PSYCHOPATIJIES TUBERCULEUSES
La tuberculose peut déterminer, par un mécanisme pathogéniqvie variable, l'apparition de troubles psychiques que j'ai déjà, pour la plupart, passés en revue dans les chapitres précédents, mais dont il est utile de rappeler et de grouper ici les diverses modalités.
Par son action générale sur l'organisme (déminéralisation, anémie, rétrécissement du champ respiratoire, hypohématose, intoxication' chronique lente, etc.), la tuberculose, surtout la tuberculose pulmonaire, et particulièrement la tuberculose pulmonaire ulcéreuse, la phtisie, est, pour les prédisposés, une cause complexe de troubles psycliiques variés. Ceux-ci, au cours de la phtisie cavitaire, font bien rarement défaut dans le tableau clinique. On en saisit les manifestations, même discrètes, en étudiant l'état mental des tuberculeux.
Résumé clinique. — L'état mental des tuberculeux, en dépit des variétés générales et des nuances individuelles qu'il peut offrir, est composé de nombreux éléments psychopathiques. On constate tout d'abord de la diminution de l'activité mentale, de la puissance du travail; mais les troubles affectifs et moraux l'emportent sur les troubles intellectuels, il y a du découragement, du dégoût, de la paresse, du pessimisme : cette tendance à la dépression mélancolique, reposant sur les troubles nutritifs de l'infection bacillaire, exprime le malaise profond et inconscient de l'organisme, sourdement atteint dans sa vitalité. A ces troubles intellectuels et moraux se joignent des modifications du caractère et de la sphère affective : le malade, devenu égoïste, se désintéresse des choses et des gens, se détache de ses affections ; susceptible, irritable, il se montre exigeant et peu reconnaissant des sacrifices consentis pour lui. Quelques malades présentent dans cette période, soit de la frigidité, soit, au contraire, de l'excitation génitale. Celle-ci, en tous cas, n'est pas durable.
PSYCHOPAÏHIES ORGANIQUES
Chez cei-tains sujets, ces troubles, plus ou moins manifestes, apparaissent sur un fonds mental de neurasthénie, dont l'origine infectieuse n'est souvent reconnue que plus tard, avec les progrès de la maladie. Chez les jeunes femmes, destroubles hysléro-neurasthéniques, des attaques d7«?/siér/e mineure ou même majeure, peuvent représenter la première réaction morbide à l'infection bacillaire. Cette forme d'hystéro-neurasthénie d'origine tuberculeuse s'associe volontiers, sur les terrains chloro-anémiques, aux manifestations de la dyscrasie sanguine, symptomatique de la tuberculose au début.
Avec les progrès de l'alfection, ces troubles généraux s'accentuent et se modifient dans un sens assez particulier : l'intelligence s'obscurcit, le jugement baisse, les sensations pénibles d'origine viscérale s'émoussent, et le malade, de plus en plus compromis dans sa santé et sa résistance, s'en rend de moins en moins compte, perd la notion de sa vérilable situation, et manifeste un optimisme franchement pathologique.
Cet optimisme, issu d'un sentiment de bien-être relatif et surtout de l'alfaiblissement intellectuel qui ne permet plus au malade de juger la situation, d'interpréter la signification de ses souffrances et de ses symptômes, etc., se traduit non seulement par l'inconscience des progrès de la maladie, par la suggestibilité du patient vis-à-vis des propos consolants et des prophéties de prochaine guérison, mais encore par des projets de voyage, des rêves d'avenir, qui contrastent singulièrement avec la triste réalité des choses.
Cet état d'euphorie cénesthésique et d'illusion mentale est certainement d'origine toxique (anoxhémie, toxines bacillaires, etc), car il office les plus frappantes analogies avec l'état d'esprit des cancéreux h qui l'on administre des doses fortes et croissantes de morphine: on obtient, par cet empoisonnement thérapeutique, non seulement le soulagement des douleurs, de l'insomnie, etc., mais un état psychique, fait d'engourdissement calme et béat, d'indifférence aux choses et aux gens, d'obnubilation critique et d'aptitude à toutes les suggestions heureuses ; ce résultat psychique de l'intoxication morphinique rappelle, par bien des côtés, l'influence de latoxémie bacillaire sur la psychologie du phtisique.
Cette psychologie du phtisique, étudiée dans le détail de ses variations, suivant que le malade vit chez lui, au milieu de sa famille, ou dans un sanatorium, ou à l'hôjoital, entouré d'autres tuberculeux, etc., comporte bien d'autres côtés suggestifs, sur lesquels je n'ai pas le loisir d'insister. On lira avec profit, sur cette question , les pages intéressantes qu'y a consacrées Letulle*.
Lorsque la tuberculose frappe dii'eclement fencéphale, elle y éveille des réactions psychopathiques précoces, particulièrement précieuses à relever pour le diagnostic hâtif de la tuberculose méningée ou centrale du cerveau. Ces troubles, qui figurent, à doses variables, dans les prodromes des lésions bacillaires de l'encéphale, sont produits ^d,vV intoxication directe des centres nerveux, aux dépens des néoplasies, méningées ou centrales, en travail de
' Lctulle. Etude sur la psychologie du phtisique. Arch. de méd.. 1901.
ENCÉPHALOPATIIIES TUBERCULEUSES
formation et de dissémination : les tubercules enkystés les provoquent beaucoup moins que les îlots les plus discrets de méningite bacillaire ; et enfin, ils peuvent apparaître dans les formes généralisées ou aiguës, sanguines, de tuberculose, sans lésions tuberculeuses appréciables dans l'encéphale. Les recherches expérimentales de Péron S de Sicard -, d'Armand Delille ^ sur le processus d'extension des méningites tuberculeuses, et le rôle que joue, dans la généralisation des accidents cérébraux, le liquide des espaces sousarachnoïdiens ; les études de Klippel \ de Dufour% de M. Didc et Chesnais, de Yurpas et Bienvenu" sur le nMe étiologique et pathogénique de la tuberculose dans les encéphalopathies mélancoliques et délirantes, démontrent ce que l'observation clinique a fait pressentir depuis longtemps aux plus anciens médecins.
Les troubles psychopathiques liés à l'invasion tuberculeuse de Vencéphale sont constitués, d'unemanière générale, par un état de dépression mélancolique, de la tristesse, de l'abattement, de la psychasthénie, avec céphalée, malaises vagues et insomnie ; des troubles du caractère : iriitabilité, altération des sentiments alfectifs, jalousie : des modifications de l'humeur, qui devient, sans motifs, inégale, anormalement expansive ou méchante ; parfois même des perversions morales qui entraînent les malades à des actes regrettables ou délictueux.
Ces troubles psychiques peuvent, ii titre de prodromes très précoces, précéder de fort loin l'apparition des symptômes de début de l'encéi^halopathie tuberculeuse. Leur constatation, chez un malade porteur de lésions bacillaires et prédisposé d'ailleurs aux déterminations cérébrales, devra faire soupçonner la possibilité d'une localisation encéphalique secondaire de la tuberculose ; on s'attachera alors à la recherche de certains petits signes dont le groupement a quelque valeur indicatrice à cet égard (troubles vasomoteurs, cardio-respiratoires, digestifs ; hyperesthésie cutanée, douleurs céphalique, rnchidienne, à la percussion des apophyses; sensibilité exagérée des globes oculaires à la pression ; troubles pupillaires, etc. ). Les intéressantes recherches d'Armand Delille. exécutées sur le chien par l'injection des extraits bacillaires d'Auclair, montrent d'ailleurs que l'intoxication tuberculeuse suffit à créer sans la présence du Ijacille lui-nu'me dans les centres nerveux ou les méninges, l'ensemble réactionnel, anatomique et clinique, des lésions bacillaires infectieuses. Le cylodiagnostic céphalo-rachidien donnera, sur l'état de la pie-mère, des renseignements très utiles.
A une période plus avancée, la tuberculose encéphalique se révèle par des
' Péi-on. Recherclios sur la tuberculose des inénLnges. Arch. gén. de inéd., 18i}8. - A. Sicard. Le liquide C(';pha!o-rac]iidien. Paris, 1902.
^ Armand-Dolillo. Réaction des méninges à certains poisons du bacille tuberculeux humain. Rocherclies expérimentales [Avch. de Méd. expér. eUPAnal. palli., niai 1902). * Klippel. Les jjaralysies générales progressives. Paris, 1900.
° Dul'our, Rabaud, M. Dide. Tuberculose pulmonaire et mélancolie. Soc. anat., 1899. Tuberculine. Tuberculose. Encépbalopathies délirantes. Soc. de Neurologie, 1899. " Yurpas et Bienvenu. Soc.médico-psycliologiqiie, décembre 1902.
PATHOLOGIE mf:ntai,e. 78
PSYCIIOPATHIES ORGANIQUES
troubles psychiques que j'ai indiqués (Voy. Méningite liiberculewae, Tumeurs et Abcès de l'encéphale) et sur lesquels je ne reviens pas.
Dans une série d'études de grand intérêt, Anglade ^ a démontré que l'infection tuberculeuse peut affecter des déterminations encéphaliques diffuses^ de nature inflammatoire et hyperplasique, et aboutissant à la sclérose névroglique généralisée* de la substance blanche, des couches profondes de la substance grise, et des zones sous-épendymaires des ventricules : que ces lésions provoquent des réactions névropsychopathiques, subaiguës ou chroniques (épilepsie, délires variés, excitation et dépression, etc.), et qu'il faut souvent chercher le secret de ces réactions cliniques dans les altérations que la tuberculose, comme la syphilis, peut, suivant les mêmes processus généraux, disséminer dans l'encéphale. La tuberculose peut créer, dans les méninges, au niveau de l'épendyme, dans la névroglie, des lésions diffuses ou nodulaires, (Ophuls -) avec ou sans bacilles, qui montrent l'analogie des réactions du système nerveux devant les infections tuberculeuse et syphilitique (Klippel).
Chez les alcooliques, parfois même chez certains sujets non alcooliques, la tuberculose détermine l'apparition de polynévrites, remarquables par leur caractère douloureux, dont l'évolution peut s'accidenter de troubles psychopathiques, de nature toxi-infectieusc subaigue, qui rentrent dans le cadre de la Psychose poiynévriliqice des tuberculeux (Voyez : Psychopolynévrile). Sans revenir sur une étude déjà faite, je rappelle ici l'intérêt de cette forme particulièrement grave de psychopolynévrite liée à l'insuffisance hépatorràa^e, qu'on observe chez des femmes anciennement alcooliques, surmenées, qui meurent avec un ensemble de lésions, bien décrites par M. Faure^ et imputables à la fois à la cachexie tuberculeuse et à l'intoxication alcoolique.
Cette esquisse résumée des relations pathogéniques et cliniques qui unissent certains troubles psychiques à la tuberculose, doit être terminée par la mention des modifications imprimées au tableau clinique dé la tuberculose parles troubles psychiques concomitants. Or l'expression clinique des lésions pulmonaires est profondément modifiée par l'état psychopathique des sujets tuberculeux. Chez les mélancoliques, V évolution tuberculeuse \)e\x\, être presque latente ; l'absence de lièvre, de dyspnée, de toux, d'expectoration, et même de signes d'auscultation nets, témoigne de la diminution remarquable des réactions réflexes et de l'excursion respiratoire, chez ces malades^. La recherche des lésions tuberculeuses s'impose d'ailleurs chez tous les mélancoliques jeunes, dont l'état psychopathique peut à la fois reconnaître comme cause et masquer dans son'expression la tubeixulose pulmonaire. On dépis-
' Anglade. Deux aspecLs histologiques d'épendymite ventriculaire Luberculeuse. Revue Neurologique, lo lévrier 1902. — La tuberculose des centres nerveux. Soc. de Me'd. de Toulouse, 1901. — La tuberculose cbez les aliénés. Annales méd. psijchol., janvier 1902.
Anglade et Chocreaux (d'Alençon). — Sur une forme clinique et anatooiopathologique de jMéningo-encéphalite tuberculeuse. Société de Neurologie, iWi.
- Ophûls. Ueber Ependym Yeriinderungen bei tuberculoser Meningitis. Virchow's Arcliiv. Bd. 1.50, H. 2. 1897.
Dufour et Rabaud. Soc. anat., 18C9. Loc. cit.
ARTÉRIO -SCLÉROSE CÉRÉBRALE
tera l'existence de l'infection bacillaire par l'étude attentive et répétée des signes physiques de l'affection ; la percussion donnera en l'espèce plus de renseignements que l'auscultation : et par la méthode des injections diagnostiques de tuberculine, prudemment appliquée chez les sujets suspects, à l'exemple de Hutinel, Grasset et Vedel, Landouzy, Dufour et Dide.
D'une manière générale, la tuberculose pulmonaire est très fréquente chez les aliénés. Il ressort des études de Dagonet et de Hagen que ceux-ci succombent à la phtisie dans une proportion beaucoup plus forte que les non-aliénés. Les causes de cette léthalité bacillaire sont nombreuses : ralentissement de la nutrition, inanition relative, troubles circulatoires pulmonaires, insuflisance de l'hématose ; contagion dans les asiles, etc. Ces causes s'appliquent surtout aux aliénés inertes et déprimés, comme les mélancoliques et les déments ; les maniaques sont, par la nature contraire de leurs troubles, moins exposés et moins sujets à la tuberculose. Les paralytiques généraux et les alcooliques sont, après les mélancoliques, les victimes les plus fréquentes de l'infection tuberculeuse.
9. ENCÉPHALOl^VTHIES D Y SI RO PH 1 Q U E S DIFFUSES D'ORIGINE VASCULAIRE
Je gr-oupe, sous ce titre général, l'ensemble des troubles psychiques qui relèvent de la dénutrition chronique et progressive de l'encéphale et particulièrement du manteau cortical, secondaire aux artériopathies scléreuse, athéromateuse, graisseuse, des intoxications chroniques, externes (alcoolisme, saturnisme, etc.), ou internes (arthritisme, diabète, goutte, etc.), des infections chroniques (syphilis, tuberculose, etc.), et de la sénilité.
Ce chapitre, qui d'après son titre et l'annonce d'une si vaste iualière, devrait être le plus long de cet article, sera en réalité le plus court. J'en ai, en effet, exposé la substance dans les différents chapitres, qui précèdent ou suivent celui-ci, et qui ont été consacrés à l'étude des psychopathies secondaires aux lésions limitées ou diffuses de l'encéphale, telles que l'hémorrhagie, le ramollissement, la sclérose en plaques, la syphilis, la tuberculose, etc. Mais, avant de résumer, sous le titre de Démences organiques, les cons(> qucnces générales et dernières des Encéphalopathies organiques, je crois utile d'indiquer ici brièvement l'existence des troubles psychopathiques fréquents, dus à des lésions vasculaires chroniques, et qui, par leur origine, leur nature, leur évolution et leur terminaison, constituent des états de transition entre les troubles intellectuels, déjà étudiés, qui relèvent des lésions en foyer du cerveau, et les syndromes démentiels qui traduisent la ruine générale et définitive du cerveau psychique.
h'étiologie àe^ lésions qui président à ces troubles mentaux, est extrêmement variée : elle comprend l'ensemble des causes, souvent bien obscures, de l'artério-sclérose et de l'athéromasie. Ces altérations vasculaires, essentiellement diffuses, mais souvent prédominantes dans l'encéphale, y déterminent
PSYCHOPATIIIES ORGANIQUES
des troubles nutritifs chroniques, progressifs, qui, chez les prédisposés, se révèlent par une atteinte des facultés intellectuelles, assez précoce et assez notable pour dominer le tableau clinique de l'artério-sclérose.
Fig. 177. — (Golloclioii Dupré.) Même pièce que figure 148. Athéi'omasie cérébrale : épaississeinent de la paroi, élargissement de la lumière des arLères sylviennes. Etat criblé disséminé, foyers de désintégration lacunaire. Dilatation des ventricules, épaississemen des méninges. Coupe transversale passant à 2 centimètres au-dessous du sommet de hémisphères.
V anatoinie pathologique de ces lésions vasculaires est celle de la sclérose et de l'athéromasie des artères encéphaliques : les altérations prédominent sur le tronc basilaire, le polygone de Willis et les sylviennes (fig. 177).
On observe presque toujours en même temps un léger degré de méningi'te et d'épendymile chroniques, de dilatation des ventricules, et d'atrophie
ARTÉRIO-SCLÉROSE CÉRÉBRALE
cérébrale généralisée. A la coupe, on relève Vélat criblé (Durand-Fardel) les foyers de désintégration lacunaire (Pierre 31arie et Ferrand), les lésions de Vencéphalite chronique subcorticale, prédominant dans la substance blanche (Binswanger), et dues à l'ischémie des régions normalement peu vasculaires d'un cerveau, dont le progrès des lésions rétrécit de plus en plus le régime
Fig. 178. — Encéphalite subcorticalo chronique (type anatoniique décrit par Binswanger). Intégrité relative de l'écorce. Nombreux foyers lacunaires avec traînées dégénératives secondaires dans les fibres de la substance blanche Préparation et pliotographie communiquées par le D" Alzhoinier).
circulatoire. Il existe, en somme, un semis irrégulier de lésions nécrobiotiques circonscrites et de foyers de ramollissement, au milieu d'un ensemble d'altérations dégénératives diffuses dans tout l'encéphale (fig. 178 et 179).
La clinique distingue, dans l'expression psychopathiquc de ces lésions, bien des forrnes et des degrés. Les formes sont déterminées par les aptitudes réactionnelles si diverses des individus, par les associations morbides en cause, etc. Les degrés sont réglés par l'intensité et la rapidité d'évolution du processus angiopathique.
On peut, à l'exemple d'Alzheimer distinguer une forme légère et des formes graves. La première est caractérisée par des troubles diffus et relativement peu marqués de l'innervation cérébrale : céphalée, vertiges, somnolence diurne, insomnie nocturne, dysmnésie, lenteur et paresse de l'idéation, exagération de l'émotivité, sensiblerie, irritabilité du caractère, parasthésies intracraniennes, troubles subjectifs variés, etc. Tous ces symptômes de l'ar-
• Alzheimer. Die Seclenstorungen arteriosklerotischen Grundlage. — Ccnlralhlull f. Ner venheilk, n» 149, juin 1902.
PSYCHOPATHIES ORGANIQUES
tério-sclérose cérébrale, récemment signalés et décrits par Lancereaux^. Grasset^, Régis ^ Kowalewski ^ Windscheid % et qui, dans leur ensemble composent une sorte cVétat neurasthénique, lié à l'artério-sclérose, sur les variétés et l'origine duquel Régis a bien insisté, sont connus depuis fort longtemps. Gendrin les détaillait déjà fort explicitement, lorsqu'il signale parmi les prodromes de l'apoplexie, l'inaptitude aux travaux intellectuels, la fatigue mentale facile, l'incapacité d'attention, l'irascibilité, et une « faiblesse morose qui exagère les impressions et produit des terreurs non motivées,
Fig. 179. — Atrophie céi'ébralc pai' artéi-io-scl6i'ose. Type d'encéphalite subcorticah? chronique do Binswanger.
A, lobule paraceniral. — B, corps calleux. — C, faisceau du système calleux en voie de dégénéfalioii. — D, foyci- lacunaire dans le voisinage des lésions dégéiid'ralives. (Préparation et photographie communiquées par le D' Al/.heimer).
des inquiétudes déraisonnables sur nous-mêmes ou sur ceux qui nous touchent. »
Forbes Winslow '' et Francis Deway^ dans des études déjà bien anciennes,
* Lancereaux. Leçons de CUniqae médicale de la Pillé et de l'Hôlel-Dieii, 1890. - Grasset. Vertige des artério-scléreux. Clinique médicale, 1891.
" Régis. Neurasthénie et artério-sclérose. Presse médicale 1896. ' Kowalewsln. L'artério-sclérose du cerveau. Neiirolog. Centralblatt . Août 1898. ° Windscheid. Diagnostic de rartério-sclérose. Deulscke medicinische Wochenschrifï . Janvier 1902.
" Gendrin. Traité philosophique de Médecine pratique, t. I. p. 487, 1840. ' t'orbes Winslow. Sur le ramollissement du cerveau. Journal de médecine psychologique. Londres, 1849.
* Francis Deway. Étude sur quehiucs signes avant-coureurs des aiïections graves du cerveau, considérés sous le rapport clinique, physiologique et médico-légal. Gazelle médicale, Paris 1851.
ARTÉRIO-SCLÉROSE CÉRÉRRALE
décrivent, en les termes les plus judicieux, cet ensemble de troubles psychiques, révélateurs des lésions qui aboutissent à l'apoplexie et au ramollissement cérébral.
Les formes graves sont décrites par Alzheimcr sous le nom de dégénération artério-scléreuse grave progressive , et d'encéphalite chronique subcorticale (type anatomique décrit par Binswanger).
Aux symptômes déjà énumérés s'ajoutent des alternatives d'excitation et de dépression psychiques, des troubles profonds de l'humeur et du caractère (apathie, états de stupeur, d'agitation motrice, etc.), des accès de confusion mentale, avec raptus hallucinatoires; parfois des ictus apoplectiques, aphasiques, épilepliques, etc. Les degrés encore plus graves confinent aux •diverses formes organiques de la Démence (.\. Alzheimer) K
La caractéristique de ces états démentiels réside dans l'association, au •déficit intellectuel progressif, de troubles cérébraux variés, d'ordre paralytique, d'origine ischémiquc, et de lésions viscérales multiples de nature artério scléreuse (néphrite interstitielle, myocardite chronique, aorlite, etc.).
Beaucoup de ces cas ressortissent à la sclérose multiple disséminée de <irasset-, avec prédominance anatomique et clinique du processus dans le cerveau.
Il résulte de ces associations morbides si riches et si variées, un complexus pathogénique dont il est fort difficile d'analyser les éléments, dans le déterminisme des troubles cérébraux. Les malades sont, en effet, à la fois, «on seulement des artério-scléreux avec lésions nécrobiotiques disséminées dans le cerveau, mais des sujets en état A' insuf flsance hépatique et surtout rénale, souvent des gastropathes, et plus fréquemment encore des intoxiqués {alcool, plomb, tuberculose, etc.).
L'observation clinique prolongée et attentive de ces malades démontre de fréquentes variations symptomatiques dans leur état cérébral, des oscillations parfois journalières dans leur niveau mental, et l'apparition épisodique de syndromes transitoires surajoutés au fonds permanent de la diminution fonctionnelle du cerveau.
Les plus fréquents parmi ces syndromes passagers et d'ailleurs récidivants, sont les accès de catalepsie, plus ou moins marquée et durable, les crises d'aphasie, sensorielle ou motrice, les périodes de confusion et de demi-stupeur ; on peut observer des accès épilepliques, qui rentrent dans le cadre de l'épilepsie sénile ou au moins tardive, et dont le substratum anatomique n'est représenté que par le processus diffus del'artério-sclérose, même sans néphrite atrophique concomitante bien évidente. J'ai ainsi observé, après Brissaud et Lamy^, des états cataleptiques chez des vieillards artérioscléreux, dont la principale caractéristique était un état mental d'inertie
' A. Alzlicimcr. Nenere Arbeiten ûljei' die Dcrnentia senilis ùnd die auf atlioroniatôse Gefiisscrkrankung Lasierenden Geliirnla-anlilieilen. Monatsdirift fur Psijchiatrie und Neurologie, 1898.
- Grasset. Leçons do Clinique médicale. 111= série, 1898.
^ Brissaud et Lainy. Urémie et attitudes catalcptoïdcs. Semaine médicale, 189.3.
PSYCHOPAÏHIES. ORGANIQUES
passive et de docilité obéissante, en vertu duquel les malades se prêtent à toutes les altitudes qu'on leur imprime, et les conserve fort longtemps sans ressentir de fatigue, sans manifester d'impatience, sans marquer d'étonnement^. Cet état d'indifférence et d'incuriosité, joint à la suggestibilité motrice et à l'aptitude cataleptique à garder les attitudes et à continuer les mouvements imprimés, signe de la désagrégation des éléments de la personnalité,
tuberculose pulmonaire subaiguë, sans insuffisance rénale saisissable. L'état cataleptique, remarquablement persistant, se développait par accès paroxystiques, on même temps que de l'aphasie sensorielle, delà parapraxie, de la confusion mentale, à la suite d'accès d'épilepsie, prédominant du côté droit du corps. Mort dans un état de confusion et de subdélire onirique, suivi de coma. Nécropsic refusée. (Dessin fait d'après nature par Bessin).
est très fréquent chez ces malades âgés, athérbmateux et en voie lente de déchéance démentielle. Brissaud -, qui en a tracé une étude descriptive et analytique très exacte, suppose que ce syndrome est déterminé par des troubles circulatoires de l'écorce. Bauer^ qui en a observé quelques cas de fort près, insiste sur la coïncidence de ce syndrome avec le type respiratoire de Gheyne-Stokes, et montre que ces troubles révèlent l'insuffisance corticale. J'ai insisté moi-même sur l'association très fréquente de ces états cataleptiques avec les états de méningisme, de co)îfusion, de stupeur, cVex-
' Dupré et Rabé. Méningisme et catalepsie. Presse médicale 1898.
- Brissaud. La catalepsie symptomatique. Progrès médical, 3 janvier 1903.
■' Bauer, Catalepsie et rythme de Gheyne-Stokes. Revue neurologique, 1903.
ARTÉRIO-SCLÉROSE CÉRÉBRALE
lase ; j'ai observé la succession, à différentes périodes, sur le même malade (fig. 180), de crises cérébrales transitoires, dont les éléments, par ordre d'apparition, étaient les suivants : accès d'épilepsie générale, à prédominance droite ; confusion mentale, demi-stupeur, aphasie sensorielle très marquée, catalepsie, et trémulations fibrillaires dans les masses musculaires des membres, surtout à droite, avec myoœdème. Le malade, au bout de quelques jours, sortait graduellement de cette crise pour recommencer à intervalles irréguliers la même série d'accidents.
Ce cas est intéressant parce qu'il démontre l'intermittence et rinégalit('' d'action, sur un cerveau artério-scléreux, de processus toxiques, émanés en l'espèce d'un foyer de tuberculose subaiguë du poumon droit, mais qui peuvent, dans d'autres cas, reconnaître une autre origine (insuffisances rénale ou hépatique, troubles digestifs, infections exogènes, etc.). La genèse de ces syndromes subaigus l'éclame deux facteurs : d'une part l'athéromasie cérébrale, d'autre part une infection ou une intoxication surajoutée, sous une influence intercurrente, à l'insufQsanco circulatoire chronique de l'encéphale.
Ces faits démontrent l'étroite parenté qui relie, dans l'expression clinique de l'artério-sclérose cérébrale, tous ces syndromes névropathiques et psychopathiques, et l'intérêt qui s'attache à l'étude des rapports l'éciproques de ces réactions morbides : elles traduisent toutes la souffrance nutritive de la corticalité. Suivant la prédominance, dans ce processus diffus, des altérations sur tel ou tel domaine artériel, les symptômes varieront dans leur siège et leur nalure : c'est ainsi c[ue le syndrome anatomo-clinique traduira le maximum des lésions dans le domaine de la cérébrale antérieiire (ictus sans localisations hémiplégiques persistantes, monoplégie ou paraplégie incomplète d'origine lobulaire paracentrale, troubles de l'activité psychique spontanée, delà mémoire, etc.), dans celui de la cérébrale moyenne (hémiplégie, aphasie, dysarthrie, etc.), dans celui de la cérébrale postérieure (hémianopsie, cécité verbale, cécité psychique, troubles de l'orientalion topographique, etc.), dans les sphères symétriques des régions corticales oit centrales (paralysies pseudo-bulbaires, dysarthries, troubles psycho-réflexes, démarche à petits pas, etc.). Mais une notion domine toute cette séméiologie anatomo-clinique : c'est la proportion du déficit démentiel à l'étendue et à la profondeur des lésions corticales. L'enquête psychologique apporte donc en réalité au médecin, sur la diffusion et le siège des allérations cérébrales, les renseignements les jdIus précieux.
Je passe ici sur les éléments somatiques du syndromi; cérébral présenté par les artério-scléreux : les ictus, les hémiplégies, les dysarthries, les troubles de la déglutition, de la inarclie, etc. Les études de Marie, de Brissaud, de Déjerine et de leurs élèves, Ilalipré, Comte, Ferrand, etc., les ont bien mis en lumière. Je ne reviens pas sur les troubles déjà décrits (page 1076) de , la psychoréflectivité, du langage et de la mimique : je mentionne ici l'association aux éléments du syndrome cérébral de Fatliérome, des troubles fonctionnels des membres inférieurs, caractérisés par de la faiblesse avec contracture, décrits par Pic (de Lyon) sous le nom de parésie spasmodique des
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■athéroinaleicx, et dont Reverchon a montré les relations, anatomiques et
Fig-. 181. — (Collection Duprc.) Mélancolie chronique avec tropliœdème. Ce cas montre l'association de troubles psychopathiques à ce syndrome anatomo-clinique si particulier du tropliœdèmc, dont les études de H. Meige ont montré la nature neurotrophique, héréditaire et familiale, et les étroites relations avec la famille névropathique.
cliniques, avec les foyers lacunaires de désintégration cérébrale, la dégéné-
* Léon Revex'chon. La parésie spasmodiquc des athéromateux. Thèse de Lyon, 1902.
ARTÉRIO-SGLÉROSE CÉRÉBRALE
rescence athéromateiise des vaisseaux, et les troubles fonctionnels du faisceau pyramidal. Reverchon a constamment retrouvé chez ses malades les signes psychopatliiqiies de l'artério-sclérose corticale, particvilièrement la diminution de la mémoire, le ralentissement des opérations intellectuelles, l'exagération de l'émotivité, les troubles de la psychoréflectivité, les vertiges, etc. Ce syndrome de l'athéromasie du système nerveux est d'observation fréquente dans les hospices de vieillards.
A ces troubles psychiques si variés, et caractérisés, en général, par le déficit des facultés, s'associent souvent, chez les prédisposés, des syndromes vésaniques (obsession, mélancolie avec ou sans délire, psychoses, hallucinations) qui reconnaissent une pathogénie variée (dégénéi^escence mentale, intoxications exogènes ou endogènes, surmenage, etc., (fig. 181). Le moindre appoint toxique ou traumatique suffit à ébranler ces cerveaux déjà si compromis dans leur équilibre nutritif et fonctionnel parles lésions chroniques de l'athérome. On peut prendre comme type de ces associations vésaniques aux encéphalopathies organiques l'observation de Séglas'. De nombreux faits analogues sont cités dans les travaux de Ritli-, Régis Pécharmant etc.
Enfin, dans un ordre de faits similaires, l'involution présénile ou sénile du cortex, liée à l'artério-sclérose, est la grande cause étiologique, d'après Krœpelin Capgras^.
etc., du développement d(^ celle forme de mélancolie affective, qui apparaît souvent Fier. i82. — (Collection Duprc.) Bêchez les femmes, h l'époque de la méno- pie.ssion mélancolique chronique ., , , ,,. , chez une myxœdéiiiateuse. Alïai-
pause, et qui serait, chez les prédisposées, blisseuient démentiel.
l'expression psychopathique relativement
précoce de la régression organique de l'écorce cérébrale.
L'analyse minutieuse de la pathogénie de ces troubles neurasthéniques et mélancoliques, avec ou sans affaiblissement intellectueL de la ménopause, permet parfois de rapporter le syndrome psychopathique à l'influence, sur un cerveau artério-scléreux, de troubles nutritifs provenant eux-mêmes d'm-
' Séglas. Neurasthénie tardive. Idées obsédantes. Ramollissement cérébral. Société médico-psycholoçjique, 1891 .
- Riiti. Les l'sychoses de la vieillesse. Congrès des Aliénlstes de Nancy, 1896. "Régis. Les fsychoses de la vieillesse. Annales médico-psycliologiques. Mars-avril 1897. * Péciiarinant. Les l'sychoses de la vieillesse. Thèse de Paris, 1898. ' Krœpolin. Lehrbuch der Psychiatrie. Leipzig, 1899.
° Capgras. Essai de réduction de la mélancolie à une psychose d'évolution présénile. Thèse de Paris, 1900. ■
PSYCIIOPATHIES OUGANIQUES
suffisances glandulaires (thyroïdienne, ovarienne, surrénalej, dues à l'invokition atrophiqae prématurée ou accidentelle de ces organes à sécre'tion
interne, dont l'action est si puissante sur la nutrition et le fonclionnementdu névraxe. J'ai insisté, à propos d'un cas de dysthyroïdie pubérale sur la dysthyroïdie de la ménopause (fig. 182), et sur les synergies oi-ganiques qui relient, dans le domaine pa thologique comme dans le domaine physiologique, l'ovaire et la thyroïde. Dufour et Rogues de Fursac- ont montré, par le critère thérapeutique, les relations de la neurasthénie et de Vinsuffisance surrénale, précisément sur une femme de cinquante-quatre ans. Klippcl a d'ailleurs démontré la réalité de V encéphalopalliie addisonnienne, sous la forme de lésions diffuses subaiguës, avec infiltrations péri-vasculaires et fibrillaires.
On voit, par ces considérations, combien est complexe le problème pathogénique de ces encéphalopa- (fig. 183).
Fig. 183. — (Collection Dupré.) Démence présénile (cinquante-deux ans) par artério-sclérose, chez une dégénérée remarquablement barbue. Phénomènes intermittents d'excitation. Mort par urémie (néi)hrite scléreuse atrophiquc).
thies préséniles des arlério-scléreux.