CHRONIQUE
L’absorption brusque, à doses massives, des substances toxiques provoque des phénomènes morbides immédiats, qui présentent dans leur évolution
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INTOXICATION SATURNINE. — SATURNISME CHRONIQUE. 959
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960 INTOXICATIONS. — DYSCRASIES TOXIQUES.
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Les poisons métalliques sont ceux qui présentent le plus nettement ce double mode d'action, et l’intoxication par le plomb est le type à la fois le plus complet et le plus important du genre.
GENÈSE ET ÉTIOLOGIE.
Quelle que soit la voie de pénétration du métal dans l’économie (appareil digestif, — appareil respiratoire, — tégument externe), il suit la même évolution ; des ALBUMINATES DE PLOMB sont formés aux dépens des éléments albuminoïdes du sang (Buchheim, Clarus, Lewald); une portion de ces produits anormaux est élüninée par les sécrétions notamment par l'urine, une autre portion se fixe dans les organes, avec une affinité qui varie pour chacun d'eux.
Ainsi est constituée une imprégnation, une modalité organique spéciale qui est bien exprimée par le mot SATURNISME; cette modalité a ses caractères distinctifs qui permettent de la reconnaître, même dans un état de santé d'apparence satisfaisante, elle est le fond permanent et en même temps le seul effet constant de l’intoxication chronique. Que dans cette situation l’absorption du poison cesse, alors l'élimination continuant à se faire, l'organisme se débarrasse, et tout rentre dans l’ordre sans autre manifestation; — qu'au contraire l'absorption devienne plus abondante ou que l'élimination diminue, alors sur le fond permanent de dyscrasie, apparaissent des phénomènes divers de gravité variable, ‘qui dénotent un degré de plus dans l'intoxication.
Telle est la genèse générale et du saturnisme et des accidents paroxystiques qui en interrompent brusquement l’évolution silencieuse. La genèse spéciale de chaque groupe d'accidents est variable, et les quelques notions que nous possédons sur ce sujet, dont l'étude est toute récente, seront mieux à leur place, si elles sont rapprochées respectivement du complexus symptomatique correspondant.
L'Étiologie du Ssaturnisme chronique est très-complexe (1). Les ou-
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INTOXICATION SATURNINE. -— SATURNISME CHRONIQUE. 961
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962 INTOXICATIONS. — DYSCRASIES TOXIQUES.
cristaux); ceux qui fabriquent les diverses préparations de plomb (céruse, minium, chromate de plomb); ceux qui, dans d’autres professions, emploient ces préparations (peintres, doreurs, vitriers, fabricants de cartes olacées, etc.), sont particulièrement exposés à l'intoxication. Dans d’autres. conditions, celle-ci peut être encore produite par l'absorption habituelle du métal contenu dans des boissons ou des aliments falsifiés (eau des conduites de plomb, vins lithargés, éte.); dans des topiques (fards, cosmétiques, teintures, etc.), ou enfin dans certains médicaments (injections: vaginales, collyres, etc.).
Les causes prédisposantes les plus actives sont les écarts de régime et la malpropreté. L'influence de fa saison chaude serait très-notable (Tanquerel); et d’après Mialhe, les gros mangeurs de sel marin seraient plus: exposés que les autres.
Les surfaces d'absorption qui peuvent donner passage au plomb sont le tube digestif, les voies aériennes, les diverses muqueuses et la peau (Manouvriez).
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INTOXICATION SATURNINE. — SATURNISME CHRONIQUE. 963
ANATOMIE PATHOLOGIQUE (1)
L'analyse chimique décèle dans les organes et dans le sang la présence du plomb. D'après Heubel, le système osseux, le rein, le foie, en renferment la plus grande proportion : puis viennent les centres, nerveux. et en dernier lieu les muscles, contrairement à l'opinion de Gusserow, qui admet une affinité et une accumulation prépondérantes dans les muscles striés et lisses.
Le sang présente une légère augmentation de la fibrine (Pope) et une diminution notable dans la proportion des globules rouges (Andral ;et Gavarret, Malassez). La forme des hématies est un peu modifiée; elles deviennent plus résistantes et plus volumineuses.
Le eœur est un peu plus gros qu’à l'ordinaire (Beau, Duroziez), et Kussmaul a démontré que l’action du plomb sur le myocarde déterminait une rigidité des fibres cardiaques, allant jusqu’à la contracture. Duroziez a même signalé des endocardites, de la dégénérescence graisseuse du myocarde, et des lésions organiques valvulaires dues à l’athérome, mais il n’est pas certain que ces allérations ne proviennent pas de toute autre cause (alcoolisme, goutte, ete.). Dans la plupart des organes, le calibre des grtérioles est diminué, et leur membrane celluleuse est manifestement épaissie (Kussmaul et Maier), ce qui rend la paroi vasculaire plus rigide (Malassez).
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964 INTOXICATIONS. — DYSCRASIES TOXIQUES.
Les lésions de l'appareil digestif ont été étudiées par Kussmaul et Maier ; voiei ce qu'ils ont constaté chez un homme qui avait travaillé plus de 20 ans avec des couleurs à base de plomb, et qui, après plusieurs années de dyspepsie avec constipation et douleur de ventre, eut deux attaques de coliques proprement dites, et succomba pendant la dernière atteinte, après avoir présenté de la diarrhée, des vomissements, de la dysurie, ete. : L’estomac, considérablement dilaté, l'intestin et le canal cholédoque présentaient les lésions du catarrhe chronique; les glandules gastriques s'étaient atrophiées ou avaient disparu par dégénérescence graisseuse ; celte atrophie portait aussi sur la muqueuse intestinale jusqu'à la partie inférieure du côlon, intéressant à la fois le stroma et les glandules; le tissu sous-muqueux avait pris un développement exagéré dans l'estomac et surtout dans l'intestin par prolifération du tissu conjonctif aréolaire, et cet épaississement scléreux se montrait principalement au niveau des petites artéroles dont le calibre était manifestement rétréci; quant à la tunique musculeuse, elle avait subi un commencement de dégénérescence graisseuse dans l'estomac, surtout à la région du pylore et dans toute l'étendue de l'intestin avec prédominance du côté de l'intestin grêle; la même lésion existait dans les organes lymphoïdes du tube intestinal; il y avait aussi prolifération et sclérose des cloisons conjonctives de plusieurs ganglions sympathiques, notamment dans le cœliaque et dans le cervical supérieur; ces organes étaient indurés, ischémiés et présentaient une diminution de leurs cellules nerveuses.
Le FOIE des saturnins présente de remarquables variations de volume : pendant la colique de plomb, il se rétracte (Potain), puis reprend peu à peu ses dimensions normales; cette rétraction devient permanente, quand le sujet est arrivé à la période cachectique.
Les muscles sont altérés de trois manières (Gombault) : 1° ils sont amineis, mais sans modifications dans leur structure ; 2 l’amincissement est aussi marqué que dans le dernier stade de l'atrophie musculaire; le muscle est incolore comme de la chair de poisson, ou bien il prend une teinte qui varie du jaune au jaune-brun ; 3 dans une troisième modalité de l’altération, les muscles ont l'aspect du jambon fumé; leur volume est augmenté ; ils sont durs et rigides, et leur coupe, sèche et brillante, est parcourue par un réseau de trabécules grisàtres. — Un même muscle peut présenter les trois altérations. Gombault a trouvé qu’au bras, la lésion intéressait les muscles innervés par le nerf brachial; au membre inférieur, les muscles de la région postérieure étaient tous altérés, tandis que ceux de la région antérieure et interne étaient sains, sauf deux, le couturier et le droit interne.
L'examen microscopique révèle dans les muscles malades toutes les formes de l’atrophie progressive, à l'exception de la dégénérescence ce1reuse, depuis la simple diminution de volume avec conservation de l’état
INTOXICATION SATURNINE. — SATURNISME CHRONIQUE. 965
strié, jusqu'aux degrés plus accentués de la dégénérescence granulo-graisseuse. Dans les muscles durs et rigides, la fibre musculaire a augmenté de dimensions et, sur beauceup de points, la prolifération du tissu conjonctif et l’augmentation des noyaux qui s'accumulent dans un espace restreint, donnent à cette fibre un aspect moniliforme. On peut rapprocher ces faits de l’altération granuleuse signalée par Laneccreaux en 1862.
Le cerveau contient du plomb; il est ischémié, et quelquefois œdémateux; il est souvent jaunàtre, ferme, résistant; les circonvolutions paraissent plus dures, elles sont aplaties, tassées les unes sur les autres, ce qui donne à l'organe une apparence d'hypertrophie. La substance cérébrale donne au doigt la sensation de pâte de guimauve, mais l'examen histologique n’a révélé, jusqu'à présent, aucune lésion appréciable.
La moelie et les RACINES des nerfs sont intactes; mais les nerfs périphériques sont altérés par la diminution ou la disparition de la myéline, l'augmentation des noyaux du tissu conjonctif, avec épaississement des vaisseaux voisins; le cylindre-axe est conservé dans la plupart des cas. Cette altération complexe, signalée par Gombault, a été de nouveau constatée par Westphal dans le nerf radial, les racines et la moelle étant d’ailleurs saines.
D'après Charcot, Ollivier, Gombault, et Kelsch, les reins des saturnins sont petits, durs à la coupe; leur substance corticale est souvent réduite dans ses dimensions, leur surface présente qnelquefois de petites granulations jaunâtres ou rosées. La région médullaire n’est habituellement pas altérée; mais dans les interstices des tubes contournés on voit apparaitre des cellules embryonnaires qui, plus tard, s'organisent par place en tissu fibreux; ces lésions répondent à la néphrite interstitielle atrophique. Je crois que lon a trop généralisé cette théorie des néphrites secondaires par élimination du plomb; les expériences et les observations de Rosenstein ont montré que le rein peut être parfaitement sain dans l’intoxication saturnine; il a d’ailleurs trouvé moins de plomb dans cet organe que dans le cerveau; et, de plus, Leidesdorf cite le cas d’un malade qui pendant la vie n'avait pas d’albuminurie, et dont le rein fut trouvé normal à l’autopsie.
Lévy a décrit sous le nom d’ASTHME SATURNIN une affection des voies respiratoires, qui survient dans 1/60 des cas environ chez les individus exposés à inhaler des poussières plombiques ; à l’autopsie, il a trouvé la muqueuse bronchique rouge, ecchymosée, et, dans des circonstances plus rares, parsemée (le taches grisàtres, au niveau desquelles le tissu pulmonaire apparait cirrhosé. — Chez des chevaux employés dans des fabriques de céruse, et morts saturnins, Gunther, Gurlt et Hertwig ont rencontré le nerf récurrent atrophié, et les muscles dilatateurs de la glotte en dégénérescence graisseuse.