HYPOCHONDRIE
Symptômes et marche.
Ordinairement l'hypoehondrie se développe lentement. Au commencement les individus ont un sentiment vague de maladie qui les inquiète et les fatigue sans fausser encore à ce moment leur jugement et dominer toute leur personne. En outre, l'inauiétude et le malaise ne sont pas permanents au commencement, mais disparaissent dans certains moments pour reparaître dans d'autres et prendre, ensuite une plus grande intensité. Plus l'hypochondrie prend racine, plus aussi le malade s'efforce de rechercher la cause du sentiment de maladie qui l'obsède. Il examine sa langue, son urine, ses excréments ; il compte son pouls, palpe son abdomen ; la moindre irrégularité qu'il aperçoit, un léger échauffement, un petit enduit sur la langue, une colique passagère, un petit accès de toux deviennent à ses yeux, de graves événements, non parce qu'il est incommodé plus que d'autres individus par ces sortes d'accidents, mais parce qu'il s'imagine qu'ils mettent au jour la maladie grave et obscure dont il se croit atteint. Aujourd'hui il se croit menacé d'une attaque d'apoplexie, demain il se figurera qu'il est atteint d'un ulcère de l'estomac, à d'autres moments d'une maladie organique du cœur, d'une phthisie pulmonaire ou de quelque autre maladie, mais toujours d'une maladie grave, en harmonie avec ce sentiment intime d'atteinte profonde de l'organisme qui le tourmente. Il étudie avec soin tous les ouvrages de médecine populaire qui lui tombent sous la main, mais au lieu d'y trouver de la consolation et du secours il apprend à connaître des maladies nouvelles dont il n'avait pas soupçonné l'existence jusque-là et dont il se croit également atteint depuis qu'il a appris leur existence. Plus la maladie fait de progrès, plus le jugement du malade sur l'état de son corps devient faux et exclusif. Aucun raisonnement ne pouvant enlever à l'hypochondriaque son sentiment de maladie, on épuise en vain auprès de lui tous les raisonnements possibles. Ainsi, on vient de le quitter il y a quelques heures n'ayant épargné ni temps ni peine pour lui démontrer que son état n'offre aucun danger et déjà il vous arrive un nouveau messager ou une longue lettre écrite par le malade lui-même pour vous supplier de vous rendre immédiatement auprès de lui, qu'il vient de se produire dans son état tel ou tel changement important et que sa position est devenue des plus graves. Dans d'autres cas, principalement dans ceux où un organe quelconque est réellement le siège d'une affection insignifiante, l'hypochondriaque ne varie pas autant dans l'indication des affections par lesquelles il croit pouvoir expliquer le sentiment de maladie qui le tourmente; mais il reste attaché à une maladie déterminée dont il persiste invariablement à se croire atteint. L'hypochondriaque ne se contentera pas de se plaindre, comme
d'autres malades, qu'il a de la fièvre, de l'oppression, des douleurs; en effet, il se sent d'une part réellement plus malade que d'autres, et, d'autre part, il a acquis la conviction que le médecin attache peu d'importance à ses plaintes. Aussi, dès ce moment il commence à exagérer et développe souvent la plus grande éloquence dans la peinture de ses souffrances inouïes. Ce sentiment d'atteinte profonde de l'organisme n'exclut cependant pas chez l'hypochondriaque un faible espoir de guérison; voilà pourquoi il est rare que ces malades attentent à leur vie et pourquoi ils ne se lassent jamais de consulter de nouveaux médecins et d'essayer de nouveaux traitements. A de certaines époques l'espoir de guérir prend même le dessus, et comme il ne peut y avoir pour l'hypochondriaque de plus grand motif de joie, il peut, tout en continuant de se sentir malade, être passagèrement très-gai et plein de confiance. Cependant ces intervalles sont ordinairement très-courts et coïncident le plus souvent avec un changement' de médecin ou avec l'essai d'un nouveau traitement : bientôt le malade retombe dans son ancien désespoir. — La fausse interprétation des sensations, les jugements erronés sur l'état de leur corps, comme nous les trouvons chez les hypochondriaques, sont de vrais délires : ils se fondent, comme les idées délirantes dans d'autres maladies mentales, sur l'altération de l'état moral, et doivent être envisagés comme une sorte d'essai tenté pour expliquer cette altération. (Griesinger.) Même des hallucinations, « ces sensations produites dans le for intérieur et reportées en dehors » sont provoquées chez les hypochondriaques par le sentiment de maladie qui les tourmente et les efforts faits pour l'expliquer. Ainsi l'idée que le cœur cesse de battre, que les membres se dessèchent, que le corps entre en putréfaction, tout en ne correspondant pas à une sensation réelle, quoique peut-être mal interprétée, peut devenir tellement vivace que les malades ne peuvent plus la distinguer des idées les plus vivaces de toutes, c'est-à-dire de celles qui sont les produits immédiats des perceptions de nos sens, qu'ils croient au contraire sentir positivement l'arrêt de leur cœur, la sécheresse de leur peau, les émanations de leur corps en putréfaction. — Malgré l'altération de leur moral et les conceptions maladives qui en sont la conséquence la plupart des individus hypochondriaques continuent de s'occuper de leurs affaires, de prendre soin de leurs intérêts et de leur famille, et c'est là le motif qui fait qu'ordinairement on ne range pas l'hypochondiïe parmi les maladies mentales, mais qu'on la compte parmi les maladies nerveuses, habitude à laquelle nous avons cru devoir également nous conformer. Dans les degrés les plus élevés de la maladie, les individus perdent tout intérêt pour tout ce qui ne se rapporte pas directement à leur santé. Le malade devient distrait, oublieux, néglige ses affaires, ne s'occupe plus de sa famille et reste souvent couché dans son lit pendant plusieurs années dans une complète inactivité. — La nutrition du malade se conserve souvent pendant longtemps en bon état. A