SUETTE MILIAIRE, FIEVRE MILIAIRE
Quant aux conditions individuelles qui, pendant le règne d'une épidémie de fièvre miliaire, prédisposent à cette maladie, on a généralement fait la remarque que ce sont principalement les individus robustes, arrivés à l'âge moyen, qui en sont atteints, et que les femmes, surtout les femmes enceintes, les femmes en couches et les nourrices y sont plus sujettes que les hommes. Au reste, la manière de vivre paraît être sans influence sur la prédisposition à contracter la suette miliaire. Ainsi, entre autres, la classe pauvre qui, pour la plupart des autres maladies épidémiques, fournit le contingent le plus considérable, n'est pas plus sujette à la suette miliaire que la classe aisée.
Presque tous les observateurs ont noté la promptitude avec laquelle les cadavres entrent en putréfaction et la rapidité des progrès de cette décomposition putride. Le sang ne renferme pas de coagulums fibrineux, il est très-liquide et foncé en couleur. Les méninges cérébrales et les sinus de la dure-mère sont très-riches en sang, le sérum renfermé dans les ventricules est parfois un peu augmenté. La muqueuse des voies aériennes est rougie; dans les poumons, il est rare de rencontrer des infiltrations pneumoniques. La remarque faite par quelques auteurs, que l'on trouve quelquefois sur la muqueuse intestinale des vésicules analogues aux vésicules miliaires, a besoin d'être confirmée. La rate est enflée et d'une texture molle, le foie riche en sang. Les résultats nécroscopiques s'accordent donc parfaitement avec ce qui s'observe dans les maladies exanthématiques aiguës.
§ 3. Symptômes et marche.
Dans quelques cas, l'invasion de la maladie est précédée de prodromes qui n'ont rien de caractéristique et qui consistent en un sentiment de lassitude, d'abattement douloureux dans les membres, en maux de tête, perte d'appétit et digestions troublées.
Beaucoup plus souvent la maladie débute brusquement et sans prodromes, et les malades qui, le soir, se sont couchés parfaitement bien portants, se réveillent pendant la nuit au milieu d'une transpiration rarement précédée d'un léger frisson ; en même temps ils accusent une sensation de constrietion douloureuse dans la région précordiale, une oppression et une angoisse indicibles; la face est rouge, la peau chaude, le pouls fréquent, l'urine rare et concentrée, et la soif, chose singulière, n'est pas toujours fort augmentée. Les malades se plaignent, en outre, pour la plupart, de maux de tête et d'un sentiment de roideur et de tension à la nuque, quelques-uns d'obiiululatinii,
de vertiges, de bourdonnements d'oreilles, de battements de cœur et de douleurs dans les extrémités, analogues à des crampes, comme on les observe dans le choléra. Il s'y ajoute un symptôme caractéristique d'engourdissement et de picotement dans les extrémités, surtout dans les doigts et aux endroits où plus tard l'éruption se fera avec la plus grande abondance. La sueur est tellement profuse que le linge de corps, les draps de lit et quelquefois même le matelas en sont complètement imbibés. On a attribué à la sueur des individus atteints de suette miliaire une odeur sui generis, rappelant celle de la paille pourrie ou du vinaigre moisi, mais il est à supposer que cette odeur ne prend naissance que par le fait de la décomposition de la sueur qui imprègne le linge et le matelas.
Ordinairement, du troisième au quatrième jour de la maladie, on voit apparaître l'exanthème, au milieu d'une exacerbation des symptômes décrits, et surtout d'une augmentation de la production de sueur et du sentiment de picotement dans la peau. Parmi les efflorescences, il paraît qu'il se rencontre quelquefois des sudamina isolés, des vésicules remplies de sueur et d'une limpidité parfaite, au-dessous desquelles la peau paraît tellement normale qu'on peut facilement les confondre avec des gouttes libres1. Mais toujours le plus grand nombre des efflorescences appartient à cette forme de vésicules miliaires qu'on devrait, à la rigueur, compter parmi les eczémas, attendu qu'il s'agit ici d'un soulèvement de 1'épiderme, non par des gouttes de sueur, mais par un produit inflammatoire liquide. Selon que les petites vésicules d'abord limpides, mais bientôt lactescentes, sont entourées ou non d'une auréole d'un rouge intense, on distingue une miliaire rouge et une miliaire blanche. Quelquefois Pépanchement liquide qui accompagne l'hypérémie du pourtour des glandes sudoripares est tellement insignifiant que l'on croit avoir sous les yeux, non des vésicules bien distinctes, mais de petites nodosités solides (eczéma papuleux). Dans ces cas, l'exanthème peut offrir la plus grande ressemblance avec celui de la rougeole, tandis qu'en cas d'épanchement surabondant de liquide à la surface libre du derme, les vésicules peuvent devenir assez grandes pour rappeler celles de la varicelle. Les premières traces de l'exanthème se montrent ordinairement sur les côtés du cou et à la partie supérieure et antérieure de la poitrine. De là il se répand sur le ventre, le dos, les bras et les jambes, rarement sur la face et le cuir chevelu. L'éruption se fait, soit en une seule fois, de manière que, dans l'espace de quelques heures, tout le corps soit couvert de vésicules, soit par poussées envahissant successivement une partie du corps après l'autre. Ce dernier mode de l'éruption s'observe souvent. Toujours les différentes poussées sont précédées d'une exacerbation des phénomènes, notam-
1 Pour éviter des malentendus, on devrait laisser tomber pour les sudamina la dénomination de miliaire cristalline.
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nient de la sécrétion de sueur et de la sensation de picotement dans la peau.
Il peut arriver que l'exanthème miliaire fasse complètement défaut. Il faut certainement bien se garder d'assimiler ces cas avec les cas isolés de scarlatine sans exanthème ou de fièvre typhoïde sans localisation dans le canal intestinal. Car l'éruption miliaire paraît être exclusivement une conséquence de l'excessive sécrétion de sueur. C'est celle-ci qui est le symptôme, vraiment pathognomonique de la maladie. Qu'il s'y ajoute une éruption de vésicules miliaires ou non, c'est ce qui dépend sans doute et de l'extrême profusion de la sueur et de la sensibilité de la peau; tout comme en cas d'action des rayons solaires sur la peau ou de frictions mercurielles sur cette dernière, c'est, d'une part, de l'intensité de ces causes nuisibles, et, d'autre part, du degré de vulnérabilité de la peau que dépend le développement de l'eczéma solaire ou mercuriel.
Si la maladie doit se terminer heureusement, la sécrétion profuse de la sueur cesse du sixième au dixième jour, la fièvre et les autres phénomènes ayant pris dans l'intervalle une marche rémittente et quelquefois, à ce qu'il paraît, même intermittente, et il ne se produit plus de nouvelles vésicules. L'anxiété précordiale, la sensation de picotement dans la peau, la céphalalgie, l'anorexie, ordinairement complète jusqu'à ce moment, disparaissent, la fièvre cesse, le sommeil devient calme, la sécrétion urinaire plus abondante, les vésicules miliaires se dessèchent, les malades entrent dans la période de convalescence pendant laquelle il se fait une desquamation tantôt furfuracée, tantôt par lambeaux, de l'épidémie macéré et en partie détaché du derme par la formation des vésicules.
Quelquefois la convalescence est interrompue par des rechutes qui se manifestent de la même manière et suivent la même évolution que la première attaque. Dans ces cas, la maladie peut traîner pendant des semaines et épuiser au dernier degré les individus qui se rétablissent alors avec une extrême lenteur.
Tandis que dans beaucoup d'épidémies l'évolution bénigne que nous venons de décrire forme si bien la règle que les malades guérissent tous ou au moins pour la plupart, il en est d'autres où la maladie fait de nombreuses victimes sans être accompagnée de complications particulières. L'issue mortelle peut arriver dans n'importe quelle période de la maladie; et, entre autres, on a plusieurs fois remarqué que la catastrophe finale arrive d'une manière subite et complètement inattendue, soit au milieu des symptômes d'une dyspnée poussée aux dernières limites, soit dans un état de paralysie du cœur et du cerveau. Dans quelques cas, qui ont donné lieu à l'hypothèse peu compréhensible d'une métastase de la miliaire vers les organes internes, ces accidents ont été précédés d'une suppression de la transpiration ou d'une décoloration de l'exanthème.
Les complications le plus fréquemment constatées dans les épidémies bien
décrites de fièvre militaire sont des angines et une stomatite diphthéritique ordinairement désignée sous le nom d'aphthes; la maladie est compliquée plus rarement de processus bronchitiques et pneumoniques; dans quelques épidémies, on a observé des selles dysentériques au lieu de la constipation opiniâtre qui existe dans les cas ordinaires. — Lorsque la maladie traîne en longueur ou qu'elle est d'une intensité extraordinaire, il se développe quelquefois, comme cela arrive aussi dans les fièvres typhoïdes longues et excessivement graves et dans d'autres maladies infectieuses, une diathèse hémorrhagique qui se distingue par des épistaxis très-abondantes et quelquefois, chez les femmes, par des hémorrhagies des organes génitaux, en dehors de la menstruation, enfin par le développement de pétéchies sur la peau.
Malheureusement on n'a pas encore pu se rendre compte jusqu'à présent, à l'aide d'observations thermométriques bien suivies, de l'état de la température du corps dans la fièvre miliaire. Cette circonstance rend, entre autres, très-difficile l'appréciation physiologique des phénomènes morbides. Ainsi, comment s'expliquer, par exemple, ce genre particulier d'oppression, cette anxiété précordiale? Dépend-elle, comme dans le choléra, auquel la fièvre miliaire a été souvent comparée, d'un épaississement du sang par la perte de sueur trop abondante et de l'embarras de la circulation du sang épaissi dans les capillaires? Ou bien la production du calorique est-elle exagérée à un tel point pendant la fièvre miliaire qu'il se produit dans le sang un excès d'acide carbonique qui, malgré la liberté de la respiration, ne peut être complètement éliminé ? Et, en effet, à raison du refroidissement très-considérable que l'évaporation de la sueur sécrétée en quantité surabondante fait éprouver à la surface du corps, nous sommes forcés d'admettre que dans la fièvre miliaire, en supposant que la température s'y élève au même degré que dans les autres maladies infectieuses aiguës, dans lesquelles la peau reste sèche, le calorique doit se produire en bien plus grande quantité que dans ces dernières. Le refroidissement du corps par l'évaporation de la sueur peut, il est vrai, sauver les malades des dangers inhérents à une trop haute température du sang, mais il n'empêche pas le sang de se charger d'une trop forte quantité d'acide carbonique, conséquence forcée d'une augmentation excessive de la production de chaleur, qui, de son côté, suffirait parfaitement pour expliquer l'apnée des individus atteints de suette miliaire. — Le danger de la suppression subite de la sueur, signalé par plusieurs auteurs, provient-il enfin de ce que l'effet réfrigérant, dû à l'évaporation des sueurs abondantes, venant à cesser, la température du corps s'élève à un niveau tel que le cerveau et le cœur se paralysent? — Ce sont là des questions qu'il ne sera possible de résoudre d'une manière satisfaisante que quand on connaîtra l'état thermométrique des différentes phases de la fièvre miliaire aussi bien que celui du typhus et d'autres maladies.