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RAPPORT 13. — INTOXICATION PAR LA MORPHINE ET LA COCAÏNE

Inculpation de filouterie d'aliments. — Morphino-cocaïomanie. — AITaiblissement du sens moral. — Atténuation de la responsabilité. — îSon-lieu.

P... a été arrêté sur la réquisition d'un restaurateur dans l'établissement duquel il s'était présenté vers une heure du matin et avait fait une dépense de 36 francs qu'il avait déclaré ne pouvoir régler faute d'argent. Il avait envoyé cherché des fonds chez diverses personnes, mais n'avait pu en obtenir.

Il a l'econnu les faits mais il a déclaré qu'il n'avait eu aucune intention coupable, qu'il comptait payer sa dépense avec de l'argent qu'il devait toucher le jour même.

Le beau-frère de l'inculpé a déclaré à l'instruction que celui-ci avait été autrefois dans un situation brillante, mais qu'étant devenu morphinomane, il avait tout compromis « par l'incohérence de ses idées et de sa conduite. »

Quand je vois l'inculpé à Mazas, pour la première fois, je le trouve déprimé physiquement et intellectuellement présentant la plupart des troubles de la santé qu'on observe chez les morphinomanes en état de besoin, c'està-dire chez les individus qui, ayant l'habitude de prendre de la morphine en ont été privés brusquement : Le teint est paie, la peau couverte d'une sueur froide et visqueuse, le pouls est faible, irrégulicr, dépressible, les extrémités sont froides ; le malade éprouve une faiblesse générale, se plaint de douleurs abdominales accompagnées de diarrhée, d'une insomnie complète; enfin il a un appétit énorme. Sur la plus grande partie du corps, particulièrement à l'abdomen, il existe des cicatrices sans nombre provenant de piqûres faites à l'aide de la seringue de Pravaz.

A ma seconde visite, sept jours plus tard, les symptômes que je viens d'énumérer ont disparu; l'abattement physique et moral existe encore, mais à un degré bien moindre.

P... m'explique -que, il y a deux ans et demi, au cours d'un rhumatisme très douloureux, il s'est mis à prendre de la morphine en injections et depuis il a toujours continué ; il y a un an et demi, il y a ajouté la cocaïne. Progressivement, il a augmenté les doses et en est arrivé à prendre jour-

' Pichon. Le morphinisme. Paris, 1889.

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nellement en injections hypodermiques 1 gramme de morphine et 2 grammes de cocaïne. Sous l'influence de ces poisons sont survenus des troubles intellectuels dont il n'avait pas conscience alors, mais dont il se rend bien compte aujourd'hui : il était dominé par des idées de persécution, il avait des hallucinations de la vue, il voyait des trous dans les murs de sa chambre et se figui-ait que par là on l'épiait, on l'observait.

Ce que l'inculpé ne dit pas, mais ce que sa mère m'a confié, c'est qu'il était arrivé, sous l'influence de sa passion pour la morphine, à tomber dans une déchéance physique et surtout morale très prononcée. C'est là la règle chez les morphinomanes endurcis ; chez eux comme chez les alcooliques chroniques, on observe un afl'aiblissement du sens moral qui peut devenir le point de départ d'actes véritablement délictueux et criminels. C'est vraisemblablement là qu'il faut chercher la cause de l'acte dont P... est inculpé.

Au surplus, comme beaucoup de morphinomanes. P..., avant d'être un intoxiqué, était déjà un névropathe. C'est un homme fort intelligent, mais sa vie décousue montre bien que ses facultés intellectuelles, pour brillantes qu'elles aient été ont toujours manqué d'équilibre.

Conclusions ; h P... a été atteint de morphino-cocaïomanie, il est aujourd'hui guéri (au moins provisoirement) grâce à la suppression brusque du poison d'habitude, conséquence de son emprisonnement ;

2° Au moment oii il a commis les actes dont il est inculpé, P... était intoxiqué par la morphine et la cocaïne ; c'est-à-dire dans un état cérébral anormal. C'est là un fait qui est de nature à atténuer notablement sa responsabilité vis-à-vis de la loi pénale ;

P... a bénéficié d'une ordonnance de non-lieti; le restaurateur avait d'ailleurs été désintéressé par sa famille.

Éthéromanie.

L'éthéromanie se voit bien rarement chez les gens normaux, elle est presque toujours symptomatique d'un état morbide. L'éther produit une ivresse spéciale et à la longue un état analogue à celui de l'alcoolisme et du mor"phinisme chroniques.

RAPPORT 16. — ÉTHÉROMA^'IE

Six internements. — Hystérique, déséquilibrée, buvant de l'éther par accès. — Vol dans un grand magasin par vengeance. — Irresponsabilité. — Non-lieu. — Internement.

La veuve D... est une ancienne pensionnaire des asiles d'aliénés de la Seine oii elle a été internée à six reprises depuis 1881. Tous les médecins qui l'ont examinée l'ont considérée comme une hystérique, une mal équilibrée. La plupart ont noté chez elle l'existence d'impulsions et particulièrement d'impulsions au suicide. Au mois d'août 1897, arrêtée pour vol dans un grand

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magasin, elle fut examinée par M. le Dubuisson qui la déclara irresponsable et la fit interner pour la sixième fois, mais elle ne resta que quelques semaines à l'asile.

Telle l'ont vue plusieurs de mes collègues, telle elle est encore aujourd'hui. Tout de suite elle donne l'impression d'une mal équilibrée, versatile et fantasque. Au cours des diverses visites que je lui ai faites à la prison de Saint-Lazare, je l'ai vue en l'espace de quelques minutes pleurer abondamment et rire aux éclats pour pleurer de nouveau, puis de nouveau se mettre à rire. Elle me déclare tout d'abord qu'elle ne veut pas aller à Sainte-Anne, qu'elle n'est pas folle, qu'elle sait bien ce qu'elle fait. Elle se plaît beaucoup à Saint-Lazare et désire y rester ; d'ailleurs, affirme-t-elle, on a besoin d'elle, elle aide la bibliothécaire à faire son inventaire, elle ne peut pas quitter avant que ce travail soit fini, c'est-à-dire avant la fin de l'année. Elle parle avec une grande volubilité. Elle m'explique que quand elle s'ennuie, elle boit de l'éther pour se distraire et alors elle fait des bêtises. Depuis deux ans et demi, elle n'avait pas pris d'éther, ce qui est beau, fait-elle remarquer : mais après avoir passé toute la durée de l'Exposition en compagnie, elle s'est trouvée toute seule, alors elle s'est ennuyée et a été prise de l'envie de boire de l'éther pour se consoler. Gomme d'habitude, elle a commencé à en prendre un petit verre le soir, puis elle a augmenté la dose et est arrivée ainsi à en absorber une fiole de 125 grammes par jour. Quelquefois, elle ajoute du rhum à l'éther, alors c'est complet, dit-elle, mais habituellement, elle est très sobre, elle ne boit même pas de vin.

Le jour où on l'a arrêtée au Louvre, elle avait précisément bu un mélange de rhum et d'éther; elle a pris un coupon de soie, elle ne sait pas si elle voulait l'emporter ou seulement le regarder, à peine l avait-elle dans la main qu'un inspecteur est survenu et l'a fait arrêter. Ce n'est pas pour se servir des objets, qu'elle vole, mais parce qu'elle en veut à ces magasins de l'avoir fait arrêter en 1897, elle a envie de taper sur les employés, de leur faire toutes sortes de niches, elle leur en veut à mort.

En somme, d'après les renseignements qu'elle donne, renseignements qui, je dois le dire, me paraissent très sincères, B. ne boirait de l'éther que par intervalles, par accès, à la manière des dipsomanes qui s'enivrent avec des boissons spiritueuses seulement quand leur accès revient. On ne peut donc voir dans ces abus d'éther un acte volontaire mais une impulsion pathologique, manifestation d'un état de déséquilibration cérébrale très accentuée. Il est bien certain qu'une fois intoxiquée par l'éther, l'inculpée n'a plus qu'une conscience très imparfaite de ce qu'elle fait et que dans ces moments on ne saurait la considérer comme responsable de ses actes.

En dehors de ces impulsions intermittentes, B... reste à l'état permanent une déséquilibrée, une hystérique chez laquelle la maladie s'affirme par un stigmate permanent d'une haute valeur clinique, une hémianesthésie complète,

Conclusions. \° Depuis 188] la Veuve D... a été internée six fois dans les asiles d'aliénées de la Seine. C'est une hystérique, une mal équilibrée sujette

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à des impulsions; par accès elle est poussée à boire de l'éther en grande quantité et quand elle est intoxiquée par cette substance, elle n'a plus qu'une conscience très incomplète de ses actes.

2° C'est très vraisemblablement sous l'influence d'une intoxication par l'éther qu'elle a commis les actes qui lui sont reprochés, elle ne saurait donc en être rendue responsable.

3° B... est encore très exaltée et ne saurait être remise en liberté sans danger pour elle-même et pour l'ordre public, il y a donc nécessité de la placer de nouveau dans un asile d'aliénées.

Conformément aux conclusions de ce rapport, la veuve D. .. a bénéficié d'une ordonnance de non-lieu et a été placée dans un asile d'aliénées.

Infirmités congénitales.

V idiotie et V imbécillité bien caractérisées, entraînent l'irresponsabilité : sur ce point pas de difficulté ; mais, les états de faiblesse intellectuelle native moins prononcée sont d'une appréciation beaucoup plus délicate, il est impossible de leur appliquer un critérium. C'est dans ces cas que la théorie de la responsabilité atténuée trouve une de ses principales applications. La mesure de l'insuffisance mentale devrait être celle de l'atténuation, malheureusement il n'existe pas de phrénomètre, et le médecin ne pouvant par suite mesurer mathématiquement le niveau intellectuel doit s'en tenir dans son appréciation aux formules, forcément un peu vagues, que nous avons indiquées en parlant de la responsabilité au point de vue général.

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