RAPPORT 29. — ICTUS CÉRÉBRAUX. — AFFAIBLISSEMENT INTELLECTUEL
Homme cinquante-quatre ans. — Attaques apoplectiformes. — Inculpation de banqueroute simple et frauduleuse. — Excuse alléguée : omission provenant d'un défaut de mémoire. — Impossibilité de déterminer rétrospectivement l'intensité des troubles allégués.
Dans le dossier qui m'a été remis par M. le juge d'instruction se trouvent deux pièces intéressantes :
1" Un passage du rapport de M. Verecque expert comptable. 2° Un certificat médical du D"" Orval.
Dans le rapport de M. Verecque, on lit à la page 4 : « M. Q... l'inculpé, prétend que la situation anormale de sa caisse ne pouvait provenir que de l'omission d'inscription en dépense de sommes qu'il avait payées pour la Société, que son état physique et le défaut de mémoire dont il souffre actuellement ne lui permettent pas de retrouver ».
D'autre part le D' Orval, dans un certificat en date du 20 octobi'e 1894, déclare que « M. Q... a été atteint en décembre 1892 et janvier 1893, puis du 11 juillet au 3 août 1894, de troubles cérébro-gastriques caractérisés par de l'insomnie presque absolue, des vertiges, une céphalalgie intense, des fourmillements dans les extrémités, une hémiplégie incomplète, une parésie des muscles de la langue et des vomissements incoercibles. Pendant tout le temps de sa maladie, M. Q... a été obligé de garder le lit et a été dans l'impossibilité absolue de vaquer à ses occupations professionnelles ».
M. Q... lui-même complète les renseignements précédents par les déclarations suivantes : à trois reprises il a eu ce qu'il appelle une congestion au cerveau, c'est-à-dire une attaque avec chute, perte de connaissance pendant plusieurs jours et paralysie de toute la moitié gauche du corps.
Actuellement M. Q... ne présente plus de traces appréciables de l'hémiplégie dont il aurait été atteint, mais on constate chez lui un embarras particulier de la parole et une certaine émotivité : ce sont là des phénomènes caractéristiques de lésions cérébrales de la nature de celles qui produisent les attaques d'apoplexie, M. Q... est calme, lucide, exempt de délire, conscient de sa situation, mais sa mémoire est un peu diminuée, par moments il lui faut faire de visibles efforts pour se rappeler les détails des faits sur lesquels je l'interroge.
L'examen direct confirme donc pleinement les assertions de l'inculpé et les déclarations du D"" Orval; M. Q... a été frappé d'apoplexie, le fait ne saurait être douteux, les attaques ayant été produites, soit par une congestion, soit plutôt par la rupture d'artères cérébrales.
MÉDECINE LÉGALE
M. Q... prétend qu'cà la suite de ces attaques, il a eu les facultés intellectuelles très troublées pendant un temps assez long; ainsi pendant deux mois toute lecture lui aurait été impossible, pendant plus longtemps sa mémoire aurait été obnubilée. Peut-on ajouter foi h ses assertions? Il est bien certain qu'un individu frappé d'une attaque d'apoplexie reçoit dans son intelligence une atteinte sérieuse, mais il existe sous ce rapport, des variétés infinies ; parfois les troubles mentaux sont légers et fugaces, d'autres fois ils sont plus graves et plus durables. Examinant M. Q..., en avril 1895, on conçoit que je ne puisse me prononcer sur l'intensité et la durée exactes des phénomènes pathologiques qui se sont produits, les uns il y a plusieurs années, les autres il y a neuf mois.
Actuellement M. Q... parait avoir à peu près récupéré l'intégrité de ses facultés mentales ; je dis paraît, car pour être fixé sur ce point, il faudrait être en mesure de comparer l'état mental actuel de l'inculpé à ce qu'il était avant les attaques et par conséquent Tavoir connu à cette époque.
M. Q... se plaint d'éprouver, de temps à autre, des étourdissements. Si le fait est exact il indique que chez l'inculpé la circulation cérébrale se fait mal et qu'en conséquence de nouvelles attaques d'apoplexie peuvent être à redouter dans un avenir qu'il est impossible d'indiquer même approximativement.
Conclusions. — l'' M. Q... a eu des attaques d'apoplexie suivies de troubles mentaux sur la durée et l'intensité desquels je ne puis me prononcer, mon examen ayant été très postérieur à leur existence;
2° Actuellement M. Q... tout en présentant un léger abaissement cérébral est dans un état mental qui lui permet de rendre compte à la justice des actes dont il est inculpé.
Q... a comparu devant la 10'' Chambre correctionnelle qui l'a condamné simplement h une amende de 100 fraucs.
Paralysie générale.
Les crimes sont exceptionnels dans la paralysie générale, les délits fréquents au contraire, surtout dans la période prodromique où le malade n'est pas encore interné, période que, pour cette raison, Legrand Saulle ajustement dénommée période médico-légale. Le délit le plus fréquent est le vol à l'étalage d'objets sans grande valeur et particulièrement de comestibles; le voleur est arrêté et on trouve sur lui quantité d'objets des plus disparates.
Après le vol à l'étalage, le délit le plus fréquent est l'outrage à la pudeur; le paralytique urine en public sans prendre la peine de se cacher; quelquefois il va jusqu'à l'attentat à la pudeur.
Plus rarement que le vol et les outrages aux mœurs on observe l'abus de confiance.
Ces délits sont parfois une des premières manifestations de la maladie et suffisent par leurs caractères particuliers à mettre sur la voie du diagnostic.
MÉDECINE LÉGALE
Souvent le délire des actes apparaît alors que les troubles intellectuels ne sont pas encore appi'éciables, qu'il n'existe pas de signes physiques.
Si l'expert se trouve embarrassé, il n'aura qu'à temporiser un peu et bientôt se monti'eront des symptômes qui ne laisseront aucun doute dans son esprit. Dans quelques cas exceptionnels cependant le début de la maladie est insidieux et son évolution très lente pendant un certain temps.
On a dépeint les paralytiques généraux comme étant essentiellement bienveillants, il y a là une très grande exagération, il n'est pas rare de voir ces malades se livrer à des violences même graves.