XII. — Intoxications
A. Poisons endogènes. — Auto-intoxications. — Nous^avons déjà signalé les auto-intoxications qui résultent des affections du foie, du rein, de la glande thyroïde et des divers viscères, et nous avons indiqué les relations de ces intoxications avec diverses formes d'affections mentales.
La réalité des auto-intoxications pathologiques n'est pas contestable : l'observation clinique et l'expérimentation l'ont établie. Nous devons y revenir ici pour faire ressortir combien la connaissance de ces auto-intoxications a éclairé certains côtés obscurs de l'étiologie des maladies mentales. En mettant à profit le procédé des injections d'urine dans la veine marginale de l'oreille, chez le lapin (procédé de Bouchard), Chevalier-Lavaure*, puis Bettencourt- Rodrigues", ont concouru, parmi les premiers, à démontrer expérimentale-
* Mairet. Aliénation mentale syphilitique. Montpellier, 1893. - Parant. Syphilis et folie. Ann. méd.-psycliol., 1888.
' Hagolstoin. Th. de Nancy, 1894.
* Ghevalier-Lavaure. Des auto-intoxications dans les mal. mentales. Th. de Bordeaux,
' Bettencourt-Rodrigues. De l'influence des phénomènes d' auto-intoxication et de la dila-
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ment la part qui revient aux intoxications endogènes clans la genèse de certains troubles mentaux. Au congrès des aliénistes de la Rochelle (1893;, la question a fait l'objet d'un important rapport de Re'gis et Chevalier-Lavaure, qui a donné lieu à une mt('ressante discussion. Depuis lors, les recherches ont été poursviivies dans la même direction : Séglas' et Régis'^ en France; Haskovec^ à Vienne; Massaro*, en Italie, ont successivement chei'ché à dégager le rôle des auto-intoxications dans l'oHiologie des ps^-choses. Sur ce rôle, il est vrai, les avis sont partagés, au moins en Italie. Lambranzi^ par exemple, admet bien l'existence d'auto-intoxications dans les aU'ections mentales, mais il les considère comme le résultat et non comme la cause de ces afl'ections. Quoi qu'il en soit, il ne semble guère douteux que les poisons engendrés par exemple par les maladies gastro-intestinales, ou par celles du foie, ou par les affections des glandes à sécrétion interne (^askovec)^. ou ceux qui sont anormalement retenus par suite d'une lésion du tissu rénal, puissent influencer le cerveau défavorablement. De même, dans les maladies par ralentissement de la nutrition, dans les diathèses, le cancer et la leucémie, au cours de la grossesse ou dans les alfections cutanées et même dans les maladies infectieuses, il se produit des auto-intoxications, et c'est elles vraisemblablement qui sont responsables des troubles mentaux qui compliquent ces maladies.
Quant à la nature des poisons qui occasionnent ces auto-intoxications, elle reste, pour la plupart d'entre eux, problématique. Les notions que nous possédons à ce sujet sont très insuffisantes.
On croit savoir que les affections gastro-intestinales favorisent la formation d'alcaloïdes (ptomaïnes et leucomaïnes toxiques) : une de ces ptomaïnes, très toxique, a été trouvée en abondance par G. Ballet et Bordas, dans l'urine d'un confusionneH. Les toxalbumines, la cystine, etc., paraissent aussi jouer un rôle dans certains cas. Chez les brightiques, la toxicité du sang dépend de la présence des albumines pathologiques, ou d'autres produits comme l'acétone, l'indican, le scatoP, l'ammoniaque, et provient quelquefois d'une insuffisance hépatique. 11 faut encore signaler, parmi les produits de désassimilation qui sont nuisibles, l'acide lactique qui se forme dans l'intestin malade, l'acide oxalique qui paraît exercer sur les centres nerveux une
tation de l'estomac dans l'étiologie des formes dépressives et mélancoliques. Gong, intoin. de méd. irient., 1889.
* J. Séglas. Auto-intoxication et délire. Presse médicale, 31 dcc. 1898, n° 107, p. 373.
' E. Régis. Note sur les délires d'auto-intoxication et d'infection. Presse médicale, 3 août 1898, n» 64, p. 37.
^ Lad. Haskovec. Die Auto-intoxication bei den Nerven und Geisteskranhheiten . Weincr klinische Rundschau, 1898, n» 39 et suiv.
* Massaro. Le auto-intossicazoni nette malallie mentali. l. Pisani. 1896, fasc. III. Ruggiero Lambranzi. Les aulo-inloxicalions dans la palhogénèse des névroses et des
psychoses. Il maniconio moderno, 1898, fasc. 3. p. 331-370 (Bibliogr.). ° Haskovec. Loc. cit.
Ballet et Bordas. Contribut. à l'étude des auto-intoxications dans les mal. ment. Comptes rendus du Congrès de la Rochelle, 1894, p. 340. ' Régis. Auto-intoxications et délires. Bordcau.x. 1899, p. 40.
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action particulièrement nocive. Mais, dans cette voie, les recherches ne sont encore qu'ébauchées.
B. Poisons exogènes. — Les poisons exogènes, minéraux ou organiques, occasionnent dans l'économie des troubles nombreux, parmi lesquels ceux qu'on observe du côté de l'intelligence ont une importance de premier ordre.
1. Poisons professionnels. — De tous les poisons professionnels, le plus dangereux, à ce point de vue, est le plomb. Le saturnisme en effet peut, comme on le verra, se compliquer de troubles céi'ébraux à formes convulsive, comateuse ^ ou délirante^.
Quelquefois aussi, à une période avancée de l'intoxication merciirielle , l'intelligence se trouble et on voit apparaître un état subdélirant ou délirant^.
Il en est de même dans la forme nerveuse de l'empoisonnement pAosp/iore; on observe alors de l'exaltation cérébrale avec incohérence et loquacité, du délire et des hallucinations.
Au contraire, dans l'intoxication arsénicale , qui pourtant altère les éléments nerveux de l'écorce grise du cerveau '% l'intelligence demeure intacte, aussi bien dans la forme aiguë que dans la forme chronique.
U oxyde de carbone est susceptible, par contre, d'affaiblir l'activité intellectuelle au point d'amener de véritables états de démence'', transitoires (Lloffmann)° ou définitifs (Laborde)''. D'autre part, Casper* l'a vu produire des accès de manie et Finkelstein' une sorte de confusion mentale.
Le sulfure de carbone amène quelquefois un état de dépression psychique, simple en général, mais plus ou moins accusé (Bonnet)'".
2. Poisons alimentaires. — Le type de ces poisons serait celui qui produit la pellagre si, comme beaucoup d'auteurs le pensent, cette affection est due à un alcaloïde du maïs avar'ié (Lombroso). On trouvera plus loin ce qui a trait à cette affection et aux causes probables qui la déterminent. Les champignons
' Grasset. Cité par Richardière, p. 575.
- Snell. Démence paralytique consécutive à l'into.rication saturnine. Commun, au Gong, de Hanovre, 1884. Arch. de neuroL, 188.5, vol. IX, n- 27, p. 406.
^ H. Richardière. Intoxications, in Traité de médecine de Charcot-Boucliard-Brissaud, t. JI.p. 588.
SoukhanofT. De l'influence de Vintoxication arsénicale sur les cellules nerveuses. Acad. de méd. de Belgique., avril 1898, 16 p., 1 planche.
Richardière. Traité Charcot-Bouchard, t. II, p. 654. " Hoffmann. Cité par Richardière.
' Laborde. Bull. Acad. de méd. 1889.
'* Gasper. Cité par Richardière.
" Léo Furkelstein (hôp. Saint-Nicolas, Saint-Pétersbourg). Démence aiguë, suite d'intoxication par le gaz pauvre. Jahrbiich. f. Psychia., t. XV, fasc. 1, p. 116, 1896.
"N.-E. Bonnet. Des troubles nerveux clans l'intoxication par le sulfure de carbone. Th. de paris, 1885.
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vénéneux occasionnent des troubles nerveux, des phénomènes d'excitation au début de l'empoisonnement, de dépression à la fm. Les conserves avariées sont susceptibles de déterminer des symptômes de même ordre.
3. Poisons médiccmienteux. — On étudiera plus loin les troubles qui résultent de l'abus de l'opium et de la morphine.
On sait les effets, sur les centres nerveux, du haschisch (Moreau de Toursj, qui provoque des l'éves et des hallucinations fantastiques (Th. Gautier)' et, à la longue, peut entraîner la déchéance progressive des facultés.
Véther, le chloral, Vhyoscine, la cocaïne, déterminent eux aussi d'abord des phénomènes d'excitation et de suractivité intellectuelle qui font place plus tard à l'affaissement et à la torpeur.
L'administration de Vacide salicylique a occasionné quelquefois un délire extrêmement violent accompagné d'hallucinations de la vue et de l'ouïe (Rendu^ Bernard et Gaillard) ^
Il en est de même de V atropine'' , du chloroforme, de Viodo forme (Schlesinger"). Siemens", dans une épidémie iïergolisine, a observé, à titre de complication de l'empoisonnement, de la mélancolie, de la folie systématique religieuse, de l'hébétude compliquée d'accès maniaques.
4. Poisons nationaux. — On peut qualifier ainsi Valcool et le tabac. On trouvera plus loin tous les renseignenu'nts relatifs aux accidents cérébraux de l'alcoolisme.
Quant au tabac, pour être d'un usage moins pernicieux que l'alcool, il n'en est pas moins dangereux. Il frappe la mémoire : il y a une amnésie aphasique nicotinique (G. Ballet', Rouillard*). On a avancé qu'il y aurait aussi une paralysie générale nicotinique (Jolly''', Lefebvre de Louvain"', KralTt- Ebing^'); la preuve n'en est pas faite. Le tabac, en outre, serait capable,
* Tli. Gautier. Le club des liascliiscluns. Romans et contes. Paris, 1887, p. 420.
^ Rendu. Un cas de délire salicylique. Soc. méd. des liôp., 28 oct. 1898. Semaine médicale, n» 00, 1898, p. 446.
^ Bernard et Gaillard. Uii cas de délire salicylique. Soc. méd. des hôp., 28 oct. 1898. Sem. inéd. n" 56.
* E. Bever. Du délire dans Vintoxicalion par l'atropine. Gentr. f. Nerven. XXI, N. F., IX, 1898.
^ Eug. Schlesinger (in Strasbourg). Die bei der Behandlung mil lodoforine auftretenden psychischen Slôrungen. Allg. Zeitscli. f. Psycli., 1898, LIV Bd., 6 Ilei't, p. 979.
° Siemens. Des psychoses dans Vergolisme. Arch. f. psych. u. Nervenk, t. XI.
' G. Ballet. Le langage intérieur. Th. d'agrég. Paris, 1886. in-18, p. 141.
' A. Rouillard. Effets du tabac sur Vintelligence et en particulier sur la mémoire. Encéphale, 1886, n» 3, p. 354.
° P. Jolly. Le tabac et l'absinthe, leur influence sur la santé publique, sur l'ordre moral et social. Paris, J.-B. Baillière et fds, 1875, 1 vol. in-18. Mémoire lu à l'Acad. de méd. en
'° Lefebvre de Louvain. Cité par Buccolli, in Riv. di Patol. nerv. e ment., vol. II, f. 7, p. 303.
" Krafft-Ebing. Cité par Rouillard, p. 351 et 352.
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d'après KielbergS de donner lieu à de véritables psychoses, dont Buccellià la vérité ne reconnaît pas la réalité.
Il ne faut pas perdre de vue d'ailleurs qu'à l'abus du tabac s'associe très communément celui de l'alcool; un grand fumeur est habituellement un buveur. Ce qui autorise à admettre que, dans un grand nombre de cas, les effets observés ont pu être rattachables à une étiologie complexe.
' Kielberg. Bericht uber d. X' Intern. Cong. in Berl. Donnerstag den 7 Aug. 1890, Neurol. Centr. 1890, p. 539.
* Buccelli. Turbe nervose per aslinenza da tabacco, in sogetti nevro psicopatici. Riv. di. Patologia nerv. e. ment. Luglio, 1897, vol. II, fasc. 7, p. 304.