QUATRIÈME GENRE DE SÉCRÉTIONS MORBIDES
Sous l'influence de certains états morbides, des gaz peuvent être exhalés dans les parties qui, normalement, ne doivent point en contenir, ou bien certains organes qui, comme les intestins, en renferment habituellement, peuvent en produire une quantité plus considérable qu'à l'état physiologique, d'où résultent divers accidents ou troubles fonctionnels. C'est à cette accumulation insolite de fluides élastiques qu'on donne le nom de pneumalose. Les gaz qu'on trouve ainsi infiltrés ou accumulés dans nos organes, dans nos tissus, n'ont pourtant pas toujours été exhalés par eux. Ainsi ils peuvent être formés par l'air atmosphérique qui s'est introduit par quelque ouverture naturelle ou accidentelle ; d'autres fois ils résultent de la décomposition de certaines substances solides ou liquides; ailleurs, enfin, c'est un des organes qui renferment naturellement de l'air ou des gaz qui se rompt ou se perfore, et qui permet aux fluides élastiques de s'épancher ou de s*infiltrer dans les parties voisines.
D'après le titre de ce chapitre, il ne devrait point être question ici de cette dernière sorte de pneumatose ; néanmoins, comme les symptômes et les troubles fonctionnels diffèrent peu, quelle que soit la manière dont Taccumulalion gazeuse se produit, nous croyons convenable, pour éviter des répétitions inutiles, de rapprocher des pneumatoses par exhalation quelques-unes de celles qui sont traumatiques*
DE l'emphysème
On donne le nom (Temphysème à l'infiltration d'un gaz dans le tissu cellulaire. Cette maladie est caractérisée par une tuméfaction plus ou moins considérable, élastique, sans changement de couleur des parties; celles-ci, comprimées, font entendre une crépitation particulière, caractéristique, semblable au bruit qu'on obtient en froissant du parchemin ou une vessie sèche. L'eni-
DE L'EMPHYSÈME. gg9
physème occupe le plus souvent le tissu cellulaire sous-cutané, et parfois aussi le tissu cellulaire sous-muqueux, tel que celui qui double la conjonctive, ou bien encore celui qui sépare les tuniques intestinales, plus rarement le tissu cellulaire sous-séreux, et surtout celui des épiploons; il est probable que dans ce dernier cas, remphysème constitue une lésion purement cadavérique.
On a divisé Temphysème en traumatique et en spontané. Le premier, qui est le plus ordinaire, succède aux plaies contuses, et surtout à toutes les solu- . lions de continuité qui intéressent les fosses nasales, le larynx, la trachée, les poumons et le tube digestif. Dans les cas, beaucoup plus rares, où le gaz est exhalé par le tissu cellulaire lui-même, on dit que l'emphysème est spottfané. On a vu celui-ci survenir quelquefois après l'impression du froid, à la suite d'une émotion morale, d'une attaque d'hystérie, dans le cours d'une ûèvre continue ou éruptive, à la suite d'une excitation de la peau, comme après des frictions irritantes ou après une contusion de cette membrane; enfin, plus souvent encore, l'emphysème spontané se déclare dans une partie mortifiée ou à son voisinage : la gangrène est, en effet, la cause la plus ordinaire de l'emphysème spontané et circonscrit.
L'infiltration des gaz dans le tissu cellulaire est ordinairement bornée à un espate plus ou moins limité ; cependant, dans quelques cas, elle est presque générale, elle peut envahir successivement toute ou presque toute la périphérie du corps. Ces emphysèmes si étendus, fort bien étudiés dans ces derniers temps par MM. Guillot (1), Ozanam (2), Hervieux (3), Roger (4), sont presque toujours consécutifs à quelque rupture des voies aériennes; rares chez l'adulte et chez le vieillard, ils sont presque spéciaux au jeune âge, et paraissent tenir non à des conditions anatomiques spéciales, mais à la fréquence des maladies des voies aériennes à cette période de la vie. Chez des enfants atteints de lésions du larynx, de la trachée, des bronches ou du tissu pulmonaire lui-même, on voit, après des quintes de toux violentes, dans un accès de colère, après des cris, pendant une crise de douleur, ou dans le cours d'un délire violent, c'est-à-dire dans des circonstances où un grand effort a eu lieu, on voit, dis-je, un emphysème se montrer au cou et se généraliser ensuite. Cet emphysème sous-cutané est toujours consécutif à un emphysème pulmonaire vésiculaire, interlobaire ou sous-pleural. L'air infiltré, qu'il suive la direction des bronches, des vaisseaux ou toute autre, finit, en décollant la plèvre viscérale, par arriver dans le tissu cellulaire des médiastins, et gagne de là aisément le tissu cellulaire extérieur. Nous reviendrons bientôt sur cet accident et sur les conséquences qu'il peut avoir. (Voyez l'article suivant.)
D'après les caractères que nous venons d'énumérer, il sera facile de distinguer l'emphysème de l'œdème, qui est la seule affection avec laquelle on pourrait le confondre. Celui-ci, en outre, diffère du premier par l'absence de crépitation, et parce que la partie conserve l'impression du doigt. Il est à peine nécessaire de dire que l'emphysème est quelquefois simulé par des conscrits pour échapper au service militaire, par des mendiants pour exciter la commisération publique; mais, dans ces cas, on trouvera sur la peau des traces récentes d'une piqûre qui a servi à insuffler de l'air dans le tissu cellulaire.
L'emphysème ne présente, en général, aucune gravité par lui-même ; son
(i) Archives générale$ de médecine , année 1853.
(2) Même recueil, année 1854.
(3; Même rc^cueil, année 1861.
(A) Union médicaley année 1852, et Archives^ année 1863.
pronostic n*est fôcheux que lorsqu'il est devenu général ou qu'il siège autour des tuyaux aériens qu'il comprime.
On s'est demandé si l'air infiltré ne peut devenir toxique; il n'en est rien. Il se fait pendant quelque temps une sorte d'échange, l'oxygène disparait et l'acide carbonique augmente, mais celui-ci, même en excès, n'est cause d'aucun symptôme fâcheux. M. Bernard a pu en injecter de grandes quantités dans lef tissu cellulaire des animaux sans presque aucun dommage pour eux.
Le traitement de l'emphysème simple consiste dans la compression et Tapplication de quelques topiques résolutifs-; si ces moyens sont inutiles, si la distension des tissus est trop considérable, et si l'emphysème continue à envahir de nouvelles parties, on donnera issue aux gaz infiltrés en pratiquant sur la peau des incisions ou des mouchetures.
L'emphysème qui se développe après la mort est un phénomène annonçant la décomposition putride : il commence à une époque plus ou moins éloignée; dans certains cas, à peine quelques heures se sont-elles écoulées depuis le moment de la mort, que déjà la peau est partout soulevée par un fluide élastique. Cette production rapide de l'emphysème se remarque surtout à la suite des asphpies par le gaz des fosses d'aisances, ou bien après les maladies charbonneuses, pestilentielles, et quelquefois aussi sur les cadavres des individus emportés par la fièvre typhoïde et par les fièvres éruptives.
DE l'emphysème interlobulaire des poumons
Nous n'avons pas à nous occuper ici de la maladie improprement nommée emphysème vésiculaire des poumons, car cette affection, anatomiquement caractérisée par la dilatation des vésicules, doit être rapprochée de quelques lésions analogues affectant d'autres organes : nous en renvoyons donc l'histoire ailleurs. Nous dirons ici quelques mots d'une lésion qui seule mériterait de conserver le nom d'emphysème, et qui consiste, en effet, en une infiltration d'air dans le tissu cellulaire qui sépare les lobules pulmonaires : de là le nom d'emphysème interiobulaire sous lequel elle est généralement connue depuis Laénnec, qui en a tracé la première description.
Il est commun de le rencontrer à la suite des bronchites capillaires, dans les bronchites chroniques, surtout lorsque les vésicules sont dilatées. Cet emphysème est probablement toujours la suite de la déchirure de quelques vésicules. Si la lésion est plus étendue, l'emphysème peut se généraliser, gagner les médiastins et s'étendre, comme nous l'avons dit plus haut, au tissu cellulaire extérieur. Un violent effort peut-il opérer ces déchirures sans lésion préalable? Je le crois fermement, et c'est ce que semble démontrer du moins la pathologie comparée : ainsi un vétérinaire éminent, Delafond, a démontré que les chevaux de poste destinés au service des courriers extraordinaires et les chevaux de course étaient très-exposés à l'emphysème interiobulaire ; il a fait voir, en outre, que cette lésion se produisait quelquefois instantanément chez les chevaux de trait après de violents efforts pour gravir une montée rapide, etc. Rien ne prouve que des gaz puissent quelquefois être exhalés dans le tissu cellulaire des poumons; nous croyons, contrairement à Laënnec, que celui qu'on y trouve pénètre par suite d'un acte traumalique.
Anatomie pathologique. — Lorsque de l'air est infiltré dans les tissus cellulaires intervésiculaire et sous-pleural, on voit à la surface des poumons des saillies irrégulières, dont le volume varie depuis celui d'un grain de chènevis