RAPPORT 4. ÉPILEPSIE. COUPS. IRRESPONSABILITÉ
Homme vingt-trois ans. — Coup de couteau sur un passant inconnu sans motif. — Epilepsie. — Amnésie. — Irresponsabilité. — Non-lieu. — Internement.
Nous soussignés, D''^ J. Socquet et Ch. Vallon, médecins experts près le tribunal de la Seine ; commis par M. Boursy , juge d'instruction près ledit tribunal, à l'effet d'examiner le nommé ï..., vingt-trois ans, inculpé d'avoir porté volontairement un coup de couteau au nommé M..., en passant près de lui dans la rue et sans motif apparent.
Serment préalablement prêté, avons procédé à cet examen et consigné notre opinion dans le présent rapport.
T... a été arrêté dans des circonstances qu'il importe de préciser :
et neurologistes de France, 189a. Ce rapport contient une bibliograpliie très complète de la question.
Ch. Vallon. De la responsabilité des épileptiques. Annales d'hygiène j^ublique et de Médecine légale, mai 1893.
Ch. Vallon. Actes des épileptit[ues. Congrès des médecins aliénlstes et neurologistes, 1895.
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Manouvi'ier, il habite avec sa mère la banlieue de Paris. Le 19 septembre, il était venu à Paris voir sa sœur. Son beau-frère l'avait trouvé tout drôle, et après avoir bu avec lui une seule consommation l'avait reconduit jusqu'à la placede la Bastille, pensant qu'il allait prendre le train à la gare d'Orléans, pour retourner chez lui.
En effet, T... se dirigeait vers la gare quand, arrivé place Mazas, il donna un coup de couteau à un passant. Voici comment la victime a raconté le fait : «Je passais, place Mazas, vers huit heures du soir, quand un individu, que je ne connais nullement, s'est avancé vers moi, et sans m'adresser la parole, m'a tout à coup planté un couteau dans le cou. Je n'ai d'abord rien senti, mais en entendant le ressort d'une arme, couteau ou pistolet, je ne savais, j'ai porté ma main à mon cou, j'ai senti que le sang coulait à flots, j'ai voulu l'arrêter en mettant le doigt sur la plaie, mon doigt y est entré complètement. L'homme qui m'avait frappé s'était sauvé. J'ai couru après lui en criant : \ l'assassin ! on l'a arrêté et on m'a conduit chez le pharmacien avec lui. Je ne pevix concevoir le motif povir lequel cet homme m'a frappé, il ne paraissait pas ivre. »
T... est petit, mais parait vigoureux, il présente de FaBj^métrie craniofaciale : un aplatissement de la tète au niveau des os tempoi^aux ; sa voûte palatine est ogivale. Au moment de notre examen, nous constatons chez lui un tremblement très net des mains et de la langue. Il est calme, lucide, et répond convenablement aux questions que nous lui posons. Son intelligence paraît médiocre: il sait lire, mais à peine écrire, pourtant il aurait fréquenté l'école jusqu'à l'âge de treize ans. Il nous fournit, sur l'acte qui l'amène devant la justice et sur l'emploi de son temps dans la journée oii il l'a commis, les renseignements suivants :
« Le dimanche 19 septembre, levé vers cinq heures et demie, il a travaillé jusqu'à onze heures à charger de la pierre sur un bateau. A sept heures, il a mangé du pain avec du fromage et bu un verre d'eau-de-vie ; à onze heures, il s'est laissé entraîner par des camarades et a bu trois absinthes. Il a déjeuné chez sa mère, et, suivant l'habitude, ils ont bu de la boisson faite avec des i^aisins secs. Après déjeuner, il a pris un café sans cognac ; puis il a fait sa toilette et s'est rendu à Juvisy à l'enterrement d'un ami. Là, il a bu un verre devin rouge. A trois heures, il est monté dans le train pour Paris. En arrivant, il s'est rendu chez son beau-frère ; il s'est promené dans le quartier avec sa famille, puis entre six et sept heures, après avoir pris un verre de vin, il a quitté son beau-frère dans l'intention de i^egagner la gare d'Orléans pour rentrer chez lui. A partir de ce moment-là, il ne sait plus du tout ce qui s'est passé, il n'en a gardé aucun souvenir. Le lendemain, il s'est réveillé au poste, il croyait avoir été arrêté pour ivresse ; quand on lui a dit qu'il avait donné un coup de couteau à un passant, il ne pouvait le croire. » ï... ne sort pas de cette explication, et à toutes les questions qu'on lui pose, il répond : « Que voulez-vous que je vous explique, je ne me rappelle rien, »
Il assure qu'il n'est pas méchant, que jamais il n'a frappé personne ni
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eu de querelle avec qui que ce soit. Il ne connaissait pas sa victime, il ne l'avait jamais vue, il n'avait donc aucun motif de lui en vouloir.
En ce qui concerne ses antécédents^ il nous fournit des renseignements qui peuvent se résumer ainsi :
Jamais il n'a été sérieusement malade. Il a fait deux chutes, il y a plusieurs années, dont une de la hauteur d'un premier étage en montant des seaux sur une échelle, mais ces chutes n'ont eu aucune conséquence. Il a eu deux attaques de nerfs, la première en octobre 1896, alors qu'il travaillait au chemin de fer d'Orléans, la seconde il y a six mois, chez sa mère ; il ne sait pas ce qui s'est passé, mais à la suite, pendant plusieurs jours, il a épi'ouvé une douleur et des picotements dans la bouche, la langue lui brûlait comme du feu, il ne pouvait que difficilement mâcher les aliments; (il ne présente cependant pas de cicatrices de morsures de la langue.) Tous les dix ou quinze jours, il est pris d'étourdissements : sa vue se brouille, il est obligé d'arrêter son travail et de s'asseoir ; cela ne dure que quelques minutes ou même quelques secondes. Il a fréquemment des maux de tête qui siègent au niveau du front. Il indique la région pariétale gauche comme sensible au toucher. Il dort mal habituellement, il rêve de son travail et parfois il lui semble être monté sur quelque chose d'où il tombe. Il affirme cependant qu'il ne se grisait jamais, il buvait bien quelquefois une goutte, une absinthe, mais c'était rare ; jamais il n'avait autant bu que le jour où on l'a arrêté.
La mère de T..., bien qu'âgée de cinquante-sept ans seulement, a peu de mémoire. Elle et un de ses gendres m'ont fourni les renseignements suivants :
Le père de l'inculpé est mort à la suite d'un refroidissement ; il ne buvait pas ; la famille se compose de six enfants, trois filles et trois garçons, qui se suivent à dix-huit mois d'intervalle ; l'inculpé est le cinquième. Tous sont bien portants, sauf une fille de vingt-cinq ans, mariée, qui est sujette à des crises de nerfs (très vraisemblablement à des attaques d'hystérie).
L'inculpé a été à l'école, mais il n'a rien appris, il a été ajourné pendant deux années de suite pour le service militaire, en raison de son défaut de taille, il devait partir dans le courant de novembre. Il a eu trois attaques de nerfs, la première au commencement d'octobre 1896 : c'était la nuit, il travaillait avec ses deux frèi'es à la gare d'Orléans, il déchargeait des marchandises ; tout d'un coup sa figure s'est retournée, il a fait un tour sur lui-même, puis est tombé sans connaissance, il s'est débattu ; on l'a emporté et couché ; il est resté assez longtemps avant de revenir à lui
Les deux autres crises ont eu lieu chez sa mère... : une fois, il a fait la grimace, puis il s'est raidi, de l'écume lui est venue à la bouche, il n'est pas tombé; sa mère a pu le l'etenir sur la chaise où il était assis. La seconde fois, les choses se sont passées à peu près de la même façon, sa mère a pu le retenir au moment où il allait tomber. '
Il souffre habituellement de grands maux de tête, et jusqu'à l'âge de dixhuit ans il a uriné au lit presque toutes les nuits.
De l'examen auquel nous nous sommes livrés, des renseignements que
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nous avons recueillis, quelles conclusions pouvons-nous tirer? Pour nous, il n'est pas douteux que nous nous trouvons en pre'sence d'un jeune homme atteint d'épilepsie. Les attaques décrites par la mère et le beau-frère sont certainement de nature comitiale; les ëtourdissements que T. dit éprouver ne sont autre chose que des vertiges épileptiques. Nous trouvons d'ailleurs, en dehors des crises mêmes, d'autres faits en faveur de l'épilepsie : de l'asymétrie cranio-faciale, des céphalalgies habituelles, de l'incontinence nocturne d'urine jusqu'à dix-huit ans.
On ne saurait attribuer les crises convulsives à l'hystérie, car il n'existe chez T... aucun stigmate de cette névrose.
Quant au fait incriminé il présente bien éga>ement les caractères d'une impulsion comitiale; c'est un acte brusque, soudain, violent, non motivé, n'ayant enfln laissé aucune trace dans la mémoire. Un détail cependant pourrait faire naître quelques doutes sur la nature épileptique de cet acte. C'est que T. a cherché à fuir. Mais ce n'est pas là un motif suffisant pour mettre en doute le cai-actère comitial de l'acte. Si le plus souvent l'épileptique, en pareille circonstance, reste immobile, comme cloué sur place auprès de sa victime, parfois au contraire il fuit à la vue du sang, à la vue des personnes qui veulent s'emparer de lui, devinant dans un état de sub-conscience, plutôt c|ue comprenant exactement qu'il court un danger.
Un dernier point : T..., bien que depuis longtemps atteint d'épilepsie, ne s'est jamais, semble-t-il, livré à des actes violents; il est probable que s'il a frappé, contre son habitude, c'est que ce jour là il avait commis des excès alcooliques inusités. L'alcool a joué le rôle d'appoint dans la production de l'impulsion comitiale.
Conclusions . — l^T... est atteint d'épilepsie.
2° C'est très vraisemblablement sous l'influence d'une impulsion épileptique, qu'il a commis l'acte dont il est inculpé ; il ne saurait donc en être rendu responsable.
3" Il est nécessaire de mettre T... à la disposition de l'autorité administrative afin qu'elle pourvoie à son placement dans un asile d'aliénés.
T... a bénéficié d'une ordonnance de non-lieu et a été envoyé à l'asile de Villejuif où il fait un très long séjour. Il a eu de fréquents vertiges et quelques attaques d'un caractère nettement comitial. Sous l'influence d'un traitement par le bromure de potassium ces accidents ont disparu à peu près complètement et il a été rendu à sa famille