CHAPITRE II
TROUBLES MENTAUX PAR HYPERFONCTIONNEMENT DU CORPS THYROÏDE — GOITRE EXOPHTALMIQUE
Par A. DUTIL
' On s'accorde généralement aujourd'hui pour adniellre que le goilre exophtalmique est, au moins secondairemenl, sous la dépendance d'un troubli' de la fonction thyro'ùlienne. A la vérité h^s opinions difièrent sur la nature de ce trouble. Pour les uns il s'agit d'un hj'perfonctionnenient de la glande (Moebius, G. Ballet et Enriquezj, pour d'autres d'une altération mal déterminée de la fonction, d'une sorte de djsthyroïdation '(Gautiiier, Renault, Joffroy). Quoi qu'il en soit il est assez légitime de rapprocher du niyxœdème dù h rhypofonctionnement de la glande le goitre exophtalmique qui est raltachable très vraisemblablement à une hyper ou à une dysihyroïdation.
Les troubles mentaux qui peuvent apparaître dans le cours de la maladie de Basedow sont très variés. Bénins ou graves ils constituent des syndromes psychiques tantôt éphémères, tantôt durables. Il en est qui semblent être sous la dépendance directe du goitre exoplitalmique ; d'autres paraissent n'avoir avec cette affection que des rapports plus ou moins éloignés et partant discutables. Aussi ont-ils été diversement interprétés. Mais quelle que soit l'opinion qu'ils professent touchant la nature de ces troubles mentaux, tous les auteurs s'accordent à reconnaître leur extrême fréquence; si bien que l'on peut affirmer sans exagération qu'il n'}' a pas de goitre exophtalmique sans troubles psychiques concomitants.
Les circonstances étiologiques qui marquent le début de cette alfection sont elles-mêmes très souvent d'ordre moral. Le goitre exoptlialmique, en effet, a fréquemment pour point de départ, pour primz«;i fnovens. une émotion vive ; et l'on n'a pas manqué de remarquer la très grande analogie des symptômes cardinaux de cette affection et des phénomènes physiologiques par lesquels se traduit normalement l'éinotion^ : tremblement, palpitations, polyurie, troubles vaso-moteurs, sueurs, diarrhée, etc., tonte cette pléiade symptomatique peut apparaître, en effet, plus ou moins accentuée, plus ou moins complète sous l'influence d'une émotion violente chez n'importe quel individu. Fugitifs chez la plujïart des sujets, ces troubles émotifs restent persistants, exagérés chez les goitreux exoplitalmiques. Nous n'avons pas à dis-
' Peter. Le (joilre exophtalmique, Bulleiiii médical, 23 avril 1890.
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cuter ici la part de vérité que contient ce rapprochement et jusqu'à quel point il est légitime ; mais il repose sur un fait réel et que nous devons retenir : la très grande émotivité des sujets atteints de goitre exophtalmique, et c'est précisément cette émotivité excessive qui constitue le fonds de l'état mental habituel à cette catégorie de malades.
Mais, sur ce fonds émotionnel peuvent se greffer soit des troubles psychiques légers, soit des délires, des états vésaniques. Nous aurons donc à envisager successivement les modifications du caractère, l'état mental habituel des basedowiens, puis les accidents mentaux graves qui viennent parfois traverser l'évolution du goitre exophtalmique. Cela fait, nous aurons à résumer les discussions qui ont eu pour objet la nature, la pathogénie de ces désordres graves, leur association fortuite ou leur parenté éti'oite avec la maladie de Basedow.
1 ' État mental dans le goitre exophtalmique.
Dans sa description du goitre exophtalmique Basedow (1840), notait déjà Fig. :2lo. — Goitre exophtalmique. les changements que cette affection détermine dans le caractère des malades et notamment leur irritabilité, l'état d'excitation qui leur est habituel, et il remarquait que ces sujets, avec leurs allures brusques, leur physionomie étrange, sont souvent regardés comme des fous par les gens du monde.
Depuis lors tous les auteurs ont insisté sur les altérations du caractère présentées par ces sujets.
Ils sont en effet fantasques, d'humeur inégale et d'une irritabilité très grande; aussi sont-ils pour leur entourage d'un commerce peu agréable. Leur émotivité extrême s'exalte pour les motifs les plus futiles et se traduit par des manifestations exagérées, des cris, des pleurs, de l'agitation, ou bien au contraire de la maussaderie, de la morosité. Leur instabilité d'humeur les entraîne, dans l'ordre affectif, à des allures contradictoires ; on les voit en peu de temps obéir tour à tour à des sentiments contraires ; tantôt ils se livrent à des élans de bonté iri'aisonnée ; tantôt ils lassent par leur ingratitude l'ami le plus dévoué
' Trousseau. Leç. cliniques.
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A côté de ces alte'rations de l'affectivité on peut observer certains troubles purement psychiques sur lesquels maints auteui's\, ont particulièrement insisté. Ces troubles sont d'ordre psychasthénique. C'est une impossibilité absolue de fixer V attention, une diminution notable de la volonté; le moindre effort intellectuel fatigue ces malades ; ils sont incapables de poursuivre un travail quelconque, une lecture tant soit peu prolongée ; leur intelligence se fatigue vite. Il ne semble pas cependant que la mémoire subisse chez ces sujets ime atteinte sérieuse.
En résumé, l'habitus mental du basedowien j^eut être caractérisé d'une façon générale par ces termes : émotivité extrême, irritabilité, instabilité mentale. Ces troubles nous paraissent constituer dans l'ordre psychique de véritables stigmates de la maladie ; ils ne font pour ainsi dire jamais défaut et mériteraient presque de prendre place à côté des symptômes cardinaux du goitre exophtalmique.
2" Syndromes psychiques épisodiques et délires dans la maladie de Basedow.
Plus rares sans doute sont les troubles mentaux que nous devons décrire maintenant ; mais ils présentent un intérêt de premier ordre au double point de vue clinique et doctrinal.
Avant d'en venir aux délires plus ou moins systématisés qui peuvent surgir dans le cours de la maladie de Basedow il convient de mentionner tout d'abord quelques syndromes épisodiques moins complexes, élémentaires, et qui peuvent se montrer isolés ou bien servir de préface, quelquefois même d'amorce aux accès délirants; ils mai^quent ainsi une ti^ansition naturelle entre les deux ordres de troubles psychiques (symptômes permanents et accidents graves) que l'on observe chez les basedowiens. Ces syndromes éj^isodiques sont représentés par des obsessions, des impulsions, des hallucinations.
a. Les obsessions, impulsions et phobies que l'on observe quelquefois chez les sujets atteints de goitre exophtalmique revêtent les formes les plus variées. Elles diffèrent, en effet, non seulement d'un malade à un autre, mais encore elles varient chez un même individu. Elles ont peu de fixité, car un phénomène quelconque, qu'il soit d'ordre affectif ou d'ordre intellectuel, peut servir de point de départ à une obsession nouvelle. Une malade présenta successivement et dans un laps de temps relativement court, de l'arithmomanie, des impulsions à se déshabiller, à acheter, à frapper ; puis apparurent des terreurs morbides, de la claustrophobie. Chez une autre malade ce sont les craintes obsédantes qui dominent : elle a peur des couteaux, des verres, de la mer, des montagnes, du vide, de la mort-. Il suffit, en somme, qu'une idée quelconque, indifférente ou étrange se présente à l'esprit du sujet
' Pillet-Touët. Thèse de Paris, 1893.
- Raymond et Sérieux. Rev. de médecine, 1892. Goitre exoplit. et dégénérescence mentale.
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pour qu'elle s'impose d'une façon tyrannique, malgré le peu d'intérêt qu'elle provoque ou en raison même de son étrangeté. Des faits analogues ont été rapportés par Boëtau ' (arithmomanie, coprolalie), par Vigouroux (agoraphobie, etc.).
Dans la maladie de Basedow comme dans tous les états névropathiques, ces idées obsédantes sont parfaitement conscientes; elles s'accompagnent d'.une sensation pénible, plus ou moins angoissante et qui cesse (lorsqu'il s'agit d'une obsession impulsive) dès que l'acte est accompli. Ces syndromes épisodiques se retrouvent donc ici avec les mêmes caractères qu'ils présentent chez les malades de toute catégorie; le goitre exophtalmique ne leur imprime aucun cachet spécial. Enfin il importe de remarquer que ces troubles ont souvent précédé l'apparition de la maladie de Basedow et quelquefois même préexisté aux causes qui en ont déterminé le développement.
b. Hallucinalions. — II s'agit le plus souvent d'hallucinations visuelles et terrifiantes. Parfois elles se montrent comme un trouble isolé, fugitif et qui se dissipe sans être suivi de désordres psychiques plus graves.
Nous en avons obsei^vé un exemple très net. Mais il est exceptionnel.
Le plus souvent les hallucinations qui se produisent dans le cours du goitre exophtalmique ne sont que la préface ou le point de départ d'un état de délire qui ne tarde pas à s'éta- Fig. 211. - Goître exophtalmique. hlir. Gilbert Ballet a rapporté à
cet égard une observation remarquable. Elle a trait à un malade chez lequel des hallucinations visuelles diverses, puis des hallucinations auditives servirent d'amorce à des idées de persécution, à un délire bien caractérisé. Il est à remarquer que ces hallucinations visuelles sont quelquefois précédées par des hallucinations Jiypnagogiques qui se transforment ultérieurement en hallucinations réelles. Il en fut ainsi dans le cas relaté par Gilbert Ballet. Joffroy a rapporté un fait analogue; une hystérique sujette à des hallucinations effrayantes survenant
' Boëtau. Thèse de Paris, 1892.
= Gilbert Ballet. Des idées de persécution dans le goitre exophtalmique. Soc. méd. des hôpit., 1890.
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pendant le sommeil pre'senta ultérieurement des hallucinations à l'état de veille en même temps que se développait chez elle un goitre exophtalmique ^. C'est en effet à l'hystérie associée à la maladie de Basedow qu'il convient de rattacher, du moins dans un bon nombre des cas, ces hallucinations visuelles. C'est là une donnée intéressante sur laquelle nous aurons à revenir quand nous envisagerons la pathogénie des troubles psychiques dans la maladie de Basedow.
Notons encore qu'Austin- a signalé l'existence, dans le cours du goitre exophtalmique, d'hallucinations génitales, qui devraient, au dire de cet auteur, être rattachées aux troubles menstruels (aménorrhée dysménorrhée) fréquents dans cette affection .
c. Délires, étais vésaniques dans la maladie de Basedoiv. — L'apparition d'un délire, d'une psychose grave dans le cours de la maladie de Base- v dow n'est pas chose exceptionnelle.
Dès 1893, HirschP avait réuni dans une importante monographie 43 cas de psychoses diverses survenues au cours de cette affection. Depuis cette époque, les observations se sont multipliées. Dans cette masse de faits déjà considérable toutes les formes de la folie ont été notées. Mais il en est deux qui ont été plus communément F'g- 212. — Goilie exoplitalmique. observées, ce sont :
\° Une forme dépressive, avec délire hypochondriaque ou lypéinaniaque.
2° Une forme avec excitation maniaque.
Cette dernière forme est la plus fréquente. En effet, la plupart des observations de troubles psychiques graves dans le goitre exophtalmique ont trait à des accès d'agitation maniaque aiguë ou subaiguë (Macdonnal, Brûck, Trousseau, M. Mackensie, Meynert, llobertson, etc.)
Les psychoses avec dépression sont plus rares. Notons ici que dans la forme hypochondriaque les manifestations délirantes peuvent avoir pour point de départ les troubles fonctionnels appartenant au goitre exophtalmique. Il en fut ainsi dans un cas rapporté par Devay > oii l'on voit les palpitations angoissantes, paroxystiques et l'insomnie susciter des préoccupations obsédantes de nature hypochondriaque et qui en s'accentuant finirent
' Jofï'roy. Troubles psychiques et hallucinations dans le goilre exoplit. Soc. niéd. des liop., 1890.
* Austin. Thèse de Lyon, 1897.
' Hirschl. Jalirbuscher f. Psycli. Vienne, 1893.
* Devay. Lyon méd., 1897 et Soc. des Se. me'd. de Lyon.
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par aboutir à un état 13'pémaniaque avec hallucinations. Dans quelques cas ces états mélancoliques ont donné lieu à des idées de suicide ou d'homicide (G. Ballet). On a pu observer encore un délire des grandeurs, un délire des persécutions (Ballet) '■.
Toutes ces formes peuvent du reste se succéder ou alterner chez le même malade à des intervalles plus ou moins éloignés. C'est ainsi qu'une malade "observée par llaj'mond et Sérieux - présenta en un an trois accès délirants : un accès mélancolique, un accès d'excitation maniaque, un accès de délire ambitieux.
Nous avons déjà mentionne les hallucinations qui précèdent et quelquefois même suscitent les accès délirants. Si le rôle pathogénique de ces manifestations morbides peut être discuté, leur fréquence au cours des états de délire' ne saurait être mise en doute. Parfois même elles occupent pour ainsi dire toute la scène et l'on assiste en pareil cas à un û.é\ivQ purement hallucinaloire (cas de Rendu)
Tels sont les troubles psychiques qui peuvent s'associer au goitre exophtalmique. Ils offrent dans leur ensemble une grande diversité. Mais quel que soit leur polymorphisme, aucune des formes qu'ils peuvent revêtir ne présente, si on l'envisage séparément, aucun caractère spécial, aucune particularité clinique qui la distingue et la différencie nettement des états psychopatiques similaires qu'on observe en dehors de la maladie de Basedow. C'est là assurément une donnée importante, mais elle ne saurait suffire à elle seule pour résoudre la question qui naturellement se pose : ces troubles psychiques associés au goitre exophtalmique appartiennent-ils en propre à cette affection ou bien en sont-ils indépendants? C'est moins eu effet par l'examen analytique des symptômes que par l'étude de son évolution et du terrain sur lequel il se développe que l'on peut établir la nature et l'origine d'un syndrome mental quel qu'il soit. Cette loi générale trouve ici son application. Voyons donc comment se déroulent les troubles psychiques dont il s'agit : chez quelle catégorie de sujets apparaissent-ils plus particulièrement ? quelle influence peut avoir sur leur évolution propre celle des troubles somatiques et fonctionnels qui constituent le syndrome de Basedow, soit que ceux-ci aient suivi leur cours naturel, soit qu'ils aient été influencés par la thérapeutique mise en œuvre ? •
Évolution défi troubles psydiiques dans la maladie de Basedow. — Si l'on envisage tout d'abord le moment de l'apparition des troubles psychiques, deux cas peuvent se produire : ou bien les malades avaient déjà présenté des modifications plus ou moins inarquées de l'état mental avant d'offrir aucun symptôme de goitre exophtalmique ; et dans la suite, durant l'évolution de la maladie nouvelle, ces troubles ont persisté sous la même forme ou avec
' Gilbert-Dallet, Loc. cit.
- Raymond et Sérieux. Loc. cit.
^ Rendu. Dici. de DeclMinbre. Art. Goitre exoplit.