilitantes, par des excès génitaux, l'onanisme, des troubles de la digestion, le manque d'air frais, une vie inactive, l'abus et le dégoût des jouissances, les regrets continuels causés par des espérances trompées, des spéculations manquées, une vie mal employée.
Parmi les causes occasionnelles de l'hypochondrie nous aurons à signaler d'abord les maladies du corps. Certains états morbides conduisent plus facilement à l'hypochondrie que d'autres ou, pour nous exprimer plus correctement, ils déterminent plus facilement les changements matériels du cerveau qui forment la base de l'hypochondrie. De ce nombre sont avant tout les maladies des organes abdominaux, surtout le catarrhe gastro-intestinal chronique, ensuite certains états morbides de l'appareil génito-urinaire, enfin la blennorrhagie et la syphilis. Toutefois, dans ces deux dernières, l'effet moral produit par la maladie est à prendre en considération peut-être autant que les causes physiques. Si les maladies que nous venons de nommer suffisaient à elles seules pour provoquer l'hypochondrie, les hypochondriaques fourmilleraient de parle monde. Mais comme il ne faut y voir que des causes occasionnelles, qui font éclater l'hypochondrie en cas de prédisposition individuelle très-prononcée, la disproportion entre la fréquence des catarrhes gastro-intestinaux, de la syphilis, de la blennorrhagie d'une part et celle de l'hypochondrie, d'autre part, ne saurait nous étonner. — Il en est de même des influences psychiques, parmi lesquelles le rôle le plus important est peut-être dévolu à la lecture de ces opuscules dits de médecine populaire et entre autres surtout de ce livre détestable intitulé « la Préservation personnelle » qui est répandu dans tous les pays en un immense nombre d'exemplaires. Encore cette lecture, si elle favorise manifestement l'invasion de l'hypochondrie chez un grand nombre d'individus, reste sans effet sur ceux qui n'ont pas une prédisposition marquée à l'hypochondrie. Une influence analogue à celle qu'exerce la lecture des ouvrages de médecine populaire consiste dans la préoccupation exclusive de l'esprit par les récits de maladies et de cas de mort qui à l'époque d'une épidémie régnante sont ordinairement dans la bouche de tous les habitants de la localité atteinte. La plupart des individus ne ressentent aucune influence fâcheuse de cette circonstance ; mais pour un certain nombre d'habitants elle devient une cause d'hypochondrie. Enfin, on conçoit facilement que la fréquentation d'individus hypochondriaques ne soit pas sans danger pour les personnes qui ont elles-mêmes une prédisposition à contracter celte maladie.