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CHAPITRE V

TROUBLES PSYCHIQUES DANS LA MALADIE DE PARKINSON

Par A. DUTIL

Dans ce chapitre nous décrirons successivement l'état mental habituel des parkinsoniens et les troubles psychiques graves, délires, états vésaniques, qui se montrent parfois au cours de la lente évolution] de la paralysie agitante .

I. État mental dans la maladie de Parkinson. — Dans le tableau si sobre et si fidèle qu'il a tracé de la paralysie agitante {On the shaking palsy), Parkinson ne relève aucune modification dans l'état mental des malades qui ont servi à sa description. Charcot, qui reprit et compléta la description de Parkinson, a noté l'intégrité de l'intelligence chez les sujets atteints de cette affection. Il insistait sur ce caractère ; il ne manquait pas, dans ses démonstrations cliniques, d'appeler l'attention de ses auditeurs sur ce trait : le contraste frappant qui existe entre le masque inerte et en apparence stupide des parkmsoniens et la lucidité persistante de leur intelligence et de leur mémoire.

Il est certain que dans la majorité des cas cette observation est juste et l'on peut affirmer qu'au début et même dans les phases de développement complet de la maladie, l'état mental des malades n'est rien moins que conforme à leur habitus extérieur, à l'aspect figé de leur physionomie, c'est-àdire que chez eux la mémoire et l'intelligence restent indemnes. Mais en est-il de même dans tous les cas, dans les phases ultimes de la maladie ? Et n'est-il pas vrai qu'en dehors de toute altération profonde des grandes facultés psychiques, la maladie de Parkinson peut déterminer tôt ou tard, chez les sujets qu'elle frappe, de notables modifications du caractère et de la personne morale ? On ne saurait nier qu'il en soit ainsi, du moins chez un certain nombre de sujets. Mais, sur ce point, des affirmations contradictoires se sont produites qui nous paraissent également erronées parce qu'elles sont trop absolues. Les uns, en effet, déclarent que la maladie de Parkinson ne s'accompagne ( d'aucune modification de l'état psychique ; pour d'autres, tout parkinsonien \ est un individu qui, dès le début de sa maladie, présente un affaiblissement notable des facultés psychiques dans la sphère intellectuelle et dans la sphère affective : indifférent à ce qui se passe autour de lui, apathique, morose et grognon, souvent méfiant, soupçonneux, le paralytique offrirait toujours un

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certain degré d'obtusion intellectuelle. Cette manière d'appre'cicr l'e'tat mental des parkinsoniens nous paraît peu conforme à la réalité. Brissaud s'inscrivant en faux contre cette opinion trop absolue, a analysé plus justement l'état mental des parkinsoniens : « Le parkinsonien, dit-il, conserve pendant longtemps, quelquefois indéfiniment, toute la lucidité de son esprit. Il comprendàmerveillece qu'on lui dit etcequ'on lui raconte, il n'aime pas tant qu'on pourrait le croii^e à vivre dans l'ombre et la retraite ; il faut qu'il se sente entouré des siens, il faut qu'on l'entretienne des événements du jour, qu'on s'intéresse à lui, qu'on le plaigne. Cette disposition, vous le comprenez, devient rapidement fatigante pour l'entourage : on ne se trouve pas payé de retour.. ; et comme cet apathique a conservé la plénitude de ses idées et s'aperçoit vite qu'on le soigne avec moins de sollicitude, qu'on l'évite et qu'on lui cache bien des choses, alors il devient méfiant et son état psychique revêt bientôt le caractère d'une véritable vésanie, d'une sorte de délire de la suspicion. » Cette modification, qui commence par l'affaiblissement des sentiments altruistes et qui transforme peu à peu le paralytique en un égoïste^ exigeant, toujours mécontent de son entourage et le fait verser, en fin de compte, dans une sorte de manie soupçonneuse, cette modification s'observe, en effet, chez quelques malades, mais non chez tous.

En réalité, l'état mental des parkinsoniens peut être touché de façons différentes. Examinons brièvement les diverses éventualités qui peuvent se produire. Le cas le plus fréquent nous paraît être celui-ci : le malade tombe peu à peu dans la tristesse, dans la dépression morale. 11 a, en effet, pleine conscience de sa triste situation ; il se sait incurable, et il devient graduellement indifférent à ce qui l'entoui^e ; il s'abandonne peu à peu dans une sorte de résignation douloureuse. Chez ces malades, les pleurs sont fréquents et surviennent à l'occasion des motifs les plus futiles et notamment de tout ce qui leur parle de leur pénible condition. L'activité intellectuelle est assurément abaissée, en raison même de leur dépression morale et de leur incapacité physique. Mais il n'y a pas chez eux à proprement parler, de troubles de l'intelligence, leur esprit reste lucide et leur mémoire très sûre. Par contre, il est des cas dans lesquels l'état mental du parkinsonien a subi dès le début de la maladie des modifications importantes. Lorsque la paralysie agitante s'est développée à la suite d'un traumatisme grave, d'un choc moral, d'une émotion violente, on peut observer chez certains sujets un état de dépression morale et intellectuelle profonde, une émotivité excessive et toujours en éveil. Les malades de cette catégorie sont incapables de tout travail intellectuel nécessitant un effort d'attention tant soit peu soutenu, leur mémoire est troublée ; ils sont tristes, abattus, pleurent fréquemment et souvent sans motif. Cet état moral peut durer longtemps, mais il est la conséquence directe du choc traumatique ou moral qui a été le point de départ de la maladie, il est identique à l'état mental qu'on observe dans la plupart des cas de neurasthénie traumautique. En pareille circonstance, l'enquête démontre qu'il a

' Brissaud. Leçons sur les maladies du système nerveux, J893, p. 489.

précédé l'apparition des premiers symptômes de la maladie de Parkinson ; il persiste plus ou moins longtemps, tandis que la paralysie agitante envahit peu à peu le sujet. La paralysie agitante peut bien, dans une certaine mesure, concourir à son entretien ; mais ici le trouble psychique s'est développé pour ainsi dire à côté de la maladie de Parkinson et ne dépend pas d'elle.

Enfin, certains sujets arrivés à un âge avancé ou atteints de sénilité précoce athéromateuse, présentent après une durée variable de leur maladie une véritable déchéance de leurs facultés psychiques ; leur mémoire offre de nombreuses lacunes ; ils pleurent à tout propos, à la manière des pseudo-bulbaii'es et des sujets atteints de ramollissement cérébral . Les malades de cette sorte ne sont plus de purs parkinsoniens, ils sont, en réalité, (certaines autopsies le prouvent) affectés d'ischémie corticale, et leur déchéance intellectuelle, leur état mental, ne sauraient être mis sur le compte exclusif de la paralysie agitante, c'est-à-dire des lésions centrales encore fort imprécises qui servent de substratum anatomique à cette maladie.

En résumé, si l'on écarte les états psychiques contingents qui peuvent se surajouter en quelque sorte à l'évolution de la maladie de Parkinson, on peut affirmer que cette affection n'altère que peu ou point l'état mental des sujets qu'elle frappe. Les modifications du caractère, le développement des sentiments égoïstes, l'indifférence du malade, ses exigences, une certaine manie de suspicion, et surtout de la dépression morale, de la tristesse, c'est là tout ce que l'on peut noter dans la très grande majorité des cas, soit au début, soit dans la période d'état de cette affection. En réalité, ces modifications sont d'ordre banal, elles ne sont pas nécessairement liées à l'évolution de la paralysie agitante ou des lésions du système nerveux central qui les commandent, puisqu'elles peuvent faire défaut. Elles nous paraissent être la conséquence légitime de la triste condition à laquelle les malades se voient réduits, de l'incapacité physique à laquelle ils se voient condamnés. Elles se développent chez eux comme elles peuvent se montrer chez les l'humatisants chroniques, chez les infirmes de toute catégorie qu'une maladie incurable immobilise. Il peut arriver qu'à lalongue, ces malades, devenus grabataires ou peu s'en faut, présentent en raison de leur inactivité, de leur dépression morale, un certain affaissement de leurs facultés mentales ; mais on ne saurait dire qu'un affaiblissement profond ou progressif de ces facultés appartienne au tableau clinique delà maladie de Parkinson.

II. Délires, états vésaniques dans la maladie de Parkinson — On peut observer cependant chez les sujets atteints de paralysie agitante des troubles mentaux bien caractérisés, des délires, de véritables vésanies. Les faits de cette catégorie ne sont pas fréquents ; mais il en existe un certain nombre. Ils ont été étudiés et décrits plus particulièrement par Parant et par BalP. En voici la formule succincte : « La forme de ces manifestations

' Bail. Congrès de Londres, 1881. Encéphale, 1882, II, 22.

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psychiques, dit Bail, est toujours dépressive. Le plus souvent, il s'agit de lypémanie accompagnée d'impulsions au suicide et d'hallucinations multiples ». On a signalé, en effets des hallucinations de l'ouïe, plus rarement de la vue. Quant aux impulsions au suicide, leur réalisation, on le conçoit aisément, est rendue bien difficile par les troubles moteurs que présentent les malades, et bien que dans ces cas, le parkinsonien soit un aliéné dans le sens vrai du mot, il est exceptionnel qu'on soit obligé de recourir à l'internement.

Comment évoluent ces troubles mentaux bien caractérisés? En général ils n'apparaissent qu'à une période déjà avancée de la maladie; ils passent par des phases de rémission impar-faite et ils finissent par laisser le malade dans un état de véritable démence ou de demi-stupeur.

Là pathogénie de ces troubles mentaux est assez obscure. Assurément la prédisposition héréditaire n'est pas sans influence sur leur développement. L'hérédité névropathique se rencontre fréquemment chez ces malades. On a même noté quelquefois, rarement il est vrai, l'hérédité similaire. Néanmoins, il ne semble pas que la dégénérescence mentale dont la notion nous a paru si importante quand nous avons décrit les troubles psychiques des choréiques et des basedowiens, soit ici un facteur étiologique de premier plan. Parant et Bail ont noté, en effet, dans la jikipart de leurs observations, que le délire des parkinsoniens est sujet à des rémissions, qu'il paraît s'aggr'aver parallèlement aux troubles de la motilité et s'apaiser lorsque le tremblement vient à s'atténuer ou à disparaître. Cette coïncidence des variations du trouble mental et des variations des troubles moteurs, et notamment du tremblement, semble indiquer une connexion assez étroite entre l'état vésanique et la maladie causale elle-même. Enfin les phénomènes psychiques n'offrent pas chez le parkinsonien le polymorphisme, la variabilité que nous avons notés chez les basedowiens, chez les choréiques, et l'on sait que ces grands caractères sont comme la signatui'e de la dégénérescence mentale.

Mais si, conformément à l'opinion soutenue par Parant et par Bail, on en vient à rattacher directement à la maladie de Parkinson ces délires, ces états vésaniques, l'ignorance, où nous sommes encore et des lésions propres à cette maladie et du mécanisme physiologique des symptômes qui la caractérisent, nous laisse dans l'incertitude la plus grande en ce qui concerne la pathogénie des troubles mentaux graves qui la compliquent quelquefois.

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