‹ Traité de pathologie mentale [electronic resource]Chapitre 193 sur 220 · RAPPORT 12. ALCOOLISME SUBAIGU. IRRESPONSABILITÉ · texte numérisé non relu

RAPPORT 12. ALCOOLISME SUBAIGU. IRRESPONSABILITÉ

Homme tuente-cinq ans. — Quatorze comparutions en justice. — Un internement pour alcoolisme. — Inculpation de violences et voies de fait. — Alcoolisme subaigu. — Irresponsabilité. — Non-lieu. — Internement.

L... étant en état d"ivresse s'est présenté chez la concierge d'une maison d'oîi il avait été expulsé et lui a dit : « qu'il crèverait son mari. » Il avait à la main deux tranchets. Plusieurs fois déjà il avait adressé des menaces semblables. 11 s'est livré sur la concierge à des violences et voies de fait.

L... passe pour un homme violent, un déséquilibré, un ivrogne, il a eu affaire quatorze fois en justice et a été interné pour alcoolisme à l'asile Saint-Anne, du 28 Août au 12 Octobre 1894.

D'après les renseignements qui me sont fournis par le personnel de la prison de Mazas, L... depuis son arrivée s'est fait remarquer par son agitation, il ne dort pas et demande constamment de l'absinthe et du rhum; on n'est parvenu à le conserver à la prison qu'en lui donnant des potions calmantes.

Il se présente ù moi les vêtements et les cheveux en désordre, l'air abruti, tremblant de tout le corps, il me demande à boire disant qu'il a très soif, et en effet sa langue est sèche. Il se plaint d'avoir eu les oreilles et la figui^e mordues la nuit dernière par des souris, il assure que des hommes cachés dans la cheminée viennent le tirer par les pieds quand il va s'endormir. Dans la rue, tout le temps on courait après lui, il était toujours suivi de 30 ou 40 personnes qui criaient après lui, on l'appelait « le fou ».

Buveur d'habitude, L... est en somme en proie à un accès d'alcoolisme subaigu, il est en état d'aliénation mentale. On pourrait se demander si quand il a commis les actes qui lui sont reprochés, il était déjà atteint de folie alcoolique. A cette question on peut répondre nettement par l'affirmative. Il y a quatre jours, date du délit, L... était au début de son accès et il avait déjà les facultés mentales trop troublées pour avoir conscience de ses actes.

Conclusions. — L... est atteint d'alcoolisme subaigu caractérisé par de

MÉDECINE LÉGALE

l'agitation, de l'insomnie, des hallucinations de la vue et de l'ouïe, du tremblement. Dans cet état il ne saurait être considéré comme responsable de ses actes. Il y a lieu de le mettre à la disposition de l'autorité administrative qui pourvoira à son placement dans un asile d'aliénés.

L... a bénificié d'une ordonnance de non-lieu et a été interné.

RAPPORT 13. DIPSOMANIE. I H R E S P 0 N S A U I L I T É

Impulsions irrésistibles à boire revenant par accès. — Inculpation d'ivresse et d'outrages aux agents — Irresponsabilité. — Internement.

H... est âgé de vingt-sept ans et exerce la profession de publiciste, il a été arrêté dans la rue a 6 heures 50 du soir, il était en état d'ivresse, et injuriait un officier d'administration assis à la terrasse d'un café. Quand les agents ont voulu le conduire au poste, il leur a opposé une vive résistance et n'a cessé de les outrager.

Un de ses amis m'a donné les renseignements suivants :

II... ne recherche pas l'occasion de faire la fête, mais, de temps à autre, il est pris d'un besoin irrésistible de boire; une fois qu'il a ingurgité un premier verre d'alcool, il continue à boire jusqu'à « extinction des forces » et cela non pas dans des parties de plaisir avec des camarades, mais tout seul, chez lui; il boit parfois pendant quatre et cinq jours de suite et autant de nuits, presque sans manger ni dormir. Il y avait trois jours qu'il buvait quand on l'a arrêté. Il est le premier à regretter cette malheureuse passion qui éloigne de lui tous ses amis et qui apporte des entraves sérieuses a sa profession. Il fait des efforts pour être sobre : pendant quelque temps il s'abstient de toute boisson spiritueuse, puis un nouveau besoin d'alcool se fait sentir, et alors il est incapable de résister. Il avale quelquefois plus d'un litre de cognac dans une seule journée. Au cours de ses accès il devient dangereux; habituellement d'un caractère doux et placide, il se montre alors violent et agressif; ainsi un jour il a lancé une lampe à pétrole à la tête d'un ami pour lequel il a cependant une grande affection ».

A ma première visite à Mazas, je trouve H... assez calme et lucide, mais il est affecté d'un tremblement présentant les caractères du tremblement alcoolique et d'une intensité qui indique une intoxication alcoolique profonde. Il me confirme les renseignements donnés par son ami : « .le n'ai pas de goût, m'explique-t-il, à m'amuser et à faire la noce; quand je bois ce n'est pas par plaisir, mais parce que j'y suis poussé par un besoin auquel je ne puis résister, je ne prends pour ainsi dire que du cognac, je le bois à pleins verres; j'arrive ainsi à en absorber un litre et plus dans les vingt-quatre heures. La crise dure plusieurs jours et pendant tout ce temps je ne puis ni manger ni dormir. Je me promets toujours de me montrer plus fort, mais quand j'ai bu le premier vei^e, adieu mes résolutions. Ce n'est pas dans ma nature d'être violent et grossier, si donc j'ai outragé les agents, c'est que je ne savais plus ce que je faisais, .le n'ai d'ailleurs conservé aucun souvenir des faits qu'on me reproche ».

MÉDECINE LÉGALE

Ces renseignements, dont la sincérité ne me paraît pas pouvoir être mise en doute, prouvent que H... est un dipsomane : ce n'est pas un ivrogne qui boit chaque fois qu'il en trouve l'occasion, mais \m malade qui s'enivre quand son accès le prend. La dipsomanie en effet est une véritable maladie mentale caractérisée par une impulsion irrésistible à prendre des boissons spiritueuses revenant par accès. On conçoit que la dipsomanie ait pour conséquence l'ivresse puis l'alcoolisme, c'est-à-dire l'empoisonnement par l'alcool. La dipsomanie, besoin irrésistible de boire, tyrannise le sujet qui en est atteint au point de lui faire perdre toute liberté morale.

H... boit parce qu'il ne peut pas ne pas boire ; il ne saurait donc être considéré comme responsable de s'être mis en état d'ivresse ; quand il est intoxiqué par une grande quantité d'alcool il perd tout naturellement la conscience de ses actes, il devient momentanément aliéné ; conséquemment on ne peut le considérer comme responsable des outrages aux agents, dont il s'est rendu coupable.

La folie impulsive, intermittente il est vrai, mais à accès rapprochés dont H... est atteint le rend dangereux pour lui-même, pour l'ordre public et la sécurité des personnes, il y a donc lieu de prendre contre lui des mesures de protection.

Conclusions. — 1° H... est un dipsomane, les actes dont il est inculpé sont la conséquence de la maladie dont il est atteint, il ne saurait donc en être rendu responsable ;

2° Il y a lieu de placer H... dans un asile d'aliénés.

H... a bénéficié d'une ordonnance de non-lieu. Placé dans un asile d'aliénés par les soins de sa famille, il a ensuite été embarqué jDOur l'Amérique, son pays natal.

RAPPORT 11. — ACCÈS d'ALCOOLISME POSTÉRIEUR A L ' E M P R 1 S 0?\' N E M E X T

RESPONSA HILITÉ

Homme trente-deux ans. — Inculpations de recel. — Habitudes d'intempérance. — Lucidité complète pendant le premier interrogatoire. — Quelques jours après l'emprisonnement, court accès d'alcoolisme subaigu produit par la privation brusque de toute boisson alcoolique. — Responsabilité. — Condamnation.

D... est inculpé d'avoir recelé une partie des objets provenant de l'appartement récemment dévalisé de M. Vaillant, député de la Seine. Il a déjà subi une condamnation à trois mois de prison pour abus de confiance en 'J889. En 1895 il a encouru une nouvelle condamnation à huit mois de prison pour complicité de vol, il a subi sa peine à Mazas d'où il est sorti le l*''" février de la présente année. Le 31 août dernier il a comparu devant M. le commissaire de police et à ce moment rien dans son attitude ou son langage ne pouvait faire soupçonner chez lui l'existence de troubles intellectuels; il s'est au contraire défendu avec habileté et sang-froid. Mais, quelques jours après son emprisonnement, il adonné des signes non équivoques d'aliénation mentale.

MÉDECINE LÉGALE 1505

aussi a-t-il été transféré de 3Iazas à l'Infirmerie spéciale de la Préfecture de police.

Quand je me présente à l'Infirmerie, le 4 septembre, on m'y donne les renseignements suivants : « L'avant-dernière nuit, D... a été en proie à une grande agitation ; il paraissait halluciné, criait et appelait. La veille, l'agitation a continué quoique moins intense, mais aujourd'hui elle est à peu près dissipée ». En effet, je trouve D... calme et même un peu déprimé ; ses facultés intellectuelles paraissent légèrement obnubilées, il s'exprime avec une certaine difficulté, néanmoins il peut répondre convenablement aux questions que je lui pose. Il me raconte que ces jours derniers il avait des cauchemars, il voyait des insectes, des hannetons, des araignées qui faisaient de grandes toiles, il se voyait entouré de fils et essayait de les attraper sans pouvoir y parvenir. Il avoue commettre des excès de boisson et être sujet, depuis trois ans, à des pituites matinales. Il présente d'ailleurs le tremblement très marqué des mains et de la langue qu'on observe chez les buveurs d'habitude.

Interrogé sur les faits qui lui sont reprochés, D... les nie catégoriquement. « On m'accuse d'avoir fait du recel, déclare-t-il, c'est absolument faux, je ne sais pas ce que l'on veut dire ; je suis tourneur sur bois et je vis honorablement de mon métier. »

Le 10 septembre, D... ne présentant plus aucun trouble cérébral est transféré de l'Infirmerie spéciale de la Préfecture de police à la prison Mazas. .Je l'y vois le lendemain. Je le trouve beaucoup mieux qu'à ma précédente visite. Sa physionomie est plus éveillée, il s'exprime avec plus de facilité, son tremblement a considérablement diminué ; il prétend cependant avoir encore quelques cauchemars. Très calme, très maître de lui, il repousse énergiquementles inculpations qui pèsent sur lui, il assure avoir indiqué la provenance de tous les objets saisis chez lui, n'avoir rien recelé et ne connaître même aucun des voleurs.

Il me donne sur ses antécédents les renseignements qui suivent : il est enfant naturel et n'a pas connu son père; sa mère est morte en 188S alors qu'il était au service militaire, elle buvait un peu et a succombé à une maladie de poitrine ; il a un frère qui, quoique bossu, est bien portant. Il n'a jamais été malade, il souffre seulement un peu de l'estomac de temps à autre, il reconnaît d'ailleurs à nouveau qu'il est loin d'être sobre : il boit tous les jours plusieurs absinthes sans compter le vin.

Des faits observés il résulte que D... vient d'avoir un accès d'alcoolisme subaigu. Or, au moment de sa comparution devant le commissaire de police, il ne présentait aucun signe d'aliénation mentale. Comment expliquer ces troubles intellectuels survenus postérieurement à l'arrestation ? L'explication est bien simple. Chez les buveurs invétérés, si, par une circonstance quelconque, les habitudes alcooliques sont brusquement interrompues, et surtout si une maladie, une émotion vive, viennent ébranler profondément l'organisme, le délire alcoolique éclate tout à coup. Et c'est ainsi qu'on voit des inculpés qui, aux premiers interrogatoires, avaient semblé sains d'esprit, présenter des troubles mentaux après deux ou trois jours de détention. Ces

MÉDECINE LÉGALE

accès de folie, dont l'origine alcoolique n'est pas douteuse, sont d'ailleurs transitoires.

D... arrêté et conduit en prison, non seulement a été privé brusquement de la dose d'alcool qu'il boit tous les jours, mais de plus, des préoccupations bien légitimes sont venues envahir son esprit ; sous cette double influence il a eu un court accès de délire.

Au point de vue de la responsabilité, il est à peine besoin d'ajouter que les actes incriminés ayant été commis par D... avant l'explosion de l'accès transitoire de délire, il ne saurait être dispensé d'en rendre compte à la justice. Ces actes d'ailleurs examinés en eux-mêmes ne présentent nullement un caractère pathologique : C'est là un fait de toute évidence.

Conclusions. — 1" D... est un buveur d'habitude. Sous l'influence de la suppression brusque de son excitant de tous les jours, il a été pris, après son arrestation, d'un accès transitoire de délii^e alcoolique ;

2" D... est aujourd'hui guéri et en état de comparaître en justice ;

3° L'accès d'alcoolisme ayant éclaté postérieurement à la perpétration des actes qui lui sont reprochés, D... ne saurait être dispensé d'en rendre compte h la justice.

4° Les actes incriminés n'ont d'ailleurs nullement un cachet pathologique.

D... a comparu devant la Cour d'Assises de la Seine et a été condamné à trois ans de prison.

Morphinisme

L'ivresse due à l'absorption de la morphine s'accompagne d'une excitation intellectuelle, d'une obnubilation du sens moral et du jugement qui peuvent conduire à des actes délictueux. Si l'auteur de l'acte délictueux a été morphinisé par un médecin dans un but thérapeutique il ne saurait évidemment être déclaré responsable ; si au contraire il s'est mis volontairement en état d'ivresse morphinique il doit être assimilé à l'homme qui s'est grisé volontairement avec de l'alcool et être déclaré responsable. Mais l'ivresse morphinique bien plus souvent que l'ivresse alcoolique est une ivresse pathologique, c'està-dire compliquée d'un état maladif antérieur : dégénérescence mentale, prédisposition héréditaire, et surtout hystérie; elle doit donc entrahier une atténuation de la responsabilité. L'individu qui se serait mis volontairement en état d'ivresse morphinique pour y trouver la force de commettre l'acte délictueux ne serait pas comme le précédent digne d'indulgence.

Les morphinisés chroniques ont un état mental analogue à celui des alcooliques chroniques et sont passibles des mêmes remarques au point de vue de la responsabilité.

Le morphinomane en état de besoin peut entrer dans un état de fureur dangereuse pour ceux qui lui refusent sa piqûre, il est capable de tout faire

Chambard. Les morphinomanes. Étude clinique médico-légale et thérapeutique.

pour se procurer de la morphine. Pichon^ rapporte l'histoire d'une femme qui en arriva à se prostituer pour se procurer l'argent nécessaire à satisfaire sa passion et qui lui fit cet aveu : « j'aurais tué quelqu'un si ce meurtre m'eût procuré une piqûre». Un délinquant en pareil cas obéit évidemment à une force à laquelle il ne peut, résister.

Chez les morphino-cocaïnomanes il se produit un délire psycho-sensoriel qui les rend dangereux et irresponsables à la manière des alcooliques hallucinés et persécutés.

Page 1