GRIPPE. — INFLUENZA
caractères du pouls, l’éruption des taches rosées lenticulaires, le météorisme, les gargouillements et la douleur provoquée par la pression au niveau de la fosse iliaque, enfin l’augmentation de volume de la rate suffiront à éclairer le diagnostic, un instant obscurci par une similitude symptomatique plus apparente que réelle. — La prédominance des phénomènes thoraciques, associée à la prostration des forces, à la dyspnée excessive et à une élévation considérable de la température simuleront parfois l’invasion de la granulose aiguë, que la notion des antécédents héréditaires et la marche pourront seules confirmer ou exclure. — Enfin il sera quelquefois difficile de distinguer la grippe du premier stade de la rougeole, en raison du catarrhe qui est commun, et de l’état général qui souvent est le même dans les deux maladies; mais la marche de l’affection aussi bien que les renseignements anamnestiques fixeront le jugement. — J’ai suffisamment insisté sur les caractères de la pneumonie grippale, pour qu’il ne soit plus nécessaire de revenir ici sur le diagnostic différentiel de cette complication, à la fois si fréquente et si grave.
Le pronostic de la grippe est très-variable au point de vue de la mortalité dans chaque épidémie. Dans la seule ville de Dublin, au rapport de Graves, l’influenza aurait en 1837 fait périr environ 4000 malades; à Paris, durant l’épidémie qui sévit dans la même année, la moyenne de la mortalité, notée pendant les quinze premiers jours de février, s’éleva à 110, c’est-à-dire à plus du double du chiffre ordinaire; à Londres, il mourut en moyenne près de 1000 individus par semaine; l’épidémie de 1847 n’a guère été moins grave. En 1833 et en 1834 la maladie fut beaucoup moins meurtrière; l’influenza de 1834 était plus aiguë, frappait plus vivement le système nerveux, mais les sujets qui résistaient pendant la première semaine à son atteinte, succombaient très-rarement dans les phases ultérieures de l’affection.
Un certain nombre de conditions exercent une influence réelle sur le pronostic individuel; ce sont en premier lieu l’âge, le sexe des malades et leur état de santé au moment de l’attaque. Dans toutes les épidémies de grippe, on a constaté l’extrême gravité de cette maladie chez les vieillards, même chez ceux qui n’étaient pas dans des conditions de sénilité extrême ou de débililé profonde. « Un mois de grippe, a dit Marc d’Espine, fait mourir les vieillards de soixante à quatre-vingts ans dans la proportion de 32 sur 100; tandis qu’un mois ordinaire n’en fait disparaître que 11 sur le même nombre. »
Les femmes semblent succomber en plus grande proportion, relativement à la population et au nombre des personnes atteintes (Walshe). La grippe provoque souvent l’avortement chez les femmes enceintes; de même elle paraît favoriser l’apparition du flux cataménial chez les dysménorrhéiques (Zuelzer).
Les cas même très-graves en apparence ont en général une heureuse
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issue quand ils ne concernent pas des vieillards, des enfants ou des individus affaiblis; mais chez ces -derniers la léthalité devient plus grande encore s’ils sont déjà atteints de quelque autre maladie, bronchite chronique par exemple, emphysème, tuberculose pulmonaire, lésions organiques du cœur, affections des centres nerveux, goutte, scorbut, etc. Dans tous les cas où la grippe frappe des sujets dont les poumons sont irrités ou affaiblis, le danger est considérable. L’expérience a prouvé aussi que quand l’influenza laissait après elle une toux persistante et rebelle chez un sujet scrofuleux, elle conduisait très-aisément à la phthisie tuberculeuse (Graves). J’ai eu maintes fois l’occasion d’observer moi-même la funeste influence de la grippe sur le développement de maladies pulmonaires graves, notamment sur celui de la phthisie caséeuse.
TRAITEMENT
Le traitement de la grippe varie forcément suivant le caractère épidémique; or il est essentiel de se souvenir que cette maladie n’est pas toujours uniforme et qu’elle se présente, dans chaque épidémie, avec une physionomie, un aspect différent; elle porte, en un mot, comme le dit très-judicieusement IL Gintrac, un cachet emprunté aux circonstances sous l’influence desquelles son développement s’effectue; tantôt, elle offre les traits d’une affection décidément inflammatoire (épidémies de 1580, 1658, 1675, 1743, 1762, etc...); tantôt elle est accompagnée de symptômes bilieux (1775, Stoll), quelquefois elle revêt un caractère nerveux (1831); ailleurs elle paraît de nature asthénique ou adynamique (1729, 1800, 1803); bien plus, dans la même épidémie, elle peut présenter des nuances très-diverses. La multiplicité même de ces modalités cliniques rend aisément compte de la diversité des indications thérapeutiques, et de la variété des médications mises en usage.
Ainsi s’expliquent également les dissidences qui régnent parmi les auteurs sur les avantages et les inconvénients des émissions sanguines. Les uns, partisans passionnés de la saignée dans la grippe, pratiquaient constamment la phlébotomie au début de la maladie ; les autres, adversaires déclarés de ce moyen, repoussaient formellement les émissions sanguines qu’ils considéraient comme toujours nuisibles ; Graves pense que la saignée, à moins qu’elle ne soit pratiquée dans les vingt-quatre premières heures, fait plus de mal que de bien. « Au second ou au troisième jour, dit-il, ce moyen est inadmissible, sauf dans les cas de congestion pulmonaire, » et il affirme avoir eu recours à ce moyen avec succès chez des personnes déjà avancées en âge. Malgré l’autorité de ce maître éminent, je ne puis conseiller l’emploi de la saignée que chez les individus jeunes et vigoureux, et dans les cas où la maladie offre une forme franchement in-
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flammatoire, et un mouvement fébrile intense. En d’autres termes, les indications variables que la maladie présente dans chaque cas particulier doivent être le seul guide du médecin.
Les mêmes remarques s’appliquent à l’emploi des vomitifs, qui ont donné suivant les épidémies, de grands succès ou de grands revers. Si la grippe est liée à des symptômes d’embarras gastro-intestinal, l’ipéca— cuanha administré au début pourra rendre quelques services ; il aura en outre l’avantage de débarrasser les bronches des mucosités abondantes et épaisses qui les remplissent, mais la tendance à l’adynamie et l’affaiblissement considérable des sujets atteints d’influenza devra rendre très-circonspect dans l’emploi de ce moyen, surtout de l’émétique, dont les effets hyposthénisants pourraient devenir désastreux. Les vomitifs ne doivent donc pas être employés comme méthode générale de traitement, ils doivent répondre eux aussi à des indications spéciales.
L’expectation est le seul traitement à suivre dans les formes légères; dans les autres, on aura recours aux calmants et aux antispasmodiques dont on conçoit aisément l’heureuse application en se rappelant l’origine nerveuse de la dyspnée. Les injections hypodermiques de morphine ont l’avantage de calmer la tou$ si souvent douloureuse et opiniâtre, et de modérer l’oppression qui constitue l’un des symptômes les plus pénibles de l’influenza. La diarrhée ne doit être combattue que si elle est assez abondante ou assez persistante pour devenir par elle-même une cause d’affaiblissement.
Le sulfate de quinine qui a pu être utile dans quelques cas (Carrière, Bourgogne, Bawling), n’est indiqué que lorsque la fièvre revêt un type intermittent plus ou moins net.
A la moindre marque d’adynamie, la médication stimulante (potion de Todd, alcool) devra être administrée sans retard. Vers la fin de la maladie, si la prostration est trop longue à se dissiper, ou bien chez les vieillards débilités et chez les individus affaiblis par des affections antérieures, on aura recours aux préparations de quinquina, seules ou associées à la potion cordiale, suivant la formule que j’ai déjà bien souvent indiquée, et que je prescris communément.
Quant aux vésicatoires, leur utilité me semble douteuse, car souvent ils ajoutent aux souffrances du malade sans modifier en rien les symptômes pulmonaires ni la dyspnée. « Cette impuissance des vésicatoires, a dit Graves, est une des particularités les plus remarquables de l’histoire de la grippe; pour moi, j’y ai presque complètement renoncé. Les fomentations pratiquées avec de l’eau très-chaude sur la région trachéale et sur la poitrine me paraissent beaucoup plus avantageuses; elles rendent ici, comme dans beaucoup d’autres affections des voies aériennes, d’incontestables services. »
(suite)