CHAPITRE II Rage. — Hydrophobie. — I.yssa
§ 1. Pathogéxie et étiologie.
La question si embarrassante de l'essence de la rage et de la place qui doit lui être assignée dans le cadre nosologique n'a pas encore trouvé de solution. Le fait que le viras, dont l'absorption provoque la maladie, se reproduit dans le corps du malade, fait pencher fortement la balance vers l'opinion de ceux qui voient dans la rage une maladie infectieuse. Les phénomènes morbides qui s'observent dans certaines classes d'animaux sont également favorables à cette hypothèse, et les deux formes principales que la maladie affecte chez les chiens, la rage mue et la rage furieuse, ne rappellent-elles pas ces deux formes de la fièvre typhoïde décrites par les anciens sous les noms de fibris nervosa stiqrida et de fibres nervosa versatilis ? D'un autre côté, cependant, il existe quelques raisons qui s'opposent jusqu'à un certain point à l'idée de ranger la rage dans la même catégorie que les typhus, les exanthèmes aigus et d'autres maladies infectieuses, et ici je rappellerai avant tout les différences bien constatées dans la durée de l'incubation de la rage chez les différents individus. Nous sommes loin de connaître pour toutes les maladies infectieuses aiguës le temps qui s'écoule entre l'action du contagium et l'invasion de la maladie, mais nous admettons que pour une infection donnée les différences dans la durée de l'incubation sont très-peu considérables chez ces divers individus. Dans la rage, au contraire, la durée de l'incubation, abstraction l'aile de certaines exagérations, varie entre des semaines et des mois entiers, lui outre, l;i fièvre dont l'intensité et la marche n'ont été, il es( vrai, bien constatées que dans un petit nombre de cas parmi lesquels je compte un exemple observé dans
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ma clinique et décrit par le docteur Wiesner$ présente des particularités tout autres que celles qui distinguent les maladies infectieuses aiguës. Dans la rage, les symptômes qui prédominent sont ceux qui s'observent dans certaines parties du système nerveux, condition qui n'offre qu'une bien faible analogie avec les névralgies, que dans l'infection palustre on rencontre quelquefois à la place des symptômes fébriles. — La plus grande ressemblance est celle que les symptômes de la rage humaine offrent avec les symptômes du tétanos, bien qu'il me soit impossible de comprendre comment on a pu nier l'existence de la rage comme maladie particulière pour la confondre avec le tétanos. Dans aucun des cas bien observés on n'a signalé ni une tension continue des muscles du dos ni des douleurs dans les muscles contractures, phénomènes qui ne manquent jamais dans le tétanos proprement dit. La différence entre la rage et le tétanos consiste en ce que les spasmes, que Ton peut appeler tétaniques si l'on veut, ne se manifestent dans la rage que par paroxysmes isolés et qu'ils restent limités à certaines parties du système nerveux, qui précisément sont loin d'être atteintes de préférence dans le tétanos rhumatismal ou traumatique. Romberg, en appepant la rage une toxonenrose, dit à peu près tout ce que nous savons de l'essence de cette maladie.
Si l'on ne savait par l'expérience que le virus est produit dans le corps de l'individu malade, l'opinion la plus admissible serait celle d'une névrose toxique, ou, pour parler en termes plus généraux, d'une névropathie toxique qui, d'un nerf périphérique exposé à l'action directe du virus, se propagerait à la moelle allongée et de là au cerveau; comme, d'un autre côté, des modifications de la plaie ou de la cicatrice précèdent dans beaucoup de cas l'invasion de la maladie et que le temps qui s'écoule entre l'apparition de ces modifications et l'explosion de la maladie est très-court, le plus simple serait d'admettre un état latent de l'intoxication qui resterait d'abord limitée à l'endroit lésé, et qui, cet état latent étant arrivé à son terme, se propagerait ensuite très-rapidement en suivant une direction centripète. Cet état latent se rapprocherait le plus de celui de la syphilis qui interrompt les diverses manifestations de la maladie. Tous ces raisonnements sont cependant dépourvus d'une base solide sur laquelle on puisse fonder des assertions positives.
Nous ne chercherons pas à approfondir la question de savoir si la rage des animaux appartenant au genre chien, laquelle incontestablement se transmet d'un animal à un autre par voie de contagion, ne se propage que de cette manière ou si dans des cas donnés elle peut aussi naître spontanément. La rage des autres animaux et la rage humaine sont exclusivement contagieuses. Le virus contenu dans la salive, et le sang peut-être aussi dans d'autres liquides des animaux atteints, n'est pas de nature volatile, mais fixe ; il ne pénètre pas à travers î'épiderme intact et n'a, par conséquent,
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jamais de suites fâcheuses quand il n'agit pas sur un endroit de la peau dépouillé de son épidémie.
La morsure d'un chien enragé est la cause la plus fréquente de la rage humaine. Il est plus rare que la maladie soit due à la morsure d'autres animaux atteints de rage, tels que loups, chats, renards, botes à cornes, etc. La possibilité de la contagion d'un homme sain par la morsure d'un autre homme atteint de rage n'est pas sûrement constatée; par contre, on a pu transmettre plusieurs fois la maladie par inoculation de l'homme aux animaux. Aux endroits découverts du corps, la morsure d'un animal enragé est bien plus dangeièuse qu'aux endroits couverts de vêtements , parce que •dans ce dernier cas la salive empoisonnée ne pénètre pas aussi facilement jusque dans la plaie, mais se trouve essuyée par les vêtements. D'après ce que nous avons dit plus haut, il n'y a aucun danger à être simplement léché par un animal atteint de rage ou à exposer la peau d'une autre manière au contact de sa salive,, de son sang, etc.,, à moins qu'à l'endroit exposé il ne se trouve par hasard une fente de l' épidémie ou quelque autre lésion de ce genre.
Il faut une certaine prédisposition à la maladie, qui heureusement n'est pas très-répandue pour que le virus agissant sur un endroit dénudé de la peau entraine le développement de la rage. L'inoculation faite par Hertwig avec la salive d'animaux enragés n'a eu de résultats que dans la proportion d'environ 23 pour 100. Sur 100 animaux inoculés, 77 sont donc restés indemnes et, d'après les rapports statistiques de Faber, sur l/i,*> individus mordus dans le Wurtemberg par des chiens enragés il n'y en a eu •que 28 qui aient contracté la maladie.
§ 2. Anatomie pathologique.
Dans les cadavres des individus morts de rage, on ne trouve aucune lésion caractéristique. Les modifications les plus fréquentes sont: une rigidité cadavérique interne, des lividités étendues, une putréfaction très-rapide au point que peu de temps après la mort on trouve déjà des bulles de gaz dans les vaisseaux, dans le cœur et dans le tissu conjonctif ; une forte imbibition de l'endocarde et des parois vasculaires, une bypérémie et des exsudations séreuses dans le cerveau et ses enveloppes, dans la moelle épinière, dans quelques ganglions du grand sympathique et dans quelques nerfs; une hypérémie, un gonflement et une accumulation de mucosité visqueuse dans la ca\ité bucco-pharyngienne ; une bypostase et un œdème des parties postérieures du poumon; un engorgement sanguin des parois de l'estomac et des grands viscères glanduleux de l'abdomen. Toutes ces modifications, surtout l'injection des centres nerveux el des nerfs, ;'i laquelle on
a parfois attaché de l'importance pour l'explication de la maladie, ne sont cependant rien moins que constantes et paraissent se produire, pour la plupart, peu de temps avant la mort à la suite des troubles subis par la respiration et la circulation dans les accès que nous décrirons au paragraphe suivant. — -Dans le cas soumis à mon ohservation, l'autopsie a montré un gonflement manifeste des amygdales et de l'appareil folliculaire du dos de la langue et de la paroi postérieure du pharynx, observation qui se trouve être en parfaite harmonie avec celles de Virchow.
§ 3. Symptômes et marche.
La plupart des cas de rage bien observés et bien décrits offrent entre eux une frappante analogie. Dans le cas soumis à mon observation, le tableau horrible qui se déroulait sous nos yeux s'accordait également, pour tous les traits caractéristiques, avec la description magistrale que Romberg a puisée dans ses observations personnelles aussi bien que dans des observations étrangères. Comme on admet généralement que les processus morbides dus à Faction d'un virus spécifique ne diffèrent entre eux qu'autant que cela peut s'expliquer par les différences qui existent entre les individualités atteintes et entre les degrés de l'intensité avec laquelle le virus a pu exercer son action, il y a lieu d'accueillir avec une certaine méfiance certaines observations de rage humaine d'après lesquelles le tableau de la maladie aurait différé essentiellement du nôtre, et dans lesquelles les phénomènes les plus caractéristiques et la succession tout aussi caractéristique de ces phénomènes ont été passés sous silence ou ont positivement manqué. Ces observations, en effet, nous paraissent soit incomplètes, soit erronées. Plus loin, nous reviendrons d'ailleurs sur ces erreurs de diagnostic et la confusion d'autres maladies avec la rage humaine.
Quant à la durée de l'incubation, les opinions diffèrent. Les rapports d'après lesquels la maladie n'aurait éclaté que vingt à trente ans après lamorsure d'un chien, enragé, aussi bien que ceux d'après lesquels la rage aurait éclaté dès le second ou le troisième jour après la morsure se fondent évidemment sur des faits mal observés. L'incubation la plus courte paraît être de huit à dix jours, la plus longue de douze à treize mois. Dans la plupart des cas, la maladie éclate entre le quinzième et le quarante-cinquième jour après la morsure. On ne se rend pas compte des causes de ces inégalités dans la durée de l'incubation. — Le fait annoncé par Marochetti de vésicules qui pendant l'incubation se formeraient sous la langue, et dont la destruction préviendrait l'explosion de la maladie ne s'est pas confirmé; par contre, on observe dans beaucoup de cas vers la fin de l'incubation, environ deux à trois jours avant l'invasion de la rage, des modifications par-
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ticùlières clans la plaie, ou bien si celle-ci, comme cela arrive ordinairement, est guérie, dans la cicatrice : la plaie prend un aspect livide, douloureux et sécrète un liquide ténu et ichoreux; la cicatrice, qui, ordinairement, s'est fermée rapidement et sans phénomènes extraordinaires, devient rouge bleuâtre, enfle et parfois se rouvre. En môme temps, certains malades accusent des sensations douloureuses qui partent de la plaie ou de la cicatrice et suivent une direction centripète, ou bien une sensation d'engourdissement dans le membre mordu. Dans beaucoup de cas, ces phénomènes manquent au point d'application du virus.
Dans la première période de la maladie, la période prodromale, les individus accusent une certaine lassitude,- de l'abattement, de l'insomnie, de l'inappétence, parfois surviennent des vomissements; tous ces phénomènes n'ont rien de caractéristique et s'observent tout aussi bien dans la période prodromale d'autres maladies ; la dépression morale que l'on rencontre ordinairement chez ces malades a fait donner à cette période le nom de période de mélancolie. Mais très-souvent aussi, comme cela a eu lieu chez mon malade, homme très-grossier et en même temps très-intrépide, la dépression psychique ne va pas au delà de ce qu'elle est dans n'importe quelle autre perturbation de l'état général. Si chez d'autres malades la crainte de la rage atteint un degré extraordinaire avant l'explosion de la maladie, et à l'époque où se produit un sentiment de malaise général, nous ne devons certainement pas confondre cette mélancolie, trop justement motivée, avec un état morbide de l'âme. Les cas, rien moins que rares, dans lesquels l'influence morale exercée par la morsure d'un chien sain, mais suspect derage, entraine une mélancolie grave chez des individus prédisposés à un état semblable ne doivent pas être confondus avec la rage. — Quelques malades accusent déjà pendant la période prodromale une pression dans la région précordiale et font de temps à autre des inspirations profondes, suspirieuses, sous l'influence desquelles le diaphragme s'abaisse fortement et chasse l'épigastre en avant; en même temps les muscles angulaires, fortement contractés, le trapèze, etc., relèvent les épaules; les mouvements, inspirations énergiques et involontaires, sont les premiers indices des spasmes toxiques des muscles inspirateurs, qui, dans la seconde période, préparent de si affreux tourments aux malades.
Après que la période de mélancolie a duré environ deux ou trois jours, commence la seconde période, période de rage confirmée, d'Jujdrophobie, période convulsive. Cette période commence par un accès de suffocation qui éclate subitement quand le malade essaie de boire et qui le met dans l'impossibilité d'avaler une seule goutte de Liquide. Au moment même où le liquide est arrivé dans la bronche et provoque un mouvement de déglutition, il se produit des mouvements d'inspiration convulsifs; le thorax se soulève par saccades et reste arrêté finalement pendant dix à vingt secondes dans ta
position inspiratoire la plus profonde. Pendant ce temps l'angoisse et la terreur se peignent daus les traits du malade; il ouvre largement les veux, rejette la tête et les épaules en arrière, puis vient une expiration qui met lin à l'accès. Je me suis parfaitement assuré que les muscles inspirateursparticipent aussi bien que ceux du pharynx à ces accès convulsifs. On sait que cette combinaison de contractions spasmodiques dans les deux appareils que nous venons de nommer est un phénomène des plus communs; elle se produit constamment dans les efforts inutiles qui précèdent le vomissement; la même chose arrive dans les efforts qui succèdent aux irritations du pharynx par le doigt, par le laryngoscope, etc. Tout effort de vomissement est accompagné d'une sensation de- suffocation due à la contraction des muscles inspirateurs, qui accompagne les contractions spasmodiques du pharynx, et tout nous autorise à considérer les spasmes en question qui forment le symptôme pathognomonique de la rage, et dont la description se rencontre dans trente observations bien faites, comme de violents spasmes vomitifs.
La crainte des liquides, V hydrophobie n'est que le résultat des terribles expériences faites par le malade à chaque essai de boire. Ainsi les choses se sont passées non-seulement dans le cas soumis à mon observation, et dans lequel le malade, individu très-énergique et très-courageux avait fait des efforts répétés pour boire même sans y être invité, avant d'en venir à repousser avec horrreur le verre chaque fois qu'on le lui présentait, mais il en est de même dans tous les cas de rage bien observés et bien décrits. Les rapportsqui tendent à représenter l'hydrophobie comme un mal primordial et indépendant ne méritent aucune créance. — Plus les accès se répètent, plus lesmalades s'en effrayent. Alors la simple invitation à boire, la présentation d'un verre rempli d'eau leur occasionnent la plus grande inquiétude. Enfin la simple vue d'un verre ou d'un objet luisant qui leur rappelle l'eau les épouvante et leur cause un désespoir semblable à celui du malheureux condamné qui voit les instruments de son supplice. Un fait remarquable, c'est qu'au commencement les aliments solides peuvent être avalés sans chaque fois provoquer ces violents spasmes réflexes ; par contre, à mesure que la maladie fait des progrès, d'autres causes encore peuvent les provoquer. Un simple courant d'air venant toucher la peau, le contact de celle-ci avec un objet froid, l'irritation subite des yeux par une lumière éclatante, même des excitations soudaines des centres psychiques, la vue d'un objet courant, une surprise, un étonnement suffisent pour provoquer des accès. D'après mes observations, lorsque les spasmes réflexes sont dus à l'excitation d'autres organes que la bouche et pharynx, les muscles du pharynx restent épargnés. Quand on touchait inopinément mon malade, il ouvrait largement la bouche, rejetait la tête en arrière et soulevait le thorax au point de lui donner la même position que dans l'inspiration la plus profonde ; en même
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temps l'épigastre était fortement bombé en avant: mais il n'y avait pas de véritables efforts pour vomir. Au summum de la maladie les accès semblent parfois se produire sans aucune cause extérieure : mais je crois que même ces attaques, spontanées en apparence, doivent être assimilées à des spasmes réflexes et qu'elles sont provoquées par une accumulation de mucosité visqueuse dans le pharynx ou par la salive qui tend à y descendre. Cette supposition se fonde sur la précipitation et l'absence de toute retenue avec laquelle les malades rejettent la salive et les mucosités, et sur l'essai qu'ils font d'enfoncer les doigts profondément dans la gorge pour en retirer la moinde trace de salive ou de mucosité. Différents auteurs relatent, dans la symp.tomatologie de la rage, des spasmes tétaniques ou épileptiformes; cependant en étudiant avec soin les observations connues il m'a été impossible de découvrir un seul cas où une description minutieuse des spasmes pût me convaincre qu'il s'agissait là de véritables attaques de tétanos ou d'éclampsie. Il n'est dit nulle part que les muscles du dos étaient tendus, même en dehors des accès ; pas davantage, que le malade avait perdu connaissance pendant les convulsions générales. Chez mon malade il y avait également de l'opisthotonos, il se débattait avec les bras et les jambes et s'agitait si fiévreusement dans son lit qu'il tomba à terre à plusieurs reprises. Mais ces phénomènes rappelaient bien plutôt les spasmes hystériques ou la conduite d'un individu torturé en proie au plus affreux désespoir.
Aux symptômes que nous venons de décrire s'ajoutent bientôt des accès de fureur indomptable dans lesquels les malades détruisent tout ce qui se trouve devant eux, frappent, piétinent, grattent, mordent lorsqu'on veut les retenir et attentent souvent à leur propre existence si on ne les surveille pas avec l'attention nécessaire. Le fait de mordre et de pousser des sons inarticulés qui rappellent le hurlement au l'aboiement, ne se rencontre pas plus fréquemment dans les accès maniaques de l'hydrophobie que dans ceux qui s'observent dans le cours des maladies mentales chroniques '. Il n'est pas rare que dans l'intervalle de leurs accès qui, rarement, durent plus d'un quart-d'heure ou d'une demi-heure les malades prient leur entourage de se mettre en garde contre leur fureur, qu'ils demandent pardon du mal qu'ils ont pu faire et mettent ordre à leurs affaires dans la prévision d'une mort prochaine. Après que les spasmes et les accès de rage sont revenus de plus en plus souvent pendant deux à trois jours, leur intensité diminue en
1 L'ingénieux Romberg l'ail même la remarque on ne peut plus juste qu'une certaine disposition à mordre doit être comptée parmi les circonstances qui, jointes à l'absence des spasmes réflexes caractéristiques, inel à l'abri d'une confusion de la rage véritable avec certains étals hypdchondriaques el maniaques que provoquent souvent chez les individus mordus la simple crainte de la rage. Rien ne s'oppose à ce que des étals
semblables soient désignés sous le nom de Lyssophobic ou d'hydrophobiei
raison de la faiblesse croissante du malade; rarement la mort arrive, au point culminant de la maladie, dans un accès de suffocation produit par une attaque plus intense et plus prolongée que les autres. Ordinairement l'épuisement des malades augmente d'heure en heure, la voix devient faible et enrouée, la respiration haute, le pouls petit, irrégulier et très-fréquent, et la mort arrive au milieu des phénomènes d'une paralysie générale, quelquefois précédée d'une trompeuse amélioration.
On pourrait supposer que les accès de fureur qui surviennent dans le cours de la maladie sont un simple effet du désespoir; qu'un homme, qui sans être atteint de rage, aurait à supporter pendant un à deux jours et à de courts intervalles, les tourments de la suffocation, devrait également tomber dans un état de désespoir et de fureur. Un jour je voyais un malade atteint d'une violente pharyngite, qui, lorsque je l'invitais à essayer de boire un peu d'eau me fit tomber le verre de la main d'un coup violent et se comporta comme un forcené. Quelque chose d'analogue s'observe aussi chez les individus atteints de croup ou d'oedème de la glotte. Ce qui semblerait parler encore en faveur de cette hypothèse, c'est qu'il y a des individus doués d'un naturel particulièrement calme et paisible et qui atteints de rage n'entrent pas dans cet état de manie furieuse. Toutefois ce sont là des exceptions des plus rares, et parmi les raisons qui tendent à faire rejeter l'opinion de ceux qui ne voient dans la manie rabique qu'un simple effet du désespoir, il faut citer précisément la manifestation presque constante de cet état chez les individus, même les plus paisibles, aussi bien que le degré extraordinaire de la manie chez les individus atteints de rage. Il nous paraît donc plus juste d'admettre que dans cette maladie les causes de la manie furieuse sont autres que des causes morales, et que cet état est plutôt dû à une transmission de l'excitabilité réflexe, pathologiquement exagérée, qui des centres moteurs des nerfs pharyngiens et des nerfs inspirateurs se jette sur les organes centraux des fonctions psychiques. Les symptômes de la manie offrent de nombreuses analogies avec les spasmes réflexes. Des explosions de fureur, des actes violents sont provoqués chez les maniaques par des causes psychiques insignifiantes aussi bien que les plus violents spasmes réflexes succèdent, dans le tétanos, aux plus faibles excitations de l'enveloppe cutanée.
§ l\. Traitement.
Pour ce qui concerne les mesures de police sanitaire par lesquelles l'État doit mettre les habitants autant que possible à l'abri du danger provenant des animaux enragés, nous nous bornerons aux courtes observations suivantes: le moyen prophylactique le plus sûr et même le seul qui offre des garanties,
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est (renfermer les chiens et de veiller avec la plus grande rigueur à l'exécution de cette mesure. On n'aura aucune espèce d'égard pour les amateurs de la race canine, et je voudrais que tout individu pris d'une pitié déplacée pour « ces pauvres victimes », qui fait des pétitions contre leur séquestration ou le port des muselières fût condamné à n'observer que pendant une demi-heure un homme atteint de rage ; certes, il ne lui en faudrait pas davantage pour être guéri de ses scrupules. La plupart des muselières qu'on a l'habitude d'appliquer aux chiens ne les empêchent nullement de mordre, et aussi ce moyen n'est efficace qu'autant que ces appareils sont soumis au contrôle le plus sévère. Un point très-important est de ne pas tuer immédiatement les chiens suspects de rage, mais de les faire enfermer et rigoureusement surveiller. La mort spontanée qui bientôt met fin à l'existence des chiens enragés et les phénomènes qui la précèdent permettent bien mieux de juger si l'animal a été enragé ou non que si l'on s'en rapporte à l'autopsie. Celle-ci, en effet, surtout si l'animal a été tué violemment, ne permet nullement d'affirmer d'une manière positive que le chien a été ou non enragé, et des affirmations téméraires de cette nature ont déjà causé bien des malheurs. On peut dire tout au plus qu'un résultat négatif, lorsqu'aucun organe d'un chien suspect de rage ne montre des altérations qui expliquent les phénomènes morbides et la mort spontanée de l'animal, offre un solide appui au diagnostic de la rage posé pendant sa vie, et ce diagnostic approche de la certitude lorsque l'on trouve dans l'estomac certaines substances, telles que cheveux, paille, chiffons, etc., qui ne sent guère avalées par les chiens bien portants, mais très-souvent par les chiens enragés. Quand un homme a été mordu par un chien suspect de rage, la prophylaxie exige que l'endroit qui est entré en contact avec le virus soit détruit; et ici nous rappellerons que l'on fera bien de soupçonner la rage chez n'importe quel chien qui, sans provocation ou sans avoir antérieurement manifesté une tendance à mordre, aura mordu un individu. La prophylaxie locale consiste, d'après cela, dans l'excision de la plaie ou de la cicatrice suivie d'une application énergique du fer rouge ou d'un caustique très-diffusible, tel que potasse caustique, chlorure d'antimoine, etc. En outre, il y a lieu de ne pas laisser trop tôt se fermer la plaie qui reste après l'élimination de l'eschare, mais de l'entretenir en suppuration, s'il est possible, pendant des mois entiers. Ces mesures promettront d'autant plus de succès qu'on les aura mises en usage plus tôt, mais il n'est pas permis de les négliger, même alors que des semaines entières se sont écoulées depuis la morsure. D'autres moyens prophylactiques sont l'emploi des préparations mercurielles jusqu'à salivation, puis l'administration de la belladone à hautes doses, enfin une série d'autres remèdes dits antirabiques. 11 est fort douteux; que jamais l'explosion de la rage ait été empêchée par l'un ou l'autre de ces remèdes, et l'on se demande si les cas dans lesquels après l'emploi du mou-
ron [AnagalUs arvensis), de la croisette [Gentianu cruciata), de la rose pâle (Rosa cunina), du genêt des teinturiers (Genista lateotînctoria), des cantharides et des vers de mai la rage n'a pas éclaté, sont à compter parmi les 77 pour 100 des individus mordus, chez lesquels il n'y avait pas de prédisposition à la contagion et, par conséquent, pas de rage. Comme ces remèdes n'ont pas la moindre utilité palliative après l'invasion de la maladie, leur vertu prophylactique est également très-douteuse et, pour cette raison, je crois qu'il n'est nullement indiqué d'exposer un homme mordu par un animal enragé aux effets fâcheux d'un traitement mercuriel, tandis que, sans hésiter, j'emploierais n'importe quel moyen dangereux si des faits d'observation positive en établissaient l'utilité.
Une fois la maladie éclatée, l'espoir de la guérir ou de diminuer seulement les souffrances du malade est des plus faibles, attendu que jusqu'à présent nous ne connaissons pas un seul cas de rage sûrement constaté, qui se soit terminé autrement que par une mort cruelle. Le simple soin de garder ces malheureux doit déjà être compté parmi les tâches les plus difficiles et ne doit être confié qu'à des personnes éprouvées pour être aussi humaines que courageuses et énergiques. On évitera avec le plus grand soin tout ce qui menace de provoquer le retour des spasmes, et plus tard des paroxysmes de fureur. Pour calmer la soif des malades on leur fera administrer par intervalles de petits lavements à l'eau froide qui dans le cas soumis à mon observation étaient bien supportés et promptement absorbés. Dans les cas récents, si les malades sont jeunes et robustes on pratiquera une large saignée, moyen qui, dans quelques cas connus, a été d'une utilité palliative incontestable. En outre, si le malade les supporte, on lui fera faire de temps à autre quelques inhalations de chloroforme, et on lui fera des injections sous-cutanées avec une solution concentrée de morphine. Les effets favorables obtenus dans quelques cas de tétanos avec le curare me décidèrent à essayer également l'emploi de ce remède dans le cas de rage soumis à mon observation. Je fis donc des injections sous-cutanées avec une solution de curare qui auparavant avait été soigneusement éprouvé, à la dose de 5 miligrammes au commencement, et plus tard d'un centigramme, et ces injections furent répétées à trois heures d'intervalle. Tout en jugeant le résultat obtenu avec une réserve extrême je ne pus cependant me dissimuler que ce traitement était d'une utilité palliative évidente et qu'il procurait au malade bien plus de soulagement que les solutions concentrées de morphine qui furent également employées. Le malade insistait continuellement sur l'application des injections de curare parce qu'il avait lui-même gagné la conviction qu'elles lui procuraient du soulagement. Cette expérience suffit pour recommander instamment l'emploi de ce moyen dans chaque nouveau cas de rage humaine qui pourra se présenter, et comme il n'y a rien à compromettre, d'user au besoin de doses encore plus élevées que les miennes.