RAPPORT 6. HYSTÉRIE. VOL. — IRRESPONSABILITÉ
Antécédents héréditaires. — Dès l'enfance pratiques d'onanisme continuées jusque dans le mariage. — Etliéromanie et cliloralomanie. — Kleptomanie. — Plusieurs arrestations pour vols dans les grands magasins. — Trois rapports médico-légau.K concluant à l'irresponsabilité. — Nouveaux vols. — Hystérie. — Irresponsabilité. — Non-lieu.
Vois dans les magasins du Louvre d'un grand nombre d'objets de peu de valeur. Jugement de la 9" chambre correctionnelle ordonnant l'expertise.
MÉDECINE LÉGALE
Madame D... est fille de parents aliéne's ; quand sa mère et son père se sont mariés ils étaient âgés l'une de vingt-trois ans, l'autre de soixante-huit ans ; quatre ans après elle est venue au monde. Un an plus tard, ces époux si mal assortis par l'âge ont eu un second enfant qui n'a pas tardé à mourir; à la suite de ce deuxième accouchement la mère a commencé à donner des signes évidents de dérangement intellectuel, elle s'est mise à faire des excès alcooliques et depuis a toujours continué, finalement elle est morte folle à cinquantequatre ans dans un asile d'aliénés au Mans. Le père est décédé à soixante-dixsept ans après avoir, comme sa femme, mais à un degré moindre, présenté des troubles mentaux.
L'inculpée est donc une héréditaire, et chez elle l'hérédité, on va le voir, s'est manifestée de bonne heure par des instincts vicieux. Placée à l'âge de dix ans dans un ouvroir tenu par des religieuses, elle se prit d'une vive affectio n pour une de ses camarades et ne tarda pas à pratiquer avec elle l'onanisme individuel et le plus souvent l'onanisme réciproque soit digital soit buccal. C'est M"^ D... elle-même qui nous faitces confidences; elle ajoute qu'elle était incapable de résister â la tentation, il lui était impossible de rester un seul jour sans se livrera sa passion, au point que quand elle devait communier elle ne pouvait que difficilement se contenir dans la nuit qui séparait la confession de la communion, et quand par hasard elle y parvenait, ce n'était que pour succomber dès le lendemain matin; à la messe même il lui arrivait de se masturber : elle passait la main sous ses jupes et satisfaisait son invincible besoin. Mais c'est surtout vers l'âge de dix-neuf ans qu'elle s'est le plus masturbé. Tout en se livrant nuit et jour à ces pratiques vicieuses, elle était d'une naïveté et d'une timidité peu communes : à vingt ans elle n'osait lias regarder un homme en face, elle croyait que cela suffisait pour devenir enceinte.
Un beau jour la directrice de l'ouvroir ayant remarqué l'affection si tendre que se témoignaient ses deux pensionnaires finit par avoir des soupçons et obtint des aveux de l'autre jeune fille; les deux amies durent quitter l'établissement. Après une existence assez accidentée. M""" D.., se maria avec un homme de vingt-sept ans plus âgé qu'elle et en quelques années elle eut cinq enfants dont ti-ois seulement sont encore vivants. Les premiers temps de son mariage malgré des relations fréquentes avec son mari, elle conserva son penchant irrésistible pour l'onanisme; plus tard cette passion se calma mais fut bientôt remplacée par une autre, le besoin de boire de l'éther et du chloral. Onanisme, éthéromanie, chloralomanie ne devaient pas être les seules impulsions morbides de cette dégénérée : elle se montra en même temps kleptomane et se fit arrêter plusieurs fois pour vol dans les grands magasins. En 1882, M. le docteur Auguste Voisin eut à faire un rapport médico-légal sur son compte ; antérieurement même, M. le D'' Legrand du Saulle avait eu à examiner son état mental ; l'année dernière enfin, M. le D'' Motet fut commis par la 9'' chambre pour le même motif : les trois experts ont chaque fois conclu à l'irresponsabilité. C'est que M"''^ D... est en effet une femme inconscient de ses actes, une aliénée, une hystérique.
Depuis des années elle est sujette à des attaques convulsives commençant
par des sensations d'étouffement et de constriction à la gorge, elle présente en outre la plupart des stigmates permanents de la grande névrose aussi bien au point de vue somatique qu'au point de vue psychique. Comme stigmates physiques on trouve surtout des troubles de la sensibilité et du tremblement. A la face et au bras droit il existe de l'anesthésie, à la région ovainenne au contraire une hypéresthésie très prononcée : la moindre pression à ce niveau produit une vive douleur et fait pousser des cris à la malade; de l'hypéresthésie encore en un point limité du cuir chevelu (clou hystérique). Le membre supérieur droit est animé d'un tremblement continu; ce tremblement, qui date de 1887, époque du dernier accouchement, s'exagère quand la malade cherche à le réprimer et se généralise à la moindre émotion. Une des impressions les plus vives que puisse ressentir M'"® D.., de son propre aveu, c'est la vue d'un homme robuste et bien musclé; son mari est ti'ès maigre et quand elle rencontre un homme bien en chair, cela lui produit un drôle d'effet.
Le champ visuel est rétréci des deux côtés et la malade se plaint d'avoir de temps à autre des brouillards sur les yeux ». Les autres sens sont intacts.
Le sommeil est agité, troublé par des rêves le plus souvent pénibles : M'"^D..voit des choses effrayantes, croit tomber dans des précipices, se figure faire des courses sans fin, courir sans pouvoir s'arrêter.
L'état mental peut se caractériser ainsi : irritabilité excessive, mobilité extrême dans les idées et les sentiments. Aux époques menstruelles, ces dispositions habituelles s'exagèrent encore. Par moments M^'^D.. se montre pleine de douceur et d'affection envers son mari et ses enfants; puis, l'instant d'après elle devient grossière et brutale; pour le motif le plus futile, elle injurie et insulte tout le mônde, elle fait des scènes épouvantables cassant et brisant tout ce qui lui tombe sous la main. Sa colère passée, elle demande pardon de sa conduite , pleure et se désole d'avoir un si mauvais caractère, promet à son mari, se jure à elle-même de ne pas renouveler ces scènes scandaleuses et toujours recommence. C'est qu'elle est incapable de faire autrement, c'est qu'elle est impuissante à modifier une conduite qui n'est en somme que la résultante, la manifestation extérieure d'un état cérébral défectueux. Il en est de même des vols auxquels elle s'est livrée à diverses reprises et récemment encore ; elle n'était pas plus libre de ne pas les commettre, qu'elle n'est capable de changer son caractère, de ne plus prendre d'éther ou de chloral : ces vols absurdes, comme ces scènes sans motifs, comme ces abus de calmants relèvent de la même cause, un manque d'équilibre dans les facultés intellectuelles. M""' D... prétend que lorsqu'elle se trouve dans les grands magasins, en face de belles étoffes, d'objets de toute sorte accumulés comme à plaisir pour tenter le passant, elle est en quelque sorte fascinée; sa main se porte pour ainsi dire malgré elle vers l'objet convoité.
L'assertion de M"" D... est on ne peut plus admissible. Quand elle vole elle agit instinctivement, cela est bien certain, sans que sa volonté intervienne, elle répond pour ainsi dire automatiquement à la sollicitation venue du dehors. Et la preuve qu'elle agit sans réflexion, c'est qu'elle ne se cache pas, qu'elle ne prend aucune précaution. Cela résulte des déclarations mêmes des inspecteurs
MÉDECINE LÉGALE
qui l'ont ari-êtée. Aussi est-elle sui'prise chaque fois en flagrant de'lit, son mari m'a affirmé que jamais elle n'avait pu rapporter à la maison les objets volés.
En résumé M""" D... est une dégénérée héréditaire hystérique sujette à des impulsions irrésistibles : Qu'elle se livre h l'onanisme, qu'elle abuse de l'éther ou du chloral ou qu'elle dérobe les objets qui s'offrent à sa vue, elle ne fait toujours que céder à une force à laquelle elle est incapable de résister. On no saurait donc la considérer comme responsable des actes dont elle est inculpée. Mais une question se pose maintenant, c'est celle de l'internement dans un asile d'aliénées. Or M"^ D... aune véritable terreur de la maison de santé; quand je lui ai parlé de l'utilité qu'il y aurait pour elle à suivre un traitement dans un établissement spécial, elle a été prise d'un tremblement de tout le corps; la peur s'est peinte sur sa physionomie; les larmes aux yeux elle s'est écriée : J'aimerais mieux me tuer que de quitter mon mari et mes enfants. Ces menaces de suicide, M"'° D... sei'ait parfaitement capable de les mettre à exécution si son internement était prononcé, aussi suis-je d'avis, pour cette fois encore, de n'avoir pas recours à ce moyen de protéger la malade contre ses impulsions morbides et de la mettre dans l'impossibilité de nuire à autrui. Cependant comme M'"*^ D... si elle n'est pas surveillée, commettra certainement de nouveau des vols qui ne sont encore une fois que la manifestation de son état pathologique, il y a lieu de prévenir son mari de ne pas la laisser sortir seule s'il ne veut pas qu'on soit obligé d'en venir à l'internement dans un asile d'aliénées.
Conclusions. l''M'""'D... fille de père et de mère aliénés, est atteinte d'hystérie grave avec impulsions morbides irrésistibles.
2° Elle ne saurait être considérée comme responsable des vols dont elle est inculpée.
3° Son placement dans un asile d'aliénés n'est cependant pas indispensable.
Conformément aux conclusions de ce rapport M""^ D... a été acquittée et rendue à son mari.