PSYCIIOPATHIES SYPHILITIQUES
Je groupe sous ce titre les troubles psychiques, qui, dans leur éclosion et leur développement, sont sous la dépendance, directe ou indirecte, de la syphilis. Ces troubles psychiques, qui n'offrent, en eux-mêmes, aucun cachet spécifique, et dont les rapports pathogéniques avec la syphilis sont le plus souvent indirects, ont été successivement étudiés, à propos des diverses Encéphalopathies, au cours de ce livre. Sans revenir sur une description déjà faite, je me bornerai à rappeler ici l'existence et la forme clinique de ces psychopathies, dans leurs rapports avec la succession des périodes et la variété des lésions encéphaliques de la syphilis.
Résumé clinique. — La syphilis peut provoquer des troubles psychopathiques à toutes les étapes de son évolution. A là première période, au déclin
' Ce chapitre, ainsi que les suivants, ne représentent, en aucune façon le tableau complet (les troubles psychiques de la sypliilis, de la tuberculose, l'artério-sclérose cérébrales ; j'ai simplement voulu, dans les pages suivanLes, dépourvues à dessein de bibliographie et de discussions, résumer la revue générale des psychopatliies de la syphilis, de la tuberculose, etc., dont l'étude plus détaillée a été exposée aux; différents chapitres do ce Livre.
PSYCHOPATHIES ORGANIQUES
de l'évolution chancreuse; à la deuxième période, lors de l'efflorescence des accidents muqueux et cutane's ; à la période secondo-terliaire, au moment des lésions artérielles et méningées, circonscrites et subaiguës ; à lu période tertiaire, à l'époque des productions gommeuses et sclérogommeuses ; enfin, à \ol période quaternaire, dans ces phases avancées oii l'influence lointaine de la maladie se traduit par une artério-sclérose cérébrale diffuse relativement précoce, ou par le développement de la paralysie générale.
Lors de ses premières périodes, la syphilis affecte les allures d'une maladie générale infectieuse , d'une toxémie subaiguë hdéterminations viscérales multiples (néphrite, hépatite, etc., aiguës de la syphilis secondaire). Lorsque l'infection spécifique ne porte point ses coups directs sur tel ou tel organe, elle affirme néanmoins son existence par la dyscrasie humorale plus ou moins profonde qu'elle provoque (anémie globulaire, mégalosplénie, adénopathies, troubles digestifs, etc.). Parmi les effets, directs ou indirects, de l'infection syphilitique, les troubles nerveux, d'allure toxique (céphalée, insomnie, asthénie générale, douleurs, vertiges, etc.,) occupent le premier rang.
Chez les sujets prédisposés, ces troubles nerveux peuvent acquérir une intensité et des formes particulières. L'hystérie, la neurasthénie, Vhysléro- )ieurasthénie syphilitiques secondaires sont classiques.
Une mention spéciale, et une place à part, doivent être ici réservées à des accidents, d'observation fréquente à cette période, mais qui n'empruntent à la syphilis que le prétexte de leur éclosion : ce sont les divers aspects et degrés de la syphilophobie. Celle-ci, simple modalité hypochondriaque des psychopathies dégénératives, apparaît chez les déséquilibrés de l'émotivité, à Voccasion, et non sous V influence, de la syphilis. Je la mentionne ici, parce que V ébranlement toxi-infectieux de Vorganisme récemment syphilisé n'est pas étranger à la culture et à la persistance de l'idée hypochondriaque, et que le choc émotif réagii, à son tour, sur l'état général du sujet, en aggravant les troubles hystéro-neurasthéniques si fréquents à cette période.
A ce titre, Yaccès syphilophobique du sujet récemment syphilisé diffère de la syphilophobie rétrospective du sujet non syphilitique. Dans le premier cas, l'idée, non déli rante à propi'ement parler, légitime en son point de départ, n'est maladive que par la disproportion des réactions émotives qu'elle provoque; dans le second cas, l'idée, vraiment délirante, repose sur un fond imaginaire, et n'a aucun rapport avec la syphilis. Mais dans les deux cas, chez tous les sujets, ces manifestations hypochondriaques sont fonction, non de syphilis, mais de dégénérescence mentale.
Chez les sujets que prédisposent aux troubles nerveux leurs antécédents héréditaires ou personnels, et principalement le surmenage cérébral, la syphilis secondaire peut déterminer des accidents psychopathiques, aigus ou subaigus, passagers ou durables, qui, en général, revêtent les diverses formes des psychoses provoquées par les infections, les intoxications aiguës, l'épuisement de l'organisme. Pas plus que les troubles hystéro-neurasthéniques ou hypochondriaques précédemment signalés, ces accidents psychopathiques n'ont de caractère spécifique : on ne retrouve la marque de leur origine syphilitique
ENCÉPHALOPATIIIES SYPHILITIQUES
que dans les circonstances étiologiques de leur apparition, la concomitance de le'sions ou de symptômes syphilitiques en activité et enfin dans l'heureuse influence du traitement mercuriel ; les psychoses de la période secondaire delà syphilis peuvent être divisées en deux groupes.
Le preiuier groupe comprend les accidents psychopalhiques vulgaires, qui peuvent succéder, chez les prédisposés, à toutes les variétés subites ou profondes d'ébranlement de l'organisme. L'invasion de la syphilis représente ici les éléments du choc i^hysique (altérations humorales et perturbations nutritives) et parfois moral (révélation de la maladie et de ses conséquences), qui troublent l'équilibre psychique. Les accidents cérébraux révètent la forme d'un accès maniaque, plus fréquemment encore mélancolique, ou enfin d'une bouffée délirante passagère, comme en présente parfois, sous des influences si minimes, le cerveau invalide de certains dégénérés.
Le second groupe comprend les accidents psychopalhiques, de nature toxiinfectieuse, directement isstts de la toxémie syphilitique.
Les accidents du premier groupe, effets indirects de la syphilis, succèdent à l'invasion morbide comme à un ébranlement organique, d'origine banale, analogue à un traumatisme, une émotion, etc. : les accidents du second groupe, produits directs de la syphilis, succèdent ici <à l'infection spécifique comme ils succèdent, en d'autres occasions, à la fièvre typhoïde, à la grippe, etc. Leur spécificité d'origine syphilitique, que l'étiologie retrouve^ mais que la clinique, réduite à ses seules ressources, ne saurait affirmer, semble être démontrée par la thérapeutique, dans l'heureuse efficacité du traitement mercuriel.
La forme clinique que revêtent ces psychoses toxi-infectieuses de la syphilis secondaire est celle des états psychopathiques subaigus d'origine toxique : confusion mentale, avec agitation ou stupeur, amnésie, hallucinations, idées délirantes variées, de nature le plus souvent onirique.
On observe tous les degrés d'intensité dans ces syndromes, depuis la simple dépression mentale, avec hébétude, torpeur, état psychasténique plus ou moins marqué; jusqu'à \a. pseudo-démence aiguë, avec stupeur et gâtisme; depuis l'excitation psychique légère avec incohérence et confusion mentale, jusqu'au délire aigu. Les malades, au cours de ces accidents psychiques, accusent de la céphalée, de l'insomnie : on observe parfois, surtout chez les femmes, des crises hystériques ou hystéro-épileptiques.
Tous ces accidents ont pour caractères communs d'être très précoces, dans la chronologie de l'évolution syphilitique : d'être variables et polymorphes dans leur expression clinique, sujets aux rechutes et aux récidives, dans leur évolution ; d'être en général curables, par la mise en œuvre combinée du traitement mercuriel et de la thérapeutique antitoxique (repos dans l'alitement, régime lacté, évacuants, injections de sérums, balnéation, etc.).
Dans certains cas, le syndrome, d'allure grave et d'évolution assez rapide, rappelle le délire aigu, avec association de phénomènes de méningite: et peut se terminer soit par la mort, soit par la guérison avec état démentiel plus ou moins accusé.
PSYCHOPATHIES ORGANIQUES
A une phase plus avancée de son e'volution, correspondant à la transition delà période secondaire à la période tertiaire {période secondo-terliaire), la syphilis peut déterminer des troubles mentauxd'une nature et d'un aspect un peu différent, marqués par la prédominance des symptômes d'affaiblissement psychique et de démence. Le déficit l'emporte sur la confusion, et les signes de la diminution définitive des facultés sur ceux de l'obnubilation temporaire de l'intelligence.
Les psychopathies de la syphilis secondo-tertiaire, qui peuvent apparaître de dix-huit mois à cinq ou six ans environ après le chancre, correspondentauxar^erïOjoaWies cérébrales etaux méningites, subaiguès spécifiques. La caractéristique ordinaire de ces accidents psychiques est d'être compliqués d'accidents somatiques variés, qui en démontrent l'origine spécifique (hémiplégie, monoplégie, paralysie des nerfs crâniens, aphasie, vertiges : ictus apoplectique ou épileptique, etc.); ces accidents précèdent, accompagnent ou suivent les troubles mentaux : l'ensemble du syndrome représente donc une encéphalopathie psychosomatique, syphilitique.
Ces psychopathies accompagnées se caractérisent par des accidents de dépression mentale, avec torpeur, hébétude, obnubilation intellectuelle croissante, incohérence des idées et désordre des actes ; l'amnésie, plus ou moins profonde et parfois élective dans ses lacunes : le trouble profond de l'association des idées, du jugement; le changement rapide du cai'actère, l'altération de la personnalité, indiquent la diminution progressive manifeste de l'intelligence, et témoignent de la nature démentielle du processus encéphalopathique.
La gomme cérébrale circonscrite détermine souvent des accidents psychopathiques qui iTssemblent beaucoup à ceux des tumeurs encéphaliques. Herber ' les a décrits dans un travail très documenté sur la question. L'hébétude, la stupeur, la dysmnésie, l'inertie, sont les symptômes les plus fréquents. Parfois la lésion évolue jusqu'à la mort sans atteindre l'intelligence, qui demeure remarquable jusqu'à la fin, au milieu du syndrome encéphalique le plus grave (convulsions, paralysies, etc.).
Dans les cas de gommes multiples, au complexus anatomique correspond le complexus clinique psychopathique à tendances démentielles, que les syphiligraphes ont décrit sous le terme impropre de folie syphilomateuse . Les accidents n'offrent ici rien de spécifique et relèvent de la dégénérescence mentale, de l'excitation et de la dépression psychiques, et de la démence organique.
Cette démence syphilitique précoce, variable dans sa forme symptomatique, d'ailleurs lacunaire dans son déficit, inégale et souvent saccadée dans ses progrès, ou demeurant fort irrégulière dans son évolution, très sensible au traitement spécifique intensif, qui a sur elle l'influence la plus favorable, diffère donc profondément delà démence parasyphilitique tardive, de la para-
* Herber. Caractères de l'évolution clinique et symptômes de la gomme cérébrale circonscrite. T/ièse Paris, 1900,
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lysie générale. Je n'insiste pas sur \es,'é\émentsdiidiagnostic différentiel de ces affections; celui-ci est d'autant plus difficile que l'encëphalopathie syphilitique, alors relativement tardive dans son apparition, est plus diffuse dans son processus anatomo-clinique, plus exempte de symptômes de foyer (paralysie des nerfs crâniens, des membres, du langage), plus insidieuse et plus lente dans son développement. Lorsque le traitement mercuriel n'est pas institué à temps, les psychopathies syphilitiques secondo-tertiaires et tertiaires, après une succession accidentée de phases opposées d'agitation incohérente et de stupeur mélancolique, se terminent dans un état de démence définitive, plus ou moins profonde.
Au déclin de la période secondo-tertiaire, ou plus tard encore, de six à dix ans après le chancre, peut se développer un syndrome de neurasthénie cérébrale profonde, décrit par les auteurs sous les noms de neurasthénie tardive des anciens syphilitiques. Je ne reviens pas sur l'étude de cette forme de psychasthénie, dont les apparences en imposent pour le début de la paralysie générale. C'est en effet le problème de ce diagnostic différentiel qui constitue le principal intérêt pratique de la question (Voy. Paralysie générale). Aujourd'hui, l'application du cyto-diagnostic céphalo-rachidien h l'étude de ces accidents de psychasthénie dépressive des périodes avancées de la syphilis, permet d'en affirmer la nature non méningitique ; et, par conséquent, de les distinguer des troubles prodromiques similaires de la paralysie générale ; ceux-ci sont, en effet, dans levir apparition, toujours postérieurs à la lymphocytose céphalo-rachidienne, signe de début par excellence de la péri-méningo encéphalite diffuse.
En cas de résultat douteux des données cliniques et cytodiagnostiques, l'étude de l'évolution symptomatique, éclairée par une nouvelle ponction lombaire, pratiquée quelques mois plus tard, ne sau.rait manquer d'orienter l'interprétation des accidents, vers le véritable diagnostic.
Dans 'aH période tertiaire, la syphilis peut, au cours des méningo-encéphalopathies scléro-gommeuses chroniques, déterminer des troubles psychiques de divers ordres, suivant le siège et l'étendue du processus en cause, d'après un mécanisme pathogénique et sous des formes cliniques déjà étudiées (Voy. : Méningites chroniques; Tumeurs, Hémorragie et Ramollissement du cerveau).
Je rappelle ici la coïncidence . assez fréquente, sur le même cerveau, des lésions syphilitiques tertiaires et des lésions de la paralysie générale. De cette association des deux processus, syphilomateux et paralytique, résulte une encépha-lopathie mixte, où se mélangent les symptômes psychiques de la démence et les signes physiques des lésions en foyer (aphasie, pai-alysies localisées, etc.). Le traitement exerce, dans ces formes associées, une action dissociée : heureuse sur les lésions syphilitiques, nulle ou nuisible sur les lésions paralytiques.
Pathogénie et traitement. — Les accidents psychiques liés à la syphilis reconnaissent un mécanisme pathogénique très différent suivant les cas.
PSYCnOPATHlES ORGANIQUES
Les troubles hypochondriaques, phobiques et hysléro-neurasthéniques, les accès maniaques, mélancoliques &i vésaniques du début de la maladie, liés pour la plupart à la mise en jeu, par l'ébranlement infectieux de l'organisme, àe?, prédispositions psycho-névropalhiques, héréditaires ou acquises, du sujet récemment syphilisé, ne sont que Veffet indirect, et non le produit direct, d'une infection récente, qui représente, en l'espèce, la cause occasionnelle et non Vagent déterminant du développement des accidents.
Les troubles psychopathiques de nature toxique à forme confusionnelle, amnésique, hallucinatoire, onirique, avec excitation ou dépression, etc., liés à la toxémie syphilitique secondaire, émanent directement de l'infection, qui représente alors la cause efficiente véritable des accidents. La pathogénie dont ceux-ci relèvent doit être assimilée au processus des psychoses toxiques : atteinte, directe et diffuse, des cellules corticales par les poisons morbides ; intoxication indirecte des mêmes éléments par les insuffisances viscérales contemporaines de l'infection.
Dans certains cas, le résultat positif, précoce par rapport à l'évolution de la syphilis, du cyto-diagnostic céphalo-rachidien, démonti'e l'existence de lésions inflammatoires de la pie-mère ;\& processus delaleptoméningite peut alors être soupçonné de participer à la genèse des accidents subaigus observés : mais comme on a maintes fois observé cette lymphocytose précoce sans troubles psychiques concomitants, et constaté l'existence de ceux-ci, indépendamment de toute lymphocytose, comme dans la psychose polynévritique et de nombreux cas de confusion mentale toxi-infectieuse, on n'est pas en droit d'établir une liaison directe de causalité entre V irritation méningée et l'état psychopathique.
J'ai indiqué l'importance des données cytodiagnostiques, dans l'interprétation pathogénique des accidents psychasthéniques tardifs des anciens syphilitiques .
Les troubles psychiques des périodes secondo-tertiaire et tertiaire relèvent du processus subaigu et diffus de la méningo-encéphalite diapédétique exsudative, ou des lésions d'artérite disséminée, avec foyers multiples de ramollissement, on de la méningite enplaques, avec ou sans éruption syphilomateuse miliaire concomitante, des phases avancées de la période secondaire : ou, plus tard, de la présence de gommes, de méningite chronique scléreuse, d'artério-sclérose diffuse, etc.
Enfin, le processus de la périméningo-encéphalite diffuse, isolé ou compliqué de syphilis cérébrale en activité, doit cloi-e cette liste des causes de l aliénation mentale syphilitique.
Le traitement dç, ces diverses psychopathies, directement et indirectement syphilitiques, doit être dirigé contre l'élément névropsychopathique, l'élément dyscrasique toxi-infectieux général, et l'élément spécifique en cause.
Contre manifestations hystériques, l'isolement, l'hydrothérapie adaptée à la forme des accidents ; contre les manifestations neurasthéniques et phobiques, le repos, les pratiques psychothérapiques, etc. ; contre les crises maniaques, l'alitement, la balnéation prolongée, les calmants; contre les
ENCÉPHALOPATIIIES TUBERCULEUSES
accès mélancoliques, le repos, l'opium, l'hydrothe'rapic , seront mis en œuvre.
Dans les états psi/chopathiqites (Talhcre toxi-infectieuse, le traitement spécifique ne sera administré que conjointement à l'application de la thérapeutique générale antitoxique (diurétiques, régime lacté, balnéation, injection de sérums, etc.). L'alitement continu s'impose comme une mesure de première importance, dans la cure de ces affections psychopathiques aiguës et subaiguës.
Contre l'élément syphilitique lui-même, le mercure sera administré, sous la forme d'injections de sels insolubles (calomelj ou solubles (benzoate, cyanure), à doses fortes et prolongées, surveillées dans leur effet et graduées selon les besoins. L'iodure de potassium pourra être administré dans les intervalles de la cure mercurielle, contre les lésions cérébrales des périodes tardives de la syphilis. Les effets du traitement spécifique apportent souvent au diagnostic de l'origine des accidents une précieuse confirmation.