RAPPORT 3. DÉLIRE DE PERSÉCUTION
Coups et blessures, outrages. — Irresponsabilité. ■ — Non-lieu. — Internement.
V... a frappé sur la voie publique, des gens qui ne lui disaient rien; des gendarmes étant intervenus, il les a outragés . Il est donc inculpé de coups et blessures, d'outrages.
La mère de V... était sujette à des crises nerveuses probablement de nature hystérique; elle est morte d'une maladie de foie. L'inculpé est le dernier de cinq enfants; ses frères et sœurs seraient tous bien portants et intelligents. Néanmoins une des sœurs, la seule que j'ai vue et interrogée, présente une malformation de la tête, de l'asymétrie faciale et son niveau mental est manifestement faible.
V... est normalement constitué, cependant il présente un stigmate de dégénérescence, sa voûte palatine est très ogivale. Dès l'enfance il a donné des signes d'une émotivité maladive : sombre, taciturne, craintif à l'excès, il se barricadait parfois dans sa chambre sans pouvoir dire de quoi ou de qui il avait peur.
Il a fait cinq années de service militaire dans la cavalerie, dont dix-huit mois aux compagnies de discipline; pendant son séjour à l'armée, il a contracté des habitudes d'intempérance qu'il a conservées. A son atelier, d'après les rapports de police, il est considéré comme un homme ne jouissant pas de la plénitude de ses facultés mentales; on dit de lui : c'est « un cerveau brûlé ». Depuis plus d'un an, il se figure que toutes les personnes qui l'approchent, parents, amis, camarades, sont mal intentionnés à son égard et lui en veulent; dans la rue, au café, il croit surprendre sur les lèvres des gens qu'il rencontre, des propos malveillants à son égard; il prétend qu'on parle de lui dans les journaux et qu'on fait des articles « détournés » contre lui. Dans ces derniers temps il avait l'air égaré et répétait continuellement : « Je vais sauter ou bien je vais passer contremaître, tous les ouvriers m'en veulent. »
Il fatiguait sa sœur de questions, prétendant qu'elle devait connaître les motifs de la malveillance que tout le monde manifestait à son égard.
Comme la plupart des persécutés, V... aune attitude méfiante, se tient sur la réserve et se montre tout d'abord très réticent ; peu à peu cependant je parviens à gagner sa confiance et à obtenir des explications très nettes. « Il a rencontré sur la route, m'explique-t-il, des gens qui l'ont regardé de travers puis qui l'ont appelé « canaille, ivrogne. » Il leur a demandé raison de leurs injures et comme ils ne lui ont répondu que par des moqueries il les a frappés. Les gendarmes sont arrivés et au lieu de lui donner raison l'ont conduit au poste. C'est alors que furieux de leur attitude il leur a adressé les reproches qu'ils méritaient. » « Il n'est pas méchant, ajoute-t-il, et cependant depuis quelque temps il est victime d'une vengeance, il ne sait pas de la part de qui, mais enfin à plusieurs reprises on a essayé de l'empoisonner. Il prenait ses repas dans un restaurant, il s'est aperçu qu'on mettait dans son vin quelque
chose qui lui faisait mal; le vin était très fort, ça lui tirait la figure et les yeux comme s'il était empoisonné, il était tellement défiguré qu'il se faisait peine à lui-même quand il se regardait dans la glace. Ayant changé de restaurant, pendant quelques jours il a été mieux, puis ça a recommencé. Il est allé se plaindre aux deux médecins de la localité où il habitait, mais ni l'un ni l'autre n'a voulu le croire. Il a pris alors le parti de manger chez lui avec sa maîtresse; depuis, sa santé s'est améliorée, mais il sait pertinemment qu'on a conseillé à sa maîtresse de mettre quelque chose dans ses aliments pour l'empoisonner. On veut le faire passer pour fou; tout le monde, même sa sœur, lui dit qu'il est exalté, mais il n'est pas fou. »
En somme V... ^Drésente un délire de persécution très net. Voyant des ennemis partout, atteint d'hallucinations de l'ouïe, il a cru entendre proférer des injures par des gens qui cependant ne lui disaient rien et il s'est laissé aller à des actes de violence; ceux-ci étaient, pour ainsi dire, la conséquence forcée des idées délirantes et des hallucinations qui le doniinent, conséquemment il ne saurait en être rendu responsable.
Se croyant la victime de persécutions imaginaires, de tentatives d'empoisonnement, il est à craindre que, d'un moment à l'autre, il en arrive à considérer telle ou telle personne comme l'auteur de tous ses maux, comme son l^ersécuteur, et ne se livre sur elle à des actes de violence ; mais, dès à présent, il constitue un danger pour l'ordre public et la sûreté des personnes, ainsi qu'il en a donné la preuve il est donc nécessaire de l'interner dans un asile d'aliénés.
De tout ce qui précède, je crois pouvoir tirer les conclusions suivantes :
, Conclusions . — V... est atteint de délire des persécutions ;
2° Il a commis les actes dont il est inculpé sous l'influence des idées délirantes qui le dominent ; il ne saurait donc en être rendu responsable ;
3° Il y a urgence de le placer dans un asile d'aliénés.
Conformément aux conclusions de ce rapport, V... a bénéficié d'une ordonnance de non-lieu et a été interné à l'asile de Villejuif. 11 y est resté deux ans présentant un délire de persécution des mieux caractérisés avec hallucinations de l'ouïe, troubles de la sensibilité générale et craintes d'empoisonnement. Il était très violent. Il a été transféré dans un asile de province.
Épilepsie^
Lorsque l'épileptique commet un crime ou un délit en dehors de finfluence des accès, il doit être considéré comme responsable; la seule question qui se pose est de savoir si sa responsabilité peut être atténuée; lorsqu'au
' J. Falret. De l'état mental des épileptiques. Paris. 1861.
Lcgrand du Saulle. Etude médico-légale sur les épileptiques. Paris, 1877.
Parant. Des iiupulsions irrésistibles des épileptiques. Congrès des médecins aliénisfes
MÉDECINE LÉGALE
contraire il accomplit ces actes sous l'influence d'un accès (attaque, vertige, équivalent psychique) il doit être déclaré irresponsable.
Mais comment reconnaîti-e après coup si chez un épileptique l'acte incriminé est ou n'est pas le résultat d'une crise ? Le seul moyen est d'examiner l'acte lui-même et de voir s'il présente ou non les caractères d'une impulsion épileptique : c'est d'ailleurs souvent le crime lui-même qui par sa singularité met sur la voie de l'épilepsie jusque-là ignorée et de l'inculpé et de son entourage.
En ce qui concerne les actes violents commis par les épileptiques en dehors de leurs crises, il ne faut pas oublier qu'il existe chez ces malades un état permanent d'irritabilité morbide qui les rend plus que des personnes normales prompts à la colère et à la violence et qui est par suite de nature h atténuer leur responsabilité.
Parfois les épileptiques arrivent à commettre des vols poussés par le besoin, et ils sont dans la misère non pas par inconduite, par paresse, mais parce qu'en raison de leurs attaques convulsives on les renvoie de tous les ateliers, de tous les chantiers; on conçoit dans ces conditions, que même lorsqu'ils ont volé en dehors de tout trouble mental ils peuvent encore mériter une certaine indulgence.
Dans la démence épileptique, dans l'épilepsie liée à l'idiotie, l'irresponsabilité résulte de la démence même ou de l'idiotie.
L'état mental des épileptiques est d'ailleurs très différent suivant qu'ils ont des crises fréquentes ou au contraire des crises rares, aussi on peut dire que dans l'épilepsie la responsabilité n'est pas une mais varie suivant les maladies, et chez le même malade suivant les moments et les circonstances. . -