CHAPITRE III
CATALEPSIE
GENÈSE ET ÉTIOLOGIE.
Maladie paroxystique, la catalepsie (1) est constituée par deux éléments : 1° la suspension des opérations cérébrales ou de leurs manifestations extérieures; 2° l’accroissement de la tonicité spontanée et réflexe (innervation de stabilité ) dans les muscles de la vie animale (2). L’abolition de l’action cérébrale se présente sous deux formes qui impliquent des localisations organiques différentes ; dans quelques cas, l’activité du cerveau est totalement annihilée, il y a réellement perte de connaissance; sensations, perceptions, idéation et déterminations consécutives, tout fait défaut et le désordre ne peut être physiologiquement interprété que par l’inertie de la substance grise hémisphérique. Mais, dans d’autres cas, la connaissance, la conscience n’est point suspendue, le malade perçoit les sensations; la perception éveille en lui le travail d’idéation qui précède normalement la
(1) Mimio, De catalepsia. Lipsiæ, 1834. — Freuler, De catalepsia. Turici, 1841. — Bourdin, Traité de la catalepsie. Paris, 1841. — Henle, Rationnelle Pathologie , II. Braunschweig, 1850. — Puel, Mèm.del’Acad. de mèd., t. XX. — Blasius, Stabilitast Neurosen (Arch. f. physiol. Heilkunde , 1851). — Skoda, Zeitschr. d. I(. K. Gesells. d. Aerzte, 1852. — L. Meyer, Annalend. Charité-Krankenh., 1854. — Vogt, Die Katalepsie als Endetnia %u Billingshausen (Wünburg med. Zeitschr., 1863). — T. Jones, Report of a Case of Catalepsie ( British med. Journal, 1863). — Benedikt, Ueber spontané und reflectorische Muskelspannungenund Muskelstarre ( Deutsche Klinilt, 1864). — Lasègue, Des catalepsies partielles et passagères (Arch. gén. de mèd., 1865).
Stiller, Ein Fall von Catalepsie ( Wiener med. Wochen., 1868). — Benedikt, Ueber Catalepsie ( Wiener med. Presse, 1869). — Rosenthal, Ueber Catalepsie (Allg. Wiener med. Zeit., 1869). — Jamieson, Edinburgh med. Journal, 1871. — Cori.ieu, Union mèd., 1871. — Walcher, Eodem loco, 1871. — Holm, Orn Katalepsi-Jagttagelser, etc. (Nord, med. Ark., 1871).
(2) Blasius a désigné sous le nom de stabilité l’état statique normal des muscles au repos (tonus des physiologistes); cet état ne résulte pas d’une propriété inhérente à la fibre musculaire, mais d’une action continue exercée par la moelle sur les muscles; cette action est de l’ordre des réflexes ; elle est mise en jeu, entretenue et réglée par les impressions centripètes qui vont incessamment des muscles au centre spinal. Ce processus, dans son ensemble, constitue l’innervation de stabilité, et les désordres de cette innervation sont les névroses de stabilité. Je rattache l’état cataleptique des muscles a l’exagération de celte action spéciale de la moelle, et nous verrons bientôt une autre névrose, la paralysie agitante, être le résultat de son affaiblissement.
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détermination volontaire; la transformation intime de la perception en intuition motrice est accomplie, mais le dernier acte de ce processus complexe manque, l’intuition motrice ne peut être transmise à l’appareil moteur; le patient veut parler, il veut faire un geste, il veut se mouvoir, il a la notion très-nette des mouvements nécessaires pour l’accomplissement de ses déterminations, mais il ne peut les exécuter; il est clair qu’ici la couche corticale est hors de cause, et que le désordre a sa source dans l’inertie des fibres conductrices, qui relient l’appareil de formation à l’appareil d’exécution. Que l’acte cérébral ou que sa manifestation fasse défaut, le résultat est le même, le malade est immobilisé dans la position même où l’accès le surprend ; mais ses membres ne cèdent point affaissés à l’action de la pesanteur, et les muscles sont maintenus par une tension subite et durable (spasmes du tonus) dans la situation précise qu’ils occupaient au moment de l’attaque. C’est là le fait du second élément générateur, savoir l’accroissement de l’innervation de stabilité.
La contraction tonique ainsi produite est de médiocre intensité ; elle n’oppose qu’une faible résistance lorsqu’on cherche à la vaincre, mais elle reparaît avec une singulière facilité, de sorte que les muscles restent immobilisés indifféremment dans toutes les situations qu’on leur donne : si l’on fléchit un membre, il reste fléchi; si on l’étend, il reste étendu; bref, les muscles gardent la position dans laquelle on les place, quelque gênante qu’elle soit dans l’état physiologique de la statique musculaire ( flexibilitas cerea ). La tension légère, qui maintient les muscles fixes et qui se reproduit chaque fois qu’on leur imprime des mouvements passifs, doit être regardée comme un phénomène réflexe, provoqué par le changement moléculaire (élongation ou raccourcissement) que font subir aux muscles les mouvements communiqués ; c’est ce changement qui est l’excitation centripète nécessaire à tout mouvement réflexe, et comme cette excitation se répète forcément autant de fois qu’on meut les muscles, mais à ce moment-là seulement, on conçoit ainsi et l’immobilité du système musculaire tant qu’on n’y touche pas, et la possibilité de varier autant qu’on le veut la tension cataleptique. Une difficulté subsiste, c’est le rapport constant qui relie la quantité de la tension à celle du mouvement passif, de sorte que le spasme réflexe produit par ce dernier lui est toujours rigoureusement adéquat, et arrête les muscles dans la position même qu on leur a donnée. Benedikt rappelle à ce sujet que, d’après les recherches de Volkmann, la capacité contractile du muscle augmente ou diminue suivant qu il est rapproché ou éloigné (par traction) de sa longueur naturelle ; on peut admettre que la tension provoquée simultanément dans les muscles que le mouvement passif raccourcit et dans ceux qu’il allonge, trouve son point d’équilibre précisément dans la position à laquelle ce mouvement amène les muscles déplacés. Les considérations précédentes éclairent la pathogénie des symptômes de la catalepsie, mais elles
n’apprennent rien quant à la théorie générale de la maladie; comment sont produits ces états opposés du centre cérébral et du centre spinal V pourquoi les phénomènes sont-ils limités aux muscles de la vie animale ? Ce sont là tout autant d’inconnues.
La catalepsie est une maladie rare, elle est observée dans certaines formes d’aliénation, notamment dans celle qui est connue sous le nom de melancolia attonita ; elle accompagne l’extase, l’hystérie et quelques états nerveux complexes tels que le tarentisme, le somnambulisme; elle alterne alors avec les phénomènes propres à ces affections. Eu tant que maladie isolée et primitive, la catalepsie est exceptionnelle; ce sont les enfants et les jeunes gens à système nerveux impressionnable qui en sont parfois atteints, et les seules causes occasionnelles connues sont les émotions morales vives (la frayeur) et la masturbation. — L’influence qui a été attribuée au refroidissement et au miasme paludéen n’est pas bien établie.
SYMPTOMES
L’attaque de catalepsie est ordinairement subite; lorsqu’il y a des prodromes, ils ne précèdent que de quelques heures le paroxysme, et ils consistent en phénomènes nerveux qui n’ont pas grande signification, tristesse ou irritabilité de l’humeur, douleur de tète, vertige, pandiculations, bâillements incoercibles, parfois quelques tressaillements ou quelques secousses musculaires. Le malade frappé est pétrifié sur place, mais il ne tombe pas, il reste comme figé sur le lieu même et dans la position précise où il a été atteint; la connaissance est abolie, c’est-à-dire que la notion du moi et du inonde extérieur est suspendue; ou bien cette notion persiste, le malade sent, il entend, il voit, il comprend, mais il ne peut transformer en actes les déterminations intentionnelles que ces perceptions provoquent en lui. A l’instant même où les opérations cérébrales sont anéanties, apparaît le spasme de la tonicité musculaire, qui, régulièrement équilibré entre les masses antagonistes, maintient les muscles fixes dans la situation qu’ils occupaient au moment de l’attaque. La motilité volontaire est totalement annihilée, la motilité réflexe commune (celle qui se manifeste à la suite des excitations portées sur les téguments ouïes organes des sens) l’est également; en revanche l’activité réflexe est accrue dans l’innervation de stabilité (tonus); mais elle n’est mise en jeu que par une seule espèce d’excitation, savoir par l’élongation ou le raccourcissement que font subir aux muscles les mouvements passifs qu’on leur imprime. La résistance opposée à ces mouvements par le spasme de la tonicité varie, mais elle est en général assez faible, et sans oscillations, sans tremblement, les muscles restent fixes dans la position ou on les laisse; les membres ont une flexibilité, une souplesse, qu’on a justement comparée à celle de la cire molle, de là la possibilité de leur donner les
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positions les plus bizarres ; en fait, cette mobilité en tous sens n’est limitée que par les rapports du squelette et les liens articulaires. Lorsque la situation des membres et du tronc n’est pas trop contraire aux lois delà statique physiologique, elle peut persister sans changement pendant toute la durée de l’accès; dans le cas contraire, elle est conservée beaucoup plus longtemps qu’elle ne pourrait l’être chez un individu bien portant (3 à 4 fois autant d’après L. Meyer) ; puis, lorsque l’épuisement de l’innervation tonique survient, les muscles présentent un tremblement de quelques secondes, à la suite duquel ils retombent dans la position commandée parla pesanteur. La contractilité électrique des muscles est conservée, et les observations de Benedikt établissent que l’excitabilité des nerfs périphériques est accrue pendant l’accès, tandis qu’elle est diminuée et rapidement épuisée dans l’intervalle des attaques. La motilité persiste dans les muscles de la vie organique, mais elle y est fort amoindrie ; les mouvements respiratoii'es sont affaiblis au point d’être difficilement perceptibles, ceux du cœur ne sont guère appréciables que par l’auscultation ; l’urine et les matières fécales sont retenues, il est très-rare qu’elles s’échappent passivement. La conservation des mouvements automatiques du pharynx et de l’œsophage est démontrée par ce fait que si l’on place un bol alimentaire profondément dans l’arrière-gorge, il est convenablement dégluti. — En étudiant dans un autre ouvrage la coordination motrice, j’ai avancé que la marche, une fois commencée par l’impulsion cérébrale, est un acte purement automatique, purement spinal ; la catalepsie démontre péremptoirement la vérité de cette proposition; il est des. cataleptiques qui, mis en mouvement par une impulsion étrangère, continuent à marcher comme des automates jusqu’à ce qu’on les arrête ou qu’un obstacle s’oppose à leur progression ; ces malades ressemblent aux soldats ou aux voyageurs qui, après une grande fatigue, marchent en dormant. — Dans quelques cas rares, l’état cataleptique des muscles est partiel, et il présente parfois la disposition hémiplégique ; enfin il peut exister seul, sans anéantissement cérébral ; cette forme incomplète est exceptionnelle (1-).
Ordinairement la fin de l’attaque est brusque comme son début, la respiration devient plus profonde, le malade s’étend et s’étire comme l’indi- \idu qui est soudainement arraché à un profond sommeil, et en peu d instants il est complètement revenu à lui. Il n’y arien de constant quant au souvenir de l’accès ; il est nul si la connaissance a été abolie, il est conservé plus ou moins net si la manifestation des idées et de la volonté a seule été suspendue. La durée de l’attaque varie de quelques minutes à quelques heures; il y a des accès composés qui se prolongent pendaut
(l) Empis, Étude sur un cas de catalepsie (Gau. Iiôp., 1861).
J ai \u un beau cas de celte catalepsie incomplète clans la clinique de mon savant ami le professeur Fricdreicli, à Heidelberg.
plusieurs jours avec de légères interruptions; quant aux prétendues catalepsies de plusieurs semaines de durée, sans rémission aucune, elles sont extrêmement rares ; cependant il y a quelques observations probantes, celle entre autres du docteur Haase concernant une attaque de cinquantequatre jours de durée chez une fdle robuste de vingt ans, qui, après son réveil, n eut aucun souvenir de ce qui s’était passé, et n’éprouva d’autre incommodité qu’un sentiment de faiblesse et de courbature générales (1).
La persistance des bruits du cœur et la possibilité de fixer les muscles dans des positions contraires aux lois de la pesanteur, distinguent la mort apparente cataleptique de la mort réelle; l’état du système musculaire, et l’absence de chute au début de l’attaque, séparent la maladie de toutes celles qui présentent au nombre de leurs symptômes l’abolition du mouvement volontaire et de la perte de connaissance. Le pronostic est subordonné à la fréquence et à la durée des accès; toutes choses égales d’ailleurs, il est plus grâve pour la catalepsie secondaire ou symptomatique que pour la primitive ou essentielle.
TRAITEMENT
Dans l’intervalle des attaques, le traitement varie selon que la maladie est primitive ou secondaire ; dans le premier cas, en raison de la débilité constitutionnelle que présentent d’ordinaire les malades, c’est la médication tonique qui est indiquée ; dans le second, le traitement doit être dirigé contre l’affection qui a provoqué le développement de la catalepsie. Si elle présentait une périodicité bien nette, on pourrait la regarder comme une forme larvée pernicieuse de la fièvre palustre et tenter la médication quinique. Si l’accès est de courte durée, il n’y a autre chose à faire qu’à coucher commodément le malade et à attendre la fin du paroxysme ; mais s’il se prolonge, si surtout les mouvements respiratoires et cardiaques s’affaiblissent d’une manière inquiétante, il faut chercher à ranimer l’innervation par une perturbation brusque ; l’aspersion d’eau froide sur le visage et sur le corps, l’application de l’électricité, soit sur les membres, soit sous forme de courant spino-musculaire ou spino-nerveux, sont les meilleurs moyens à employer; on peut recourir aussi à l’inhalation de vapeurs ammoniacales et aux révulsifs cutanés puissants, notamment aux vésicatoires ammoniacaux ou au marteau de Mayor. Dans quelques cas rebelles, on a réussi à faire cesser le spasme par l’ingestion dans l’estomac d’une solution vomitive. Enfin, lorsque l’attaque se prolonge, il faut avoir soin d’alimenter le malade au moyen de la sonde œsophagienne, et des lavements de bouillon et de vin.
(1) Haase, Fall eûtes 5,'i Taye lang andauerden kataleptischen Zustamlcs ( Arehiv der Ileilkunde, 1808).
SECOND LIVRE
NÉVROSES SPI NO-BULBAIRE S.