RAPPORT 5. ÉPILEPSIE. VOL. — RESPONSABILITÉ ATTÉNUÉE
Plusieurs condamnations. — Epilepsie, attaques rares ne s"accompagnant ni de délire ni d'impulsions. — Vol n'ayant pas un caractère pathologique. — Rapport concluant à une certaine indulgence. — Condamnation sévère.
Je soussigné, Charles Vallon, commis par M. Danion, juge d'instruction près le tribunal de première instance du département de la Seine, à l'effet
MÉDECINE LÉGALE
d'examiner au point de vue mental le nommé B.., inculpé de vol et de complicité.
Serment préalablement prêté, ai procédé à cet examen et consigné mon opinion dans le rapport suivant :
B... a déjà subi plusieurs condamnations: il accomplissait une peine de cinq ans de prison pour vol, à la maison centrale de Poissy, quand, le 27 novembre 1893, il fut transféré à l'asile annexé à la maison centrale de Gaillon comme épileptique. Le 12 octobre 1894, quelques mois après son entrée en fonctions, M. le D'' Colin, médecin de l'asile de Gaillon, rédigea le certificat suivant.
« B.., venu de la maison centrale dePoissy comme atteint d'épilepsie, n'a pas eu d'accès depuis le mois de décembre 1893. L'état de ce détenu s'est suffisamment amélioré pour permettre son transfèrement dans une maison centrale. »
A la suite de ce certificat, B... fut réintégré à la maison centrale de Poissy, mais le l*'"' août 1895 il fut envoyé de nouveau à Gaillon; le 28 du même mois M. le Colin délivra le certificat que voici :
« B... .est atteint d'épilepsie. Les accès sont peu fréquents et ne s'accompagnent pas de délire ni d'impulsions violentes. Par conséquent ce détenu n'est pas un épileptique aliéné, mais un épileptique analogue à ceux que nous traitons à la maison centrale de Gaillon, sans les admettre au quartier spécial. J'estime donc que B..., qui est un individu calme et bon travailleur, peut être réintégré dans une maison centrale. »
Le 4 octobre, B... fut réintégré à Poissy.
Le vol qui l'amène encore une fois devant la justice est un vol de linge accompli dans les circonstances suivantes : il s'est introduit dans la lingerie de l'hôtel où il logeait et s'est emparé d'une vingtaine de paires de draps, de serviettes, de taies d'oreiller qu'il a emportés avec l'aide d'un camarade et qu'il a vendus. Ce vol ne présente pas, il est à peine besoin de le dire, les caractères d'un acte pathologique.
Depuis son arrivée à Mazas, B..., d'après les renseignements qui me sont fournis par le personnel de la prison, n'a donné lieu à aucune remarque particulière, il n'a rien dit ni rien fait pouvant donner lieu à penser qu'il est atteint d'aliénation mentale ; il n'a pas eu non plus de crise de nerfs. Mais dans le cabinet de M. le juge d'instruction il a été pris d'une attaque d'épilepsie pour laquelle il a reçu les soins de M. le D'' Kortz, un des médecins du palais de justice.
Au moment de mon examen il est parfaitement calme, lucide, exempt de tout trouble mental; ni sa mémoire ni ses autres facultés intellectuelles ne sont affaiblies; il parle d'un ton posé et répond très correctement à toutes mes questions.
Il me fournit sur sa famille et sur lui-même les renseignements que voici : « Sa mère est morte en 1892, il ne sait pas de quelle maladie. Son père est sujet à des attaques : « il devient tout noir et tombe » ; ces attaques sont rares, elles se produisent surtout à la suite d'excès alcooliques. Lui-même est atteint
MÉDECINE LÉGALE
d'épilepsie depuis l'âge de vingt et un ans. La premièi^e attaque s'est produite à la suite d'une violente émotion; il avait été renversé dans la rue par un camion de chemin de fer; il a roulé sous la voiture, il n'a pas été blessé, mais il a éprouvé une vive frayeur et huit ou dix jours après il a eu sa première crise d'épilepsie. 0 est resté ensuite seize mois sans tomber, puis les attaques n'ont cessé de se reproduire à intervalles d'ailleurs très irréguliers. 11 ne sent pas venir l'attaque. Il regarde fixement, et s'il est au travail, sa main gauche laisse échapper l'outil qu'elle tient, tandis que la droite conserve le sien; il tombe comme une masse, toujours en arrière, lui a-t-on dit, il se débat; la crise finie, il se sent tout courbaturé et c'est à cela qu'il se rend compte qu'il a eu une crise, car il ne garde aucun souvenir de ce qui se passe; pendant l'attaque il se mord la langue.
11 présente sur différentes parties du corps : poignet droit, main gauche, lèvres, nez, crâne, des cicatrices provenant de blessures qu'il se serait faites au cours de ses crises.
Ces renseignements, ces constatations confirmeraient, s'il en étaitbesoin, le diagnostic de M. le D'' Colin. Les crises nerveuses ne sauraient être attribuées à l'hystérie, B..., en effet, n'a jamais présenté de symptômes d'hystérie et il n'existe chez lui aucun stigmate permanent de cette névrose.
On ne constate non plus aucun signe d'intoxication alcoolique; B... déclare d'ailleurs ne faire jamais le moindre excès de boisson; au repas il ne boit qu'un peu de cidre ou de bière; le vin, même en petite qu^antité, lui fait du mal.
B... étant bien et dûment épileptique, quelle conséquence faut-il en tirer? La seule constatation de l'épilepsie chez un inculpé ne saurait suffire à le faire considérer comme irresponsable des actes à lui reprochés. Sans doute les épileptiques sont sujets à des impulsions sous l'influence desquelles ils commettent des actes inconscients; mais en dehors de ces attaques ils sont parfaitement capables d'a-ctes voulus, réfléchis. Or, les actes incriminés ne présentent en rien les caractères des impulsions pathologiques de l'épilepsie; d'ailleurs l'inculpé ne cherche nullement à se faire passer pour fou ni à mettre sur le compte de la maladie dont il est atteint, les vols qu'il a commis.
Voici les explications qu'il m'a fournies.
Du pécule qu'il avait en sortant de prison il lui restait cent vingt-huit francs quand il a perdu son porte-monnaie; il se trouvait donc sans un sou et il avait son loyer à payer. C'est alors qu'il a eu l'idée, pour se procurer de l'argent, de voler du linge dans l'hôtel où il logeait. Un camarade l'a aidé à transporter les objets volés sans connaître leur provenance^ croyant qu'il s'agissait simplement « d'un déménagement à la cloche de bois ». Ensuite il a vendu les objets volés. 11 ajoute que s'il vole c'est qu'il ne peut arriver à gagner sa vie en travaillant, car on le renvoie de tous les ateliers à cause de ses attaques. C'est là en effet le malheureux sort de presque tous les épileptiques.
Conclusions. — loB... est épileptique, mais les actes dont il est inculpé ne
MÉDECINE LÉGALE
relèvent pas directement de la maladie dont il est atteint, il doit donc en rendre compte à la justice.
2"' Toutefois l'épilepsie dont B... est atteint est de nature à lui concilier une certaine indulgence de la part des magistrats.
B..., en raison de ses antécédents judiciaires, a été frappé d'une peine sévère, celle de huit ans de travaux forcés avec la rélégation.
Hystérie.
L'état mental et par suite la responsabilité varie beaucoup dans l'hystérie suivant que celle-ci est grave ou légère. L'hystérique en état second est un aliéné complètement irresponsable de ses actes aussi longtemps qu'il reste dans cet état ; mais d'une façon générale l'hystérie, sauf des cas exceptionnels, est plutôt de nature à atténuer la responsabilité qu'à la faire disparaître.
Pour appi'écier les actes reprochés aux hystériques, il faut se rappeler les particularités de leur nature. Leur caractère mobile et instable les empêche d'avoir de la suite dans leurs projets. En raison de leur émotivilé, de leur irritabilité, elles supportent difficilement les contrariétés même légères. U esprit d'imitation qui est si développée chez elles, les porte à perpétrer des actes délictueux qu'elles ont vu commettre devant elles. Grâce à la débilité de leur volonté elles offrent peu de résistance aux mauvais conseils, aux suggestions coupables.
Les hystériques disent souvent des choses contraires à la vérité ; que ce soit pour le plaisir de mentir ou qu'elles parlent sincèrement, auto-suggestionnées qu'elles sont, peu importe, il faut se méfier de leurs déclarations.
Les hystériques peuvent présenter un érotisme morbide, mais beaucoup sont au contraire frigides. Quand le médecin expert aura à rendre compte de l'examen d'une hystérique devant le tribunal correctionnel et surtout aux assises, il devra toujours expliquer aux magistrats et aux jurés la valeur du mot hystérie, car pour les gens du monde hystérie signifie appétit génital exagéré, dévergondé ; c'est la confusion de l'hystérie avec la nymphomanie.
D'une manière très générale, on peut dire que les hystériques sont mal équilibrées, et par suite capables d'actes peu ou pas réfléchis. L'hystérie s'associe d'ailleurs fréquemment à toutes les formes de la dégénérescence mentale.