INTOXICATIONS. — DYSCRASIES TOXIQUES
Lévy a signalé des altérations siégeant dans les SYSTÈMES osseux et articulaires et apparaissant dans les formes les plus avancées de l’intoxicaom; ainsr sur 1186 saturnins, il a observé 23 fois des caries et des nécroses ayant leur maximum de fréquence à la mâchoire inférieure.
Les TISSUS FIBREUX ne restent pas indemnes; la tumeur dorsale du poignet, assez fréquente chez les saturnins, n’est autre qu’une synovite, quelquefois fongueuse, des tendons et de leur gaine, accompagnée dans quelques: cas de ténosite crépitante au niveau de l’avant-bras.
SYMPTOMES ET MARCHE
Les individus qui sont soumis à l’action des préparations plombiques présentent de bonne heure du côté de la nutrition des troubles plus ou moins graves, dont l’ensemble constitue l’état de ayserasie anémique d’origine saturnine. Celle-ci est caractérisée par trois ordres de phénomènes : des symptômes anémiques, des colorations spéciales de la peau etides muqueuses, des troubles circulatoires. Les sujets maigrissent, pàlissent; car le sang est le premier tissu dont les éléments subissent linfluence du plomb, qui exerce sur eux une action destructive. La fonte du tissu adipeux est plus marquée à la face, qui se ride et prend une expression de tristesse (Tanquerel).
Les téguments, la face en particulier, prennent une teinte jaune-pâle caractéristique qu'il est important de ne pas confondre avec la teinte jaune de lictère ou celle de la chlorose; outre cette coloration, il existe chez les saturnins un ton grisètre de la peau qui dépend uniquement de la présence, à la surface de celle-ci, d’une petite quantité de sulfure de plomb. La première teinte est en rapport avec la rigidité et la diminution du calibre des artérioles de la peau; son caractère dominant est d’être fixe et de ne pas se modifier sous l'influence des émotions morales, par exemple, ainsi qu'il arrive dans l’anémie simple; on la différencie de l’ictère vrai par sa coloration plus fauve, moins vive, ne tirant pas sur le vert. À côté des colorations spéciales de la peau, il faut ranger le liséré saturnin des gencives qui s’observe généralement à toutes les périodes de l’intoxication, soit qu'il provienne d’un dépôt métallique (sulfure de plomb, Darcet) que laisseraient les poussières plombiques à leur passage dans la bouche (liséré primitif), soit qu'il résulte d’une sorte d’élimination du métal par les glandes buccales et par les gencives, action comparable à celle qui se produit dans l'intoxication mercurielle (liséré secondaire, Schoenbrod). Les dents, particulièrement les incisives et les canines dela mâchoire inférieure, sont entourées d’un liséré bleu-foncé de deux à trois millimètres de largeur; quelquefois les gencives sont boursouflées et saignent facilement, mais, le plus souvent, elles subissent une
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sorle de résorption moléculaire, s’amincissent au niveau du liséré et laissent les dents plus ou moins déchaussées avec une teinte d’un brunclair. On trouve encore chez les saturnins des plaques ardoisées siégeant sur la muqueuse des joues et des lèvres, et qui paraissent se produire au niveau de petites ulcérations correspondant aux plaques du tartre ou à des dents cariées, par un mécanisme analogue à celui du tatouage. — L'haleine à une odeur repoussante, presque caractéristique, etles malades accusent en même temps une saveur à la fois sucrée et styptique.
Le pouLs des saturnins est petit, mou, facilement dépressible; le nombre des pulsations est diminué et s’abaisse à 50 et 40 par minute. L'étude des tracés sphygmographiques démontre l'existence d’un plateau, ondulé par des ressauts qui donnent à la pulsation le caractère tricrote et même polycrote; en outre, la ligne de descente est finement tremblée. Marey attribue le premier de ces caractères à une anomalie dans la contraction ventriculaire, preuve de l’action du plomb sur le muscle cardiaque; les oscillations de la ligne de descente sont dues à une légère trémulation musculaire, indépendante du tricrotisme et ordinairement insensible à l'œil de l'observateur. — L'URINE émise dans cette période est souvent peu acide, et dans certains cas neutre ou alcaline (Albert Robin).
Les individus qui sont dans cet état dyscrasique peuvent ne pas présenter d’autres phénomènes ; mais s’ils continuent à être exposés à la cause toxique, si l'élimination journalière du poison est brusquement diminuée (excès alcooliques), ou si enfin le plomb fixé dans les tissus est subitement déplacé et réintroduit dans la circulation (Rosenthal), on verra survenir des épiphénomènes aigus, de nature diverse, que je vais successivement décrire, et dont la colique saturnine peut être considérée comme le {fype.
Colique saturnine (1). — L'école physiologique regardait la colique de
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968 INTOXICATIONS. — DYSCRASIES TOXIQUES.
plomb comme étant de nature inflammatoire; Astrue localisait l'affection dans la moelle épinière; Briquet faisait siéger les douleurs dans les muscles abdominaux et non dans les viscères. S'il est vrai que l'hyperesthésie musculaire existe dans quelques cas, elle n’est qu’un élément fort peu important de la colique de plomb, et la théorie la plus satisfaisante sans comparaison est celle de la névralgie des plexus sympathiques abdominaux, la constipation étant l'effet de l'excitation anormale du splanchnique, nerf d'arrêt des mouvements péristaltiques ; de ce nerf dépendent aussi, suivant Heubel, le ralentissement du pouls et la diminution de la diurèse ; quant à l’irradiation plus ou moins générale de la douleur, elle tient aux différences dans le nombre de plexus intéressés, d’où l’apparition possible de quelques symptômes assez inconstants du côté de la vessie, par exemple. Cette interprétation, qui a pour elle l'anatomie pathologique (Tanquerel, Sesgond, Kussmaul et Maier), est la seule qui soit à l'abri de tout reproche capital, car les recherches de Heubel ont établi que, contrairement à l’ancienne théorie de Henle et de Hitzig, le plomb absorbé à l’état d’albuminate, n’exerce aucune action astringente ou tétanisante sur les muscles
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lisses et sur les vaisseaux, non plus qu'aucune action desséchante sur la muqueuse intestinale.
Le même auteur pense que les attaques de coliques qui surviennent après un long intervalle de santé, tiennent# une absorption plus abondante, ou bien à la rentrée, dans la circulation, du plomb dépesé dans les organes.
La colique de plomb existe environ 12 fois sur 14 cas d'intoxication saturnine; dans la moitié des cas elle constitue le seul épiphénomène morbide; dans l’autre moitié, elle s'accompagne, par ordre de fréquence, d'accidents arthralgiques, paralytiques, encéphalopathiques ; mais la subordination que Tanquerel avait voulu établir entre les uns et les autres aceidents est plus spécieuse que réelle, et résulte évidemment d’une statistique purement arithmétique; cette subordination n'existe pas; le développement des épiphénomènes secondaires n’est point en rapport avec la nature ou l'intensité de l'accident primitif; chaque forme de la maladie varie de fréquence suivant des conditions individuelles ou étiologiques encore obscures, et chaque accident peut naître isolément et pour son propre compte.
La colique de plomb peut débuter d'emblée, mais elle est ordinairement précédée de symptômes prodromiques que l’on peut réunir sous le nom de DYSPEPSIE SATURNINE; la bouche est pâteuse et amère ; il existe un état nauséeux permanent, avec vomissements pituiteux le matin; la langue est blanche, l’anorexie plus ou moins complète, l’haleine devient plus fétide, la saveur métallique s’accuse davantage: les garde-robes sont rares, difficiles et formées de matières dures et ovillées. — Cette forme de dyspepsie préparatoire ne doit pas être confondue avec la dyspepsie chronique des saturnins cachectiques, laquelle est due à un catarrhe gastrointestinal permanent, qui est lui-même sous la dépendance des altérations anatomiques décrites par Kussmaul.
L’intensité plus grande des phénomènes dyspeptiques, linappétence absolue, constituent un signe quelquefois important de l'apparition 1imminente d’une colique, qui débute par des douleurs de ventre dont Pacuité atteint en peu de temps un degré intolérable. Le siége de la DOULEUR est variable; elle peut occuper lombilic, l’épigastre, les flancs, l'hypogastre, soit ensemble, soit séparément; elle peut même se généraliser à tout l'abdomen, ou s’irradier vers les parties génitales, la vessie ou les lombes. Cctte douleur est continue et obtuse; mais, à des intervalles variables, elle présente des paroxysmes plus ou moins aigus, pendant lesquels le facies se grippe et prend le caractère abdominal ; les malades cherchent à se soulager en comprimant leur ventre sur une large surface ; ce moyen palliatif que connaissent tous les saturnins, avait été indiqué déjà par Fernel; il réussit dans les deux tiers des cas. La contraction spasmodique des muscles abdominaux produit dans les coliques violentes une rétraction de l'abdomen, qui s’observe moins fréquemment dans les coliques ordinaires. Quelquefois, ces muscles sont hyperesthésiés et le
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pincement ou le grattage de la paroi du ventre réveille des douleurs, dont Briquet à peut-être exagéré l'importance.
La CONSTIPATION est presque toujours très-opiniâtre, et les phénomènes dyspeptiques du début s’accentuent; la langue est saburrale, l’anorexie complète; les malades ont des nausées, des éructations, souvent même du hoquet; ils vomissent fréquemment des matières glaireuses ou bilieuses. La sécrétion de l'urine est naturellement diminuée, et la miction est douloureuse chez quelques malades.
La colique de plomb s'accompagne aussi d’une rétraction du foie, per- <eptible à l’aide de la percussion, mais qui n’affecte aucun rapport avec l'intensité de la colique ou des autres symptômes. Quand les douleurs commencent à se calmer, le foie reprend peu à peu ses dimensions antérieures, qu'il ne récupère, dans quelques cas, que longtemps après la cessation de tout symptôme abdominal (Potain). Cette rétraction du foie reconnait deux causes : tantôt une anémie véritable par défaut d'apport: tantôt une ischémie due à la contraction des vaisseaux hépatiques par suite de l’action du plomb sur les fibres musculaires lisses, qui entrent dans la constitution de ceux-ci.
La colique ne détermine pas généralement de réaction bien marquée sur les autres organes et sur l’état général; on observe néanmoins de la céphalalgie, des douleurs et des tiraillements dans les muscles des membres, un sentiment de constriction thoracique, etc. ; l’acuïté et la durée des douleurs provoquent une insomnie persistante, et les forces du malade S'épuisent rapidement. La température ne s'élève pas, le pouls présente une tendance à l’abaissement, l’apyrexie est ordinairement complète, mais elle n’est pas aussi constante que l'avait indiqué Grisolle ; ainsi, il n'est pas très-rare de voir, au début de la colique, la température s'élever à 38 et même à 39°, sauf les variations diurnes, et se maintenir à ce chiffre pendant un à deux nychthémères (Lorain).
La colique guérit habituellement au bout de quelques jours, à moins qu'elle ne soit abandonnée à elle-même, auquel cas elle peut durer plusieurs semaines; le retour des garde-robes et de l'appétit marque la cessation des douleurs.
ICTÈRE SATURNIN. — En dehors des colorations spéciales de la peau qui ont élé signalées plus haut, on peut rencontrer chez les saturnins deux formes d’ictère. La première forme ou ictère vrai, hépatique, est assez rare;ses conditions pathogéniques sont encore mal connues. Tanquerel admettait que la colique de plomb, à raison des douleurs si vives qu'elle détermine avait une influence directe sur les canalicules biliaires, dont elle déterminait le spasme ; mais outre que Tanquerel à confondu entre elles loutes les colorations jaunâtres de la peau chez les saturnins, on observe l'ictère vrai chez des individus qui n’ont jamais eu de coliques, et dans quelques cas, Tanquerel lui-même l'a vu disparaître dans le pa-
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roxysme des douleurs. Peut-être pourrait-on rattacher cet ictère aux mo- «<ifications du foie signalées plus haut. — La seconde forme, que l’on pourrait appeler ictère hématique, est plus fréquente; elle n’est que l’exagération de la teinte ictéroïde dont j'ai parlé à propos de la dyserasie saturnine ; les sclérotiques sont jaunes, mais la peau à une teinte moins franche que dans l’ictère vrai; en outre, les urines ne contiennent pas de matière colorante de la bile. Cette forme d’ictère est la conséquence d'une déglobulisation aiguë causée par la présence du plomb dans le Sang; celte déglobulisation jette dans la circulation une trop grande quantité de matériaux colorés pour que le foie, momentanément insuffisant, puisse les éliminer à l’état de pigment biliaire; ceux-ci infiltrent alors tous les tissus, et tendent à passer par l'urine à laquelle ils communiquent la teinte hémaphéique ; c'est encore là une application de la doctrine fé- <onde de notre éminent professeur Gubler sur l’ictère hémaphéique. Saturnisme cérébro-spinal. Névropathie saturnine (1). — C’est de propos délibéré que je n’inscris pas en tête de ce paragraphe le terme habituel d'encéphalopathie saturnine : cette qualification, proposée par Tanquerel, n’est pas toujours rigoureusement exacte, puisqu'elle laisse en <lehors d'elle tous les phénomènes afférant à la moelle, À vrai dire, je ne puis croire que ces phénomènes soient aussi exceptionnels que semble l’indiquer le silence des auteurs ; une observation plus aiten‘ive, l'application plus générale de l'analyse physiologique, montrera peut-être que les ac- <idents spinaux, pour être voilés par les phénomènes plus saisissants de-
(1) SToz, Loc. cit. — Monranceix, Du traitement de la colique métallique par l’alun (Arch. gén. de méd., 1828). — LAENNec (Mériadec), Sur l’épilepsie saturnine (Revue méd., 1828). — CoRBin, Rech. sur la colique de plomb (Gaz. méd., 1830).
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la perturbation cérébrale, n’en sont pas moins présents dans un certain nombre de cas. Quoi qu'il en soit, il est certain que le terme encéphalopathie, à ne considérer même que la forme commune de la maladie, prête encore à la critique, tandis que l’expression névropathie s'applique à tous les cas; pourtant elle à aussi un défaut, car elle embrasse à la fois les accidents du système nerveux périphérique et ceux du système central, deux ordres de faits qu'il importe de séparer, ne füt-ce qu’au point de vue du pronostic; le terme saturnisme cérébro-spinal me parait répondre à toutes les exigences.
Je n’admets pas que la névropathie saturnine soit d’origine urémique, par ce simple fait que j'ai vu plusieurs fois les accidents cérébraux survenir chez des individus qui ne rendaient d’albumine ni avant, ni pendant, ni après l'attaque; d’ailleurs, Palbuminurie n’impliquant pas forcément une encéphalopathie urémique, il faudrait, en outre, que l'examen de l’urine démonträt l’existence de la lésion brightique, avec une diminution sensible de l’urée ou des matières dites extractives. — La théorie pathogénique la plus satisfaisante est celle qui rapporte les phénomènes à l’anémie cérébrale, soit que le plomb exerce son action surtout sur les éléments musculaires des plus petits vaisseaux du cerveau, au niveau de leurs ramifi cations capillaires, mais encore contractiles (Rosenstein) ; soit que les capillaires soient comprimés par l’œdème interstitiel de la substance cérébrale (Heubel). — Enfin, je dois citer l'opinion d'Hermann, pour qui l’encéphalopathie serait une manifestation d’un véritable empoisonnement aigu, produit par le passage du plomb de la masse du sang dans la substance cérébrale.
Le saturnisme cérébro-spinal est beaucoup plus rare que la colique : il n’est observé en général qu'une fois sur 14 malades. Il succède à la colique dans le plus grand nombre des cas, mais n'apparaît qu'au moment où l’affection abdominale diminue d'intensité, et l’on doit le redouter quand on voit cesser brusquement une violente atteinte de colique, et que les signes prodromiques dont je vais parler viennent à apparaître. Dans d’autres circonstances plus rares, lencéphalopathie peut débuter brusquement, sans avoir été précédée d'aucune manifestation saturnine.
Le saturnisme cérébro-spinal est précédé, dans la moitié des cas, par des PRODROMES qui sont communs aux diverses formes de la maladie, et qui viennent un jour ou quelques heures seulement avant l'invasion des symptômes aigus. Ces prodromes sont : une céphalalgie frontale accompagnée de vertiges, un léger degré de stupeur; le sommeil est agité, interrompu par des hallucinations, d’autres fois l’insomnie est complète, et ce signe a une grande importance pronostique, surtout quand il s'accompagne de troubles passagers du côté des organes des sens, tels que l’hébétude du regard, la diplopie, le strabisme et d’autres modifications pupillaires, affaiblissement de l’ouïe ou tintements d'oreille. On observe aussi des fourmillements, de l'embarras dans les mouvements et quelquefois de la dysphagie,
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ou bien une sensation de constriction au pharynx. L'état moral est toujours plus ou moins troublé; tantôt ce trouble se traduit par de l'agitation sans motif, des terreurs soudaines, tantôt par un état de tristesse et de dépression profondes.
Quand le saturnisme cérébro-spinal est constitué, il peut affecter plusieurs modalités qui sont en rapport avec la prédominance de tel ou tel ordre de phénomènes, et que les auteurs classiques (Grisolle, Tanquerel) ont différenciées sous les noms de forme délirante, comateuse, convulsive et mixle. Ges diverses formes, que leurs qualifications désignent assez, ne restent pas toujours isolées; elles peuvent se succéder ou se combiner, c'est même là le cas le plus ordinaire.
Le DÉLIRE salurnin varie beaucoup dans son intensité; il constitue une des formes les plus fréquentes de l'encéphalopathie. Parfois, c’est un délire tranquille qui n'offre rien de bien caractéristique, s'accompagnant de phénomènes d'excitation ou de dépression cérébrale, et d'expressions diverses très-mobiles de la face et en rapport avec la nature de ces symptômes; les facultés intellectuelles sont toujours assez atleintes, les malades confondent leurs mots, font des réponses incohérentes, perdent la notion des personnes ou des lieux, ou se livrent à des actes étranges rappelant le vertige épileptiforme; ou bien ils présentent des hallucinations de la vue et de l’ouïe, phénomènes qui ont une grande analogie avec ce que l’on observe chez certains Iypémaniaques. Parfois, le délire furieux plus ou moins continu, avec incohérence des idées, reproduit assez exactement l’apparence d’un maniaque en fureur.
Les CONVULSIONS salturnines, qui comprennent aussi l’épilepsie plombique, apparaissent plus fréquemment encore que le délire. Elles peuvent être générales ou partielles : dans le premier cas, elles débutent ordinairement par un tremblement généralisé, comparable à celui qui accompagne le frisson des fièvres intermittentes (Compendium) ; dans le second, elles se montrent à la face, dans un ou plusieurs membres ou dans un groupe de muscles. Ordinairement, elles affectent la forme elonique; plus rarement, elles sont toniques et déterminent alors un état semi-tétanique, avec extension de la tête, roideur du corps et du cou (Nivet). Mais, dans ces formes particulières, et c’est ce quiles différencie surtout des convulsions épileptiformes, la connaissance est conservée; toutefois les malades présentent toujours un degré nettement accusé de stupeur. — Les convulsions épileptiformes ne sont pas précédées d’aura; on à pourtant noté dans quelques cas une sensation vertigineuse de tournoiement; un cri initial a été observé dans 1/16 des cas. Elles débutent par une- perte de connaissance subite et d'assez longue durée; puis l'individu revient peu à peu à lui, ou bien des mouvements convulsifs apparaissent, accompagnés ou non de roideur; les secousses spasmodiques sont brusques et générales, avec prédominance dans les membres supérieurs; l’orifice buccal est cou-
974 INTOXICATIONS. — DYSCRASIES TOXIQUES.
vert d’écume sanguinolente; la respiration est courte et anxieuse. C’est dans celte forme surtout que l’on observe des symptômes médullaires, tels que mouvements automatiques, contractures, et un certain degré de faiblesse et d’anesthésie des membres inférieurs, contrastant avec l'intégrité de la motilité aux membres supérieurs; plus rarement il y a des mouvements automatiques de déglutition, et de la rétention d'urine, ainsi que je l'ai constaté à l'hôpital de la Charité. Au bout de quelques instants, la résolution survient; la respiration est sterloreuse, la face palit, les pupilles se dilatent, l'intelligence reste obtuse, et le patient tombe dans un: état de somnolence plus ou moins profond, jusqu’à l'explosion d’un nouvel accès. Dans quelques cas très-rares, les convulsions peuvent prendre l’apparence cataleptiforme (Tanquerel).
Le CoMA saturnin peut constituer à lui seul toute la maladie : mais ordinairement, il apparait, comme je viens de le dire, soit après un accès épileptiforme, soit après une attaque délirante dont il vient constituer le stade terminal. Cet état comateux, quand il survient d'emblée, n'est généralement pas très-intense; la somnolence est interrompue d’un instant à l’autre par un peu d’agitation et quelques mouvements automatiques ; le malade excité, puis interrogé, répond encore aux questions qu'on lui fait, mais 1l retombe aussitôt dans sa torpeur.
Parmi les formes rares que peut affecter le saturnisme cérébro-spinal, je citerai la forme paralytique générale (Devouges, Bourdesol), et la forme hydrophobique (Montault).
Îl'est impossible d'associer les symptômes précédents et de déterminer des types d’encéphalopathie saturnine; tous ces accidents, en effet, peuvent se combiner de diverses manières, et l’on peut dire que chaque malade présente son type particulier.
La marche et la durée du saturnisme cérébro-spinal sont extrêmement variables : chaque symptôme dominant arrive rapidement à son summum d'intensité, persiste pendant quelques minutes, puis disparaît graduellement ; une période d'accalmie survient : elle dure plus ou moins longtemps, jusqu'à ce qu'un nouvel accès apparaisse. Le délire, quand il est intermittent, peut durer de 3 à 15 jours : les convulsions, de quelques minutes à 24 heures; le coma incomplet, de 2 à 8 jours : telles sont les moyennes. le plus généralement adoptées. — Les malades peuvent succomber brusquement, soit au milieu ou à la suite d’une seule attaque convulsive ou délirante, soit quand celles-ci deviennent subintrantes, soit après un coma de durée variable. Autrement, la sterteur se dissipe, les accès s’éloignent et diminuent de durée; le patient revient à lui.
Paralysies saturnines (1). — Bien connues quant à leurs symptômes, ces paralysies ont une pathogénie encore hypothétique. Dans la majorité
(1) ANDRAL, Clinique méd., t, IV. — TANQUEREL, Essai sur la paralysie de plomb ou
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des cas, la localisation est toute spéciale, et Manouvriez l'attribue à une action locale directe du plomb sur les parties atteintes; mais, quant à ce qui concerne la genèse de la paralysie elle-même, les opinions sont trèsvariables : Westphal croit à une affection primitive du tronc nerveux, aboutissant à la régénération; Raymond admet une lésion des cornes antérieures de la moelle, mais l'hypothèse la plus vraisemblable, puisqu'elle est en quelque sorte commandée par la diffusion de la paralysie, est celle de Heubel qui, dès 1871, a admis une action du plomb sur les rameaux Intra-musculaires des nerfs.
Les paralysies saturnines sont rarement primitives, à moins qu'elles ne se déclarent chez des individus qui ont été exposés depuis longtemps aux émanalions plombiques. Elles existent environ 2 fois sur 14 saturnins. Qu’elles succèdent ou non à des épiphénomènes aigus, elles sont annoncées par des lassitudes et une sensation d’engourdissement dans les parties qui vont être atteintes ; l'excitation déterminée par la marche diminue ou accroit ces signes prodromiques; mais bientôt, l'engourdissement augmente, les parties deviennent le siége de petits tremblements irréguliers, la paralysie s'établit, incomplète d’abord, et n'atteignant son maximum qu'après un certain espace de temps.
Le siége de la paralysie offre de nombreuses variétés ; ainsi, elle est rarement générale et peut se limiter à un membre, à un groupe de membres ou même à un muscle seul; toutefois elle intéresse plus particulièrement les museles extenseurs. Les membres supérieurs sont cinq à six fois plus souvent atteints que les inférieurs, mais ils sont rarement paralysés
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976 INTOXICATIONS. — DYSCRASIES TOXIQUES.
dans toute leur étendue; l’avant-bras, le poignet et la main, sont ordinairement les seules parties affectées; l’avant-bras est dans une position intermédiaire entre l’abduction et l’adduction; le poignet et les doigts sont fléchis, et le malade ne peut écarter ceux-ci que très-imparfaitement; les mouvements d'opposition du pouce sont diminués; la main, ne se fermant qu'incomplétement, ne peut plus retenir les objets d’un petit volume. La paralysie portant plus spécialement sur tel ou tel groupe de muscles, il en résulte dans l'attitude et les mouvements de l’avant-bras et du poignet des différences notables; le poignet peut être dévié en dehors et en dedans, la pronation est plus ou moins exagérée, etc. Les deux membres sont généralement atteints au même degré. Au milieu des muscles paralysés, certains restent indemnes, comme le long supinateur par exemple, dont l'intégrité constitue un signe diagnostique différentiel entre les paralysies radiales à frigore et les saturnines (Duchenne). Mais cette intégrité n’est pas constante, témoin le cas où Elgnowski a vu les deux supinateurs pris à la fois. — Je rattacherai à la paralysie radiale le phénomène connu sous le nom de fumeur dorsale du poignet. Gette tumeur, bien étudiée dans ces derniers temps par le professeur Gubler, est caractérisée par une tuméfaction indolente, rarement accompagnée de rougeur, située sur la face dorsale de la main, pouvant varier de volume dans un très-court espace de temps, et se compliquant quelquefois de ténosite crépitante au niveau des gaines synoviales de l’avant-bras. Elle survient après la paralysie, et disparait en général quand les mouvements ont repris leur intégrité; quand elle à disparu, on ne trouve plus trace de son existence dans les synoviales du dos de la main (Gubler). Rattachée soit à la goutte saturnine, soit à une influence trophique (Charcot), elle est probablement identique aux arthropathies et aux adénites que le repos amène dans quelques cas de fractures (Gosselin); au surplus, dès 1857, Moritz Meyer avait déjà signalé dans ces cas le soulèvement des os mélacarpiens.
Plus rarement la paralysie siége sur les membres inférieurs, l'appareil vocal, les muscles intercostaux et le diaphragme, ce qui implique autant de symptômes particuliers, qui sont en rapport avec la fonction des parties atteintes et le degré de la lésion.
Dans les muscles paralysés, la contractilité électrique est rapidement abolie; mais on n’est pas encore absolument fixé sur la question de savoir si le désordre de cette contractilité précède ou suit la perte de la contractilité volontaire. Cette lésion électro-musculaire porte de préférence sur certains muscles, ainsi le supinateur et l’anconé gardent habituellement leur intégrité, et les muscles de l’éminence thénar sont simplement parésiés. Toutefois, j'ai signalé dans mon TRAITÉ DES PARAPLÉGIES UN Cas où la contractilité électrique était conservée partout, el Moriz Meyer à observé quelques faits semblables.
Quand la paralysie a une durée un peu longue, il peut survenir des
INTOXICATION SATURNINE. — SATURNISME CHRONIQUE. 977
modifications diverses dans la température, la nutrition et la circulation des parties affectées. Tanquerel a vu les membres paralysés souvent couverts «de sueur ; si le membre est pris dans sa totalité, il finit par s’atrophier; si la lésion est limitée à un groupe de muscles, ceux-ci seuls s’atrophient, et les dépressions qui se forment alors à la place qu'ils occupent, font un remarquable contraste avec les reliefs des muscles voisins que la paralysie n’a point affectés.
La paralysie saturnine suit une marche lente, mais progressive; elle n'arrive à son maximum qu'après plusieurs jours. Elle peut rester limitée aux muscles primitivement envahis; mais, dans la plupart des cas, elle marche de haut en bas, se généralisant ainsi au membre, ou à un segment de membre tout entier. La durée est absolument indéterminée; la guérison peut être complèle ou incomplète; elle s'opère lentement, par degrés, de haut en bas, sauf pour les doigts qui reprennent parfois leurs mouvements avant le poignet.
La paralysie présente rarement des formes particulières, différant de celles que je viens d'indiquer. La forme hémiplégique, signalée par Stoll, Andral, Tanquerel, étudiée à nouveau par Raymond, est accompagnée d'une hémianesthésie, semblable à celle que l’on remarque chez les hystériques, ou dans les lésions du pied de la couronne de Reïl; mais la lésion causale de cette anesthésie, si tant est qu’elle existe, demeure encore inconnue. On peut observer aussi une forme paraplégique, mais c’est la plus rare de toutes, ainsi que je l’ai établi dans mon travail sur les PARAPLÉGIES.
Tremblements, névralgies, arthralgies Cri — Plusieurs formes de tremblements sont dues au saturnisme chronique : l’une est une sorte de trémulation musculaire, insensible à l'œil, et que révèlent seules les ondulations brèves et isochrones qui s'inscrivent sur la ligne de descente des tracés sphygmiques; cette trémulation paraît indépendante du tricotisme. — La seconde, qu'on pourrait ranger dans la classe des astasies musculaires (Gubler), précède habituellément la paralysie, dont elle pourrait être considérée comme le premier degré; elle est produite par une diminution de l’action musculaire. — La troisième, ou véritable tremblement saturnin, est précédée d’une faiblesse progressive dans les membres thoraciques, affecte d’abord les mains, reste souvent unilatérale et localisée à droite, et devient rarement générale. Les oscillations décrites par les mains des trembleurs, ne présentent rien de caractéristique ; elles augmentent par la fatigue et vers la fin de la journée, caractère distinctif d’avee le tremblement
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JACCOUD. — Path. int., 6e édit. I, - @
978 INTOXICATIONS. — DYSCRASILES TOXIQUES.
alcoolique (Lafont). Mais tandis que chez certains malades le tremblement prend l'apparence que je viens de décrire, chez d’autres, comme chez les mineurs du Harz par exemple (Brokmann), il peut présenter plusieurs variétés offrant avec le tremblement mercuriel la plus grande analogie. Ainsi, dans quelques cas, il consiste dans un tremblement partiel, siégeant aux mains, acéru par les mouvements spontanés, pouvant gagner lorbiculaire des lèvres et les zygomatiques; dans d’autres, plus rares, 1l se rapproche du type de la paralysie agitante (trémulation des lèvres, claquement des mâchoires, branlement de la tête, ete). Ces variétés suivraient les grandes attaques de colique.
Le tremblement saturnin a été nié par quelques auteurs qui l'ont rapporté à l’alcoolisme. Gette opinion est évidemment très-exagérée ; néanmoins l’on peut dire que ce symptôme ne présente en lui-même aucun caractère qui permette de le distinguer des tremblements toxiques en général. La pathogénie en est obscure : on l’a attribué à la présence du plomb dans le cerveau, dans les muscles, et à la lésion microscopique de ces derniers, ete. Hollis prétend qu'il atteint surtout les ouvriers qui travaillent le plomb à de hautes températures.
Les symptômes douloureux que l’on désigne sous le nom de NÉVRALGIES saturnines, ARTHRALGIES, myalgies, sont ceux que l’on rencontre le plus fréquemment, après la colique, dans le cours de l’intoxication plombique. Tanquerel les considérait comme étant d’origine névralgique, quoiqu'ils n’aient aucun rapport avec le trajet des nerfs. La vérité est que ces douleurs ont un ssiége extrêmement variable : elles peuvent être superficielles et n’occuper que la peau ; profondes et siéger soit dans les os, soit dans les masses musculaires, soit enfin au niveau des articulations. [ci, d'après Hitzig, l’action du plomb sur ces divers systèmes est surtout en jeu comme condilion pathogénique, et cette action se produirait sous l'influence du sang intoxiqué, dont les albuminates métalliques se dialyseraient plus facilement dans les tissus, quand, pour une cause quelconque, la pression augmente .dans les artérioles.
Les douleurs saturnines siégent surtout aux membres inférieurs, au niveau des masses musculaires et des articulations, avec prédominance du côté de la flexion; plus rarement elles occupent les membres supérieurs, les muscles lombaires.et thoraciques, le cuir chevelu et la face; elles sont précédées d’engourdissements, de lassitudes. Une fois constituées, elles présentent de grandes différences dans leur nature et dans leur intensité ; tantôt c’est une simple sensation de fatigue, une constriction, tantôt c'est une véritable douleur contusive et lancinante, continue, avec exacerbations qui surviennent plutôt pendant la nuit, et empêchent tout sommeil. La chaleur les calme quelquefois et les exaspère souvent, mais la pression douce exercée sur les régions douloureuses produit presque toujours une sensible rémission. Aux membres inférieurs, et principalement aux mollets,
INTOXICATION SATURNINE. — SATURNISME CHRONIQUE. 010
les douleurs saturnines sont fréquemment accompagnées de contractures à répétition, pendant lesquelles les muscles atteints offrent une rigidité comme tétanique. Elles ne déterminent aucune réaction phlegmasique locale ou générale. La durée de ces douleurs varie de quelques jours à un ou plusieurs mois, la marche en est très-irrégulière, la terminaison toujours favorable.
Troubles de la sensibilité générale. — L'ANESTHÉSIE apparait à une période assez avancée de l’intoxieation ; elle accompagne ordinairement la paralysie, mais peut succéder aussi à une colique, et coïncider avec l’apparition des douleurs saturnines. Elle à été rapportée à une dégénérescence granuleuse de la myéline au veau des parties paralysées (Lancereaux) ; mais 1l est plus simple d'admettre avec Gubler, Rosenstein et Hitzig, qu’elle est sous la dépendance d’une anémie de la peau par contracture des artérioles du derme, puisqu'on peut la faire cesser temporairement par la rubéfaction de la peau (Gubler), ou par une sudation énergique (Albert Robin).
Cette abolition de la sensibilité peut se montrer sous les apparences les plus variables, elle est superficielle, profonde, anesthésique, analgésique, hypesthésique thermanesthésique ou bien encore hypopallesthésique (Gubler). La sensibilité électrique est abolie ou diminuée. Toujours partelle, l’'anesthésie est limitée à une portion du tronc ou des membres, et occupe le dos de la main, la partie postérieure de l’avant-bras, le côté externe du mollet, le ventre, la poitrine, respectant cependant l’épigastre ; d'une manière générale, le côté droit et le membre supérieur seraient plus particulièrement atteints (Manouvriez). La réception des impressions sensitives est aussi parfois modifiée; le malade se trompe sur la sensation qu'on lui fait éprouver, et perd le se imentde la possession et de la continuité de ses membres. La perception des impressions tactiles éprouve un retard très-sensible, variable avec les individus, et qui atteint de 1/15 à 1/2 seconde, suivant les régions explorées (Brouardel). Parmi Les formes plus rares d’abolition de la sensibilité, je signalerai l’anesthésie hémilatérale de la main avec intégrité de la motilité (Tanquerel), lhémi-anesthésie qui accompagne toujours le phénomène hémiplégie, et en dernier lieu des phénomènes ataxiques (Raymond); mais, dans les quelques observations connues d’ataxie saturnine, l'influence du plomb n’est encore rien moins que prouvée.
L’anesthésie n’est pas le seul trouble de la sensibilité générale qui puisse survenir dans l’intoxication saturnine ; Rosenthal a observé des byperesthésies et des névralgies véritables à siége intercostal; mais comme ces dernières apparaissent surtout dans l’anémie cachectique des saturnins, il y a lieu de se demander si elles sont bien d’origine plombique, ou si elles ne dépendraient pas plutôt de la dyscrasie anémique.
Troubles des sens (1). — Il existe des malades chez lesquels les
(1) BEER, Lehre von den Augenkrankheiten. Wien, 1813-1817. — DupLay, De l'amau-
J80 INTOXICATIONS. — DYSCRASIES TOXIQUES.
troubles de la VUE constituent la première expression symptomatique de l'intoxication, mais ceux-ci, le plus souvent, succèdent à d’autres accidents. Ces troubles reconnaissent des causes très-variées, de sorte qu’il est possible de les classer suivant plusieurs chefs : 1° troubles dus à l’action du métal sur le système musculaire de l'appareil de la vision, et dont les plus importants sont : la parésie de la paupière supérieure, le strabisme et les troubles dans l’accommodation (Stellwag) ; — 2° troubles dus à une névrite optique, ou à une atrophie pupillaire consécutive à celleci (Schneller, Hutchinson), ou enfin à un ædème de la pupille, lequel dépend d’un étranglement du nerf optique par du liquide accumulé dans l’espace intervaginal; les deux première® lésions sont habituellement primitives et constituent une affection saurnine spéciale; la dernière, causée par une augmentation de la pression intra-crànienne, succède au saturnisme cérébro-spinal ; — 3° troubles dus à une rétinité albuminurique où à une amaurose urémique, ne différant en rien de ceux que l’on observe dans la maladie de Bright ou chez les urémiques.
Chacune de ces formes possède une symptomatologie particulière, en rapport avec la lésion causale, mais dont les termes ne sont pas encore nettement connus; en général, les troubles de la vue, chez les saturnins, suivent la marche suivante : la vue baisse peu à peu, et en quelques heures ou quelques jours au plus, la cécité survient, complète ou incomplète, mais les deux yeux sont toujours atteints; la pupille est plus ou moins dilatée, peu ou point contractile, le regard est fixe; au bout de 4 à 6 jours, la guérison s'opère graduellement ou même brusquement ; dans le premier cas, elle est complète après un ou deux mois. Évidemment, quand l’on aura affaire à une atrophie prononcée de la pupille, le pronostic sera beaucoup plus grave.
La surniTÉé chez les saturnins est mal connue ; d’après Tanquerel, elle
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INTOXICATION SATURNINE. — SATURNISME CHRONIQUE. 981
succéderait toujours à l’arthralgie. Quant aux modifications qui ont été remarquées dans le goût et l’odorat, elles sont sous la dépendance immédiate de l’hémianesthésie saturnine.
Dans des cas très-rares, on a observé, chez des jeunes filles employées dans des fabriques de blanc de céruse, des accidents hystériques et choréiques (hémichorée) (Lewis).
Manifestations rares (de l’intoxication saturnine. — Quoi qu’on en ait dit, l'ALBUMINURIE (1) n’est pas commune dans le cours de lintoxication saturnine ; si elle peut apparaître au moment de lexplosion d’un épiphénomène aigu, tel que colique très-intense, accidents cérébraux, etc. (AID. Robin), il n’en est pas moins vrai que ce cas est de beaucoup le moins fréquent, et que la condition pathogénique la plus nette du symptôme est la cachexie saturnine. Dans sa forme la plus accentuée, cette albuminurie est d'origine purement humorale et cachectique; les lésions rénales, quand elles existent, ne sont que consécutives; si elle était due à une irritation sécrétoire, les composés plombiques que l’on administre dans un but thérapeutique produiraient de lalbuminurie, tandis que ces préparations sont assez fréquemment employées pour déterminer un effet diamétralement opposé.
Les affections saturnines du SYSTÈME OSSEUX sont toujours survenues au milieu des symptômes ordinaires de la cachexie la plus avancée. Ils ont été bien observés par Lewy, qui les a notés 23 fois sur 1186 saturnins, et qui les attribue à ce que le système osseux est un des points où le métal s’accumule en grande proportion (2 à 3 pour 100 (Lewy). Ces lésions, carie, nécroses, périostites alvéolaires, ont siégé 15 fois à la mâchoire supérieure, 4 fois aux os de l’avant-bras, 2 fois aux vertèbres, 2 fois à la cuisse, 1 fois aux côtes et 1 fois au sternum, chez des hommes de 20 à 36 ans. Le pronostic est favorable.
Sur 1186 saturnins, Lewy a observé 26 fois les accidents qu'il désigne
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982 INTOXICATIONS. — DYSCRASIES TOXIQUES.
sous le nom d'ASTHME SATURNIN (1). La forme aiquë a été dans 8 cas l'unique manifestation du saturnisme; elle reconnaît pour cause des inflammations locales que produit sur la muqueuse bronchique l’inspiration d’un air imprégné de poussières plombiques; elle est essentiellement caractérisée par une bronchite avec dyspnée paroxystique, toux pénible et quinteuse, respiration courte, expectoration rare formée de crachats muqueux et grisätres, sans autres signes stéthoscopiques que des râles de bronchite. Cet asthme aigu dure de quelques heures à huit et douze jours; la réaction fébrile est faible ou nulle. Par son origine (poussières) et par sa forme symptomatique, on peut assimiler cet asthme saturnin aux Catarrhes d'été et aux asthmes de foin. — La forme chronique à une pathogénie et une étiologie toutes différentes : il ne s’agit plus ici d'action locale; c’est en effet dans l’intoxication confirmée, chez les ouvriers exposés aux vapeurs du plomb en fusion, ou chez ceux qui, convalescents d’une pneumonie ou de toute autre affection grave des voies respiraloires, se remettent hâtivement au travail, c’est dans ces cas, dis-je, que l’on voit naître l’asthme saturnin chronique. La toux est sèche, l’expectoration peu abondante, la respiration accélérée, la dyspnée extrême pendant les paroxysmes qui durent très-longtemps, et ces symptômes évoluent au milieu des signes de l’anémie cachectique. Get asthme chronique conduit à l’'emphysème, à la mélanose saturnine du poumon, avec tuberculose (caséification) comme complication.
Cachexie saturnine, — Les individus qui ont éprouvé à plusieurs reprises des accidents saturnins plus ou moins graves, et qui continuent pourtant à travailler les préparations plombiques, arrivent à un état cachectique qui n’est autre qu'une exagération de la dyscrasie décrite au début de cet article. Dans des circonstances plus rares, chez des malades plus susceptibles, la cachexie apparaît primitivement sans avoir été précédée d’épiphénomènes aigus. — L'action stéatosante du plomb sur les fibres musculaires produit une dénutrition des muscles striés, une altération granulo-graisseuse des fibres lisses qui entrent dans la constitution des plans sous-muqueux des artères et des veines, et l’activité de ces divers systèmes s’en trouve d'autant ralentie; en même temps le sang, diminué dans le nombre, la forme et la qualité des globules, ses éléments actifs, ne suffit plus à l'entretien des échanges organiques, la résultante de ces diverses déchéances est le ralentissement des combustions et du double mouvement continu d’assimilation et de désassi-
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INTOXICATION SATURNINE. — SATURNISME CHRONIQUE. 983
milation. En admettant même qu'à un moment donné, le plomb: ait complétement disparu de lorganisme, ces altérations n'en existent pas moins, sans compter celles que le métal a laissées dans son passage à travers les émonétoires. — Les symptômes de cette cachexie seront donc ceux d’une dyscrasie saturnine très-avancée, compliquée de tous les signes de Fanémie : le malade maigrit considérablement, les colorations plombiques des dents et de la face, l'état fongueux des gencives, la fétidité de l’haleine, laridité de la peau, les troubles digestifs se présentent avec leur plus haut degré d'intensité; en même temps tous les tissus pâlissent, le pouls devient petit, irrégulier, et l'on perçoit au cœur et dans les artères les bruits anormaux symptomatiques de l’anémie.
Le saturnisme chronique prédispose aux avortements (C. Paul); la mortalité des eufants nés de parents saturnins serait considérable, et ceux qui résistent présenteraient une infériorité marquée du côté du système nerveux (Roques.)
On a admis qu’il existe un antagonisme entre le saturnisme et la PHTHISIE TUBERCULEUSE (Tanquerel, Beau, Pidoux), mais les statistiques de Ludwig Hirt montrent que la tuberculose est plus fréquente chez les ouvriers qui manient le plomb (21 pour 100) que chez ceux qui travaillent le fer ou le cuivre (12 pour 100). Reste à savoir maintenant si le plomb exerce sur les individus une influence propre, ou s’il ne faat tenir compte que de l’action des poussières inspirées.
La question des rapports de cause à effet qui relieraient le saturnisme à la courre est loin d’être élucidée. Garrod, se fondant sur l’insuffisance des combustions et par conséquent l'excès d’acide urique dans le sang des saturnins, en même temps que sur l'insuffisance dans l'élimination de cet acide par le fait des lésions rénales, admet une influence pathogénique directe du saturnisme sur la goutte; mais, outre que les termes de la genèse établie par Garrod ne sont pas tous démontrés, il faut se rappeler que la goutte est très-rare chez les ouvriers cérusiers de Paris, et que, dans les cas bien établis de goutte chez les saturnins, la simple coïncidence pourrait bien être en jeu. J’admets toutefois que les conditions nouvelles que crée dans les échanges nutritifs l'apparition du saturnisme, peut favoriser l'explosion d'accidents goutteux, chez un individu en puissance de goutte héréditaire, ou exagérer des phénomènes goutteux préexistants:
DIAGNOSTIC ET PRONOSTIC
Quelle que soit la forme de l’intoxication saturnine, abstraction faite des paralysies brachiales et de la colique qui présentent une symplomatologie presque pathognomonique, le diagnostic ne peut être fait que par l’anamnèse, ou par la coexistence d’une autre affection saturnine, de sorte
984 INTOXICATIONS. — DYSCRASIES TOXIQUES.
que le clinicien doit d’abord et avant tout connaître et avoir présentes à l'esprit toutes les causes possibies d'intoxication.
L'ensemble des symptômes anémiques et cireulatoires, et les colorations diverses qui constituent l’état de dyscrasie saturnine, permettront difficilement de confondre celle-ci avec une autre affection, et la profession ou les habitudes du malade fixeront immédiatement le diagnostic dans les cas embarrassants. — Le liséré saturnin a la valeur d’un signe pathognomonique, et la coloration des gencives que détermine l'absorption longtemps prolongée d’un sel d'argent ne pourrait même pas en imposer, en l’absence de toute anamnèse, vu la teinte ardoisée spéciale de la peau produite par les composés binaires. Des douleurs vives, à paroxysmes, siégeant dans l’abdomen, soulagées par la pression; une constipation trèsopiniâtre, des vomissements, avec une apyrexie complète, constituent un ensemble symptomatique caractéristique de la colique saturnine, et qui ne pourra être confondu avec aucune affection douloureuse de l'abdomen, s’accompagnant de fièvre ou de diarrhée. — Les douleurs saturnines et les accidents cérébro-spinaux réclament impérieusement pour l'établissement de leur diagnostic la notion des commémoratifs. Il n’est qu'un cas où la forme même des accidents pourrait avoir un caractère spécial, c’est quand les divers symptômes de saturnisme cérébro-spinal sont réunis et alternent entre eux dans un court espace de temps : le délire, le coma, les convulsions, survenant tour à tour, sans coïncidence d’une affection aiguë et s’accompagnant des symptômes que j'ai signalés plus haut, ne se rencontrent guère, avec ce mode d'association, dans un autre groupe de maladies. Enfin, l'étude de la température pourra venir en aide au diagnostic, ainsi que je l'ai montré dans mon cas de l'hôpital de la Charité; la coexistence des symptômes ci-dessus avec une température normale devra toujours éveiller des doutes sur la possibilité d’une névropathie saturnine. — Les paralysies ont quelque chose de plus caractéristique : ainsi, le mode de début, la circonscription à une certaine partie du système musculaire, notamment aux extenseurs, l'intégrité du supinateur, l’anesthésie, l’abolition de la contractilité électrique, la bilatéralité habituelle du désordre, le tout coïncidant avec l'absence de signes pouvant faire songer à une affection cérébrale ou médullaire, ne permettront pas de confondre l'akinésie saturnine avec une autre paralysie. Quant au diagnostic des autres épiphénomènes de l’intoxication, tels que l'asthme, les troubles de la sensibité spéciale, il est impossible sans le secours de l'anamnèse.
Le pronostie ne peut être formulé d'une manière générale, la suscepübilité individuelle domine tout : cependant on peut dire que le plus ordinairement la eolique et l’arthralgie sont peu dangereuses; que les paralysies ont souvent une durée et des conséquences fàcheuses, et que, de tous les accidents, la névropathie est le plus redoutable,
INTOXICATION SATURNINE. — SATURNISME CHRONIQUE. 985
TRAITEMENT (1)
La PROPHYLAXIE des maladies saturnines comprend un certain nombre de préceptes que les individus qui font travailler ou qui travaillent le plomb et ses composés doivent avoir toujours présents à l'esprit : ne pas chauffer les pièces où travaillent les peintres, ne pas faire de grattage dans des lieux confinés, aérer les endroits où se manipulent les composés saturnins, empêcher les ouvriers de préparer ou de prendre leurs repas dans les ateliers, ou de travailler à jeun; user, avec une grande exactitude, de tous les soins de propreté, y compris l’emploi de bains savonneux ou sulfureux, éviter les excès de tout genre et en particulier les excès alcooliques, enfin quitter les travaux saturnins dès que surviennent l’amaigrissement el la pâleur, telles sont les règles les plus indispensables.
- La DYSCRASIE SATURNINE réclame l'emploi des foniques et de l'iodure de potassium : les toniques ont pour but d'activer la nutrition et la régénération des globules sanguins : l’iodure de potassium active l'élimination du plomb par les émonctoires (Oettinger), et la désassimilation des albuminates métalliques fixés dans la trame de l'organisme (Gubler). — L’administration de l’opium pourra aussi rendre des services dans les cas d’asthénie profonde, en déterminant chez le saturnin cachectique une
(1) CLUTTERBUCK, Method of trealing those affections which arise from the poison of Lead. London, 1794. — MonTanceIx, Du traitement de la colique métallique par l'alun (Arch. gén. de méd., 1828). — Guiccor (Natalis) et MELSENS, Action thérap. de l’iodure de potassium (Compt. rend. Acad. Sc., 1849). — MALHERBE, Rech. clin. et chim. sur l'emploi de l'iodure de potassium dans les maladies saturnines (Revue méd. chir., 1854). — DECAISNE, Même sujet (Bullet. Acad. de Belgique, 1854). — NICHOLSON G00L- DEN, Même sujet (The Lancet, 1854). — Persulfure de fer dans l'intox. sat. (Bullet. de thérap., 1855). — ARAN, Traitement par le chloroforme (Union méd., 1855). — FOURNIER, Même sujet (Gaz. hôp., 1855). — BEauporz, Sur le traitement par l’iodure de pot. et les sulfureux (Journ. de méd. de Bruxelles, 1856). — Briquer, Bullet. de thérap., 1857. — VAN HOLSBECK, Électricité (Ann. de l’électr. méd., 1862). — Mrcuez, lodure de potassium (Union méd., 1867). — MarGuEriTTe, Soufre à l’intérieur (Bullet. de thérap., 1867). — PANTHEL, Nitrate de bismuth (Memorabilien, 1867). — BoURDON, Injections de morphine et purgatifs (Gaz. méd. Paris, 1868). — Banzouinr, Bromure de potassium, thèse de Paris, 1868.
MÉHU, De l’hypochlorite de soude dans le traitement externe, etc. (Bullet. de thérap., 1870). — DIDIERJEAN, Sur l'emploi du lail comme préservatif des affections saturnines (Compt. rend. Acad. Sc., 1870). — Farr, Therapeutics of lead poisoning (Brit. med. Journ., 1871). — THOMSON, Jodure de potassium (Eodem loco, 1871). — KiPLiNG, Courant continu (Med. Press and Cireular, 1872). — ALBERT ROBIN, Études physiologiques et thérapeutiques sur le Jaborandi. Paris, 1875,
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augmentalion des activités musculaires et circulatoires (Gubler). — Les bains sulfureux peuvent constituer un adjuvant utile, mais leur emploi ne devra jamais primer les moyens précédents, le bain sulfureux n’ayant d'autre action que de fixer à l’état de sulfure de plomb les particules saturnines déposées dans les interstices de la peau, ou entrant dans la constitution des épithéliums les plus: superficiels. Ce traitement général, spécialement dirigé contre l’état dyscrasique, n’est complet qu’à la condition qu'on surveille le tube digestif, et qu’on prévienne la constipation par l'usage opportun de lavements, rendus laxatifs à l’aide de 60 grammes de: miel de mercuriale; cette médication doit être employée dans toutes les. formes de l’intoxication, mais chacune d’entre elles fournit en outre une indication particulière, d'ordre surtout symptomatique. — Dans la COLIQUE, les antiphlogistiques, le tabac, ete., sont plus nuisibles qu’utiles; il en est de même du traitement dit chimique (limonade sulfurique, alun, etc.); les narcotiques du genre chloral et bromure de potassium ne m'ont jamais. donné de résultats bien satisfaisants ; l'électricité, le chloroforme rendront des services dans les cas de colique violente, réclamant un soulagement immédiat, mais les évacuants associés aux opiacés et les boissons sudorifiques constituent encore la meilleure méthode thérapeutique. Parmi les évacuants, je choisis les drastiques, l’eau-de-vie allemande à la dose de 20 à 40 grammes, associée à une même quantité de sirop de nerprun, ou le séné à la dose de 15 à 20 grammes; contre les constipations les plus rebelles je donne deux gouttes d'huile de croton dans 10 grammes d'huile de ricin. — On ne traite plus et, à juste titre, la névropathie saturnine par les saignées; quand le saturnisme cérébro-spinal eoexiste avec la colique je prescris le traitement évacuant; quand cette coïncidenee n’a pas lieu, il faut se borner à lexpectation dans les formes convulsives et comateuses, et donner l’opium en lavement dans la forme délirante (15 à 25. gouttes de laudanum dans un quart de lavement). Dans ces cas-là, Gubler a préconisé récemment l'emploi du bromure de potassium. — L’électricité constitue le meilleur mode de traitement des PARALYSIES, et les courants induits, qui mettent mieux en jeu la sensibilité musculaire, doivent être employés de préférence. La strychnine administrée à l’intérieur, ou par la méthode endermique, peut agir sur les membres paralysés en augmentant le pouvoir excito-moteur du centre nerveux spinal, mais il est bien rare que j'aie recours à ce médicament, l'électricité bien appliquée donnant presque toujours les résultats les plus satisfaisants.
INTOXICATION MERCURIELLE. — HYDRARGYRISME. 987