RAPPORT 30. — PARALYSIE GÉNÉRALE. — VOL
Homme trente-trois ans. — Depuis quatre ans quatre condamnations pourvoi. — En prison gaieté maladive. — Prévention de vol à l'étalage. — Comparution devant la 8« Chambre correctionnelle. — Jugement ordonnant une expertise médicale. — Paralysie générale. — Irresponsabilité. — Non-lieu. — Internement.
D... a été arrêté le 28 avril dernier à 4 heures du soir, dans le bazar de l'Plôtel-de-Ville, en flagrant délit de vol à l'étalage.
Fouillé au moment de son arrestation il a été trouvé nanti d'un certain nombre d'objets qu'il a reconnu avoir dérobé au bazar de l'Hôtel-de-Ville et à l'étalage extérieur des magasins de Pygmalion.
Un inspecteur de Pygmalion a déclaré que quelques jours auparavant il avait déjà arrêté D... en flagrant délit de vol, mais qu'en raison du peu de valeur de l'objet volé, on avait jugé à propos de ne pas donner suite à l'afTaire.
D... a reconnûtes faits et a ajouté devant M. le commissaire de police : « C'est une manie du vol qui me vient à l'esprit ». Quand il a comparu devant la 8" Chambre, il a dit pour s'excuser : « J'ai l'esprit détraqué depuis que j'ai eu la fièvre typhoïde ».
Agé de trente-trois ans, il exerce la profession d'artiste lyrique. Depuis 1891 il a subi quatre condamnations, toutes pour vol. Il se présente à moi les vêtements en désordre, l'air souriant, la physionomie épanouie et me tend la main comme s'il me connaissait depuis longtemps. Pour quiconque a l'habitude des aliénés, cette façon de se présenter éveille l'idée de la maladie mentale connue sous le nom très impropre de paralysie générale, et, en effet, l'inculpé offre au grand complet tous les symptômes de cette maladie. Au point de vue physique : un embarras très marqué de la parole s'accompagnant de tremblement de la langue et des muscles de la face, de l'inégalité pupillaire, et enfin l'abolition des réflexes rotuliens : ce sont là des signes cliniques d'une grande valeur. Au point de vue psychique : un léger alfaiblissement intellectuel avec des idées de satisfaction et des idées vaniteuses d'un caractère vraiment pathologique : « il est, dit-il, très solide, très fort à la boxe et aux armes, il est bâti pour vivre cent ans, il a un sang très fort. » Il vante ses talents d'artiste : « sa voix est superbe, il a deux octaves et demie dans la voix, il peut chanter les forts ténors, il monte jusqu'au fameux ut-dièze de Tamberlick. C'est effrayant le volume de sa voix, on n'a jamais
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rien, vu de pareiL A Lyon il a eu des triomphes. En sortant il va organiser une tournée en province et à l'étranger, il ne tardera pas à devenir millionnaire ». il n'a d'ailleurs aucune conscience de sa situation : il a écrit m'explique-t-il au directeur du bazar de l'IIùtel-de-Ville de venir le chercher, et il s'étonne de ne pas avoir reçu sa visite. Il s'emporte puis se met tout à coup à sangloter; mais cette tristesse n'est qu'un nuage qui se dissipe bien vite. Il reprend rapidement sa gaieté de tout à l'heure, d'ailleurs, dit-il, « je ne m'embête pas ici, on me donne des gamelles de supplément ». Puis en riant aux éclats il me raconte qu'en décembre dernier, alors qu'il subissait de l'emprisonnement pour vol, il a eu dix-huit jours de cachot pour avoir excité l'hilarité de l'atelier des sacs.
Son écriture est également typique, les caractères en sont tremblés, il y a des lettres et des mots d'omis.
D... est atteint de paralysie générale, le fait n'est pas douteux, et ce n'est pas trop s'avancer que de faire remonter le début de cette maladie à plusieurs mois, et même à plusieurs années. Or, chez les individus atteints de cette forme d'aliénation mentale, il se produit dès le début un affaiblissement du sens moral ; ils ne savent plus distinguer entre le mien et le tien, aussi se livrent-ils très fréquemment au vol ; ils ressemblent à des enfants qui s'approprient sans scrupule ce qui appartient à leur frère ou à leur camarade. Les vols qu'ils commettent sont marqués au coin de l'imprévoyance et de la maladresse les plus grandes ; ils volent ostensiblement, en public, avec un sans-gêne et un mépris complet de précautions, aussi sont-ils presque toujours pris. D... m'a déclaré en riant que chaque fois qu'il avait dérobé quelque chose, il avait toujours été arrêté. Cette assertion est tout ce qu'il y a de plus vraisemblable.
Conclusions. — 1° D... est atteint d'aliénation mentale (paralysie générale) ;
2° C'est sous l'empire de la maladie mentale dont il est atteint qu'il a commis les vols qui lui sont reprochés ; il ne saurait donc en être l'endu responsable ;
3° D... doit être placé dans un asile d'aliénés.
D... a été acquitté et placé à l'asile Sainte-Anne où il est mort depuis.
RAPl'ORT 31. PARALYSIE (ÎÉNÉRALE. — OUTRAGE A LA PUDEUR
Ilomiuu ayant uriné en public sans se cacher, sans tenir compte des observations des agents de police. — Inculpation d'outrage à la pudeur. . — • Laissé en liberté provisoire, se fait arrêter pour un acte absurde. — Jugement de la 9» Chambre correctionnelle ordonnant une expertise. — Paralysie générale. — Irresponsabilité. — Internement.
G... a été arrêté une première fois vers deux heures et demie de l'aprèsmidi dans les circonstances que relate le rapport suivant d'un brigadier des gardiens de la paix :
« Traversant l'esplanade des Invalides, j'ai aperçu G... qui urinait contre un arbre. Il ne se cachait pas et sa verge était visible pour les personnes
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qui passaient près de lui. Des enfants jouaient dans les environs. Je l'ai abordé et lui faisant remarquer qu'il y avait un urinoir à 20 mètres de distance, je lui ai adressé quelques observations sur sa tenue. Loin de se cacher il a continué à uriner puis, sans me répondre, faisant demi-tour, il s'est éloigné. Je l'ai suivi et l'ayant rattrapé, je l'ai prié de faire au moins quelques excuses. II m'a répondu : « Je n'ai pas d'excuses à vous faire, je me fous pas mal de vous! » Un peu plus loin j'ai appelé deux gardiens de la paix en bourgeois et je l'ai fait arrêter. »
Laissé en liberté provisoire, G.. . s'est fait arrêter quelques jours plus tard au moment oîi, la nuit, muni d'un marteau il défonçait une devanture métallique.
Cette fois G... ayant donné l'impression d'un individu ne jouissant pas de la plénitude de ses facultés mentales, fut conduit à l'Infirmerie spéciale de la Préfectui^e de police et soumis à l'examen de M. le D'' Garnier qui l'envoya à l'asile Sainte-Anne avec le certificat suivant :
« Est atteint de paralysie générale à la première période. Affaiblissement des facultés intellectuelles. Embarras de la parole. Idées de satisfaction. Inconscience de sa situation ».
A Sainte-Anne, 31. le Magnan examina à son tour G... et le fit diriger sur l'asile de Villejuif avec le certificat que voici :
« Est atteint de paralysie générale avec idées de satisfaction. Conscience très incomplète de ses actes. Hésitation de la parole. Inégalité pupillaire. »
Depuis le 13 juillet. G... est dans mon service à l'asile de Villejuif et l'examen auquel je me suis livré m'a permis de poser un diagnostic de tous points conforme à celui de MM. Magnan et Garnier.
G... est en proie h une turbulence presque continuelle ; ses facultés intellectuelles sont affaiblies; il n'a aucune conscience de sa situation ; il manifeste des idées de satisfaction enfantine; quand on lui parle il répond, avec un sourire niais, par des paroles plus ou moins incohérentes. A côté de ces symptômes psychiques, on constate un ensemble de signes physiques caractéristiques de la maladie cérébrale, improprement dénommée paralysie générale : embarras de la parole, inégalité pupillaire, tremblement fibrillairede la langue.
Au début de la paralysie générale, alors même que les troubles intellectuels ne sont pas encore très prononcés, le sens moral est presque toujours pi'ofo ndément atteint et l'on voit alors des individus jusque-là parfaitement honnêtes, commettre toutes espèces d'actes repréhensibles ; aussi a-t-on donné à cette phase delà maladie le nom de période médico-légale. Le malade n'ayant plus la notion du mien et du tien, vole tout ce qui tombe sous la main, ayant perdu tout sentiment de pudeur, il se livre à des actes obscènes; C'est le cas de G..., âgé de quarante ans, marié, père de famille, n'ayant jamais eu maille à partir avec la justice, il a commis, sans s'en rendre compte, un outrage public à la pudeur. Cet acte doit certainement être mis sur le compte de la maladie dont il est atteint.
Conclusions : \° G... est atteint de la foi"me d'aliénation mentale connue sous le nom impropre de paralysie générale ;
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2° C'est certainement sous l'influence de la maladie cére'bralc dont il est atteint qu'il a commis les actes qui lui sont reproche's ; il ne saurait donc en être rendu responsable ;
3° Le 12 juillet. G..., <à la suite d'actes extravagants, a été interné comme aliéné, par l'autorité administrative. Depuis cette époque, il est à l'asile de Villejuif, il y a nécessité de l'y maintenir.
G... a été acquitté et été maintenu à l'asile de Villejuif.
Folie puerpérale.
La folie puerpérale caractérisée n'a de spécial que son étiologie, par conséquent, au point de vue médico-légal, elle doit être assimilée aux. autres psyclioses.
La grossesse est souvent alléguée comme excuse par une délinquante. Quelle doit être la conduite du médecin expert en pareille circonstance. Marcé' l'a tracée en des termes que nous ne saurions mieux faire que de reproduire : « Le médecin légiste, écrit-il, appelé à décider de l'état mental d'une femme enceinte qui invoquei'a sa grossesse pour excuser un délit ou un crime, devra faire abstraction de ce fait pour se livrer h un examen approfondi de l'état mental, en se rappelant que la vérité ressortii'a bien plus des circonstances qui ont précédé ou accompagné le délit que de la considération de l'état de grossesse qui jamais ne servira de preuve directe ». Cbaquc fois que nous avons eu à examiner une délinquante cbercbant à excuser sa conduite par son état de grossesse nous avons procédé comme l'indique Marcé, et nous nous en sommes toujours très bien trouvés.
Bien des femmes convaincues d'infanticide se défendent en disant qu'elles ont perdu la tête, qu'elles ont agi inconsciemment ne sachant pas ce qu'elles faisaient, le devoir du médecin légiste est alors comme ledit encore très justement 3Iarcé -,« de n'établir la folie qu'indépendamment des faits de l'accouchement, et sur des preuves certaines ».
Les époques menslruelle», la puberté et la ménopause sont passibles des mêmes remarques.
H APPORT 32 . GROSSESSE XL \. K G U É E . I R R E S P 0 N S A B I L I T li
Femme trente-sept ans. — Inculpation de vols aux magasins du Louvre. — Gondamnatioii à un mois de prison. — En sortant du Tribunal nouveau vol dans les mêmes magasins. — Nouvelle inculpation. — E.xamcn médical ordonné par le .juge d'instruction. — Obsessions et impulsions pendant la grossesse. — Irresponsabilité. — Non-lieu.
L'inculpée est née le 24 décembre 1856, elle est donc âgée de trente-sept ans et demi. Enfant naturelle, elle n"a pas connu ses parents ; recueillie
' Marcé. Traité de la folie des femmes enceintes, des nouvelles accouchiies et des nourrices. Paris, 1858, p. 125.
^ Marcé. Traité pratique de maladies mentales. Paris, 1862, p. G39.
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d'abord à l'hospice de Caen, elle a ensui te été mise en apprentissage chez une couturière. Étant enfant, elle aurait eu la fièvre typhoïde. Elle s'est mariée vers l'âge de vingt ans, et huit çins plus tard, elle est venue habiter Paris avec son mari. Celui-ci est mort, il y a neuf ou dix ans, d'une façon tragique : il avait fait le pari de se jeter dans la Seine du Pont des Arts, comptant regagner la rive à la nage, mais il s'est noyé, et c'est seulement neuf jours plus tard qu'on a pu retrouver son cadavre. Au bout de dix-huit mois de mariage. M'"" R... a eu un petit garçon qui est mort à deux ans et demi, de méningite, paraît-il ; elle était enceinte pour la seconde fois, quand son mari s'est noyé, l'enfant est venu à terme, mais il n'a vécu que trois jours. Une fois veuve, elle s'est mise à travailler dans la lingerie et à faire des ménages ; elle a eu un autre enfant, aujourd'hui âgé de cinq ans, qu'elle garde avec elle ; pendant sa grossesse, elle aurait eu une fièvre cérébrale avec délire pour laquelle elle aurait été soignée pendant trois mois à l'hôpital Beaujon. Elle était encore enceinte de trois mois, mais sa comparution devant le magistrat instructeur lui a produit une telle émotion qu'elle a fait une fausse couche.
Le 23 mai dernier, la veuve R... a été condamnée à un mois de prison par la 9'' Chambre du tribunal de première instance du département de la Seine, pour avoir volé, à différentes reprises, dans les magasins du Louvre, une certaine quantité d'objets de diverses natures. En sortant du tribunal, elle est allée au bord de la Seine avec l'intention de s'y jeter avec son petit garçon, mais elle en a été empêchée par un monsieur qui se trouvait là. Ce monsieur l'a accompagnée pendant un bout de chemin ; quand il l'a eu quittée, elle s'est rendue tout droit aux magasins du Louvre où elle a dérobé cinq ou six objets d'une valeur totale de 17 francs. Elle a été aussitôt arrêtée par le même inspecteur qui l'avait surprise la première fois et qui venait de faire sa déposition devant la 9'^ Chambre.
M"^ R... m'explique qu'elle vole malgré elle, poussée par une force qu'elle ne peut s'expliquer. C'est une envie qu'elle ne peut maîtriser, elle lutte bien pendant un certain temps, mais elle finit par succomber ; elle éprouve un grand malaise, une angoisse avec palpitations de cœur ; quand elle a pris les objets elle se sent soulagée, c'est comme si on lui enlevait un poids de dessus la poitrine. Elle prend n'importe quoi, ce qui lui tombe sous la main, elle ne songe pas, d'ailleurs, à se cacher. Ces envies ne lui viennent que quand elle est en état de grossesse. Quand elle était enceinte du petit garçon qui a aujourd'hui cinq ans, elle volait partout des hareng saurs qu'elle se mettait immédiatement à manger tout crus sans même enlever les écailles ; elle ne pouvait résister à cette envie. Pendant les années qui se sont écoulées entre ses deux dernières grossesses, elle n'a jamais rien dérobé, elle l'affirme delà façon la plus formelle.
Que penser de ces déclarations ? A mon avis elles ne peuvent guère être mises en doute ; l'inculpée parle avec toutes les apparences de la franchise, et d'ailleurs comment pourrait elle décrire les troubles morbides qu'elle accuse si elle ne .les avait pas éprouvés, à moins d'admettre, chose tout à
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fait invraisemblable, que cette femme qui sait h peine lire et écrire^ a étudié dans un livre de médecine les caractères des impulsions pathologiques ou s'est fait faire la leçon sur ce sujet.
Les troubles divers présentés par Tinculpée au moment où elle vole sont ceux qui caractérisent les obsessions pathologiques, qui forment le cortège habituel des impulsions morbides. La malade a conscience de son état, son trouble cérébral est essentiellement paroxystique, il ne se produit que par intervalles et dans certaines conditions ; l'accomplissement de l'acte est suivi d'un sentiment de satisfaction : des symptômes physiques divers accompagnent le trouble intellectuel. Tous ces caractères, nous les retrouvons ici dans les actes commis par l'inculpée ; on doit donc bien considérer ceux-ci comme des actes pathologiques.
Les impulsions irrésistibles au cours de la grossesse sont, d'ailleurs, un fait bien connu. Sans doute on a souvent chargé la grossesse de bien des méfaits avec lesquels elle n'a rien à voir, mais il n'en est pas moins vrai qu'elle devient souvent le point de départ, la cause d'actes simplement bizarres, ou même délictueux. Cela se voit surtout chez les personnes ayant des antécédents pathologiques fâcheux, soit de famille soit personnels. M""* R... ne peut fournir aucun renseignement sur ses parents, on ne sait donc rien de ce côté, mais dans son passé on trouve qu'elle a eu, au cours d'une grossesse, des accidents cérébraux graves.
En outre de ses obsessions, l'inculpée présente un certain degré d'affaiblissement des facultés mentales, particulièrement de la mémoire; c'est ainsi qu'il lui a été impossible de se rappeler le nom de son avocat. Elle est très émotive, très impressionnable, elle a eu devant moi des crises de larmes accompagnées de suffocations et de tremblements qui n'étaient certainement pas simulés. Elle est peut-être hystérique, bien qu'elle n'ait jamais eu d'attaque et qu'elle ne présente pas de stigmates de cette névrose. Elle déclare que si elle est condamnée, elle se tuera avec son enfant ; je la crois bien capable de mettre sa menace à exécution.
Conclusions : M""' U... est sujette à des troubles cérébraux connus en, pathologie mentale sous le nom d'obsessions. C'est sous l'empire de ces troubles cérébraux qu'elle a commis les actes dont elle est inculpée. Elle a agi dominée par une force à laquelle elle ne pouvait résister ; elle ne jouissait donc pas de sa liberté morale et, par suite, elle ne saurait être considérée comme responsable ;
M""* 11... n'est atteinte d'obsessions que lorsqu'elle est enceinte, sa dernière grossesse datait d'environ trois mois et A'ient de se terminer par une fausse couche; il est donc probable c[ue les troubles cérébraux dont elle était atteinte vont disparaître; il n'y a pas lieu dès lors de la placer dans un asile d'aliénées.
M™^ R... a bénéficié d'une ordonnance de non-lieu.