R.APPORT 36. — ■ FOLIE PRÉTEXTÉE. — RESPONSABILITÉ
Homme de li'ento-sept ans. — Inculpation d'abus de confiance. ■ — Sommes soustraites successivement et dépensées au jeu. — Allégation de troubles cérébraux héréditaires par la femme de l'inculpé. — Rien à l'e-xamen. — Pas de trouble allégué par l'inculpé. — Indulgence dans le cas où les allégations de la femme seraient e.tactos. — Condamnation.
D... était depuis cinq ans au service de IM. B... agent maritime aux appointements de 3.000 francs. Son patron a déclaré qu'il n'avait qu'à se louer de lui sous tous les rapports. Le 17 février dernier, vers une heure de l'aprèsmidi, D... s'est présenté à M. B... et lui a déclaré que depuis deux ans il abusait de sa confiance en faussant les additions de ses livres et qu'ainsi il s'était approprié une somme de 6.000 francs par fractions. 11 était manifestement ivre, aussi son patron n'a pas voulu le croire et l'a éconduit.
Le lendemain, sur l'invitation de son patron qui l'avait envoyé chercher à son domicile, D... a donné lui-même la preuve de ses détournements. Il a de plus avoué avoir encaissé le montant de deux factures.
L'expert comptable a évalué les détournements commis par D... à la somme de 7.105 francs.
M"^ D... a adressé à M. le juge d'instruction une lettre pour lui demander de faire examiner son mari par un médecin aliéniste, alléguant que plusieurs de ses parents étaient morts fous et que lui-même n'était pas en pleine possession de ses facultés.
M™" D..., sur mon invitation, a précisé ses allégations de la manière suivante :
« Le père de mon mari, m'a-t-elle dit, passait pour fou, il n'a cependant pas été enfermé dans un asile d'aliénés. D'un premier lit il a eu un fils qui est mort d'un accès de fièvre chaude il y a deux ou trois ans. Des trois fils de celui-ci, par conséquent les cousins germains de mon mari, l'un est mort poitrinaire, l'autre épilcptique s'est suicidé, le troisième, aliéné, est placé h
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Lyon dans une maison de santé. La mère de mon mari est très bien sous tous les rapports. Quant à mon mari, étant enfant, il avait, paraît-il, des accès de somnaml)ulisme. Je suis mariée avec lui depuis cinq ans ; il m'a toujours paru bizarre : il était sobre, bon, doux, dévoué, mais très jaloux, très impressionnable, très sauvage, ne voulant voir personne. Parfois il se couchait aussitôt en rentrant de son bureau, sans même manger; la nuit, il lui arrivait d'avoir peur d'une téte de bouc qui orne une suspension. Nous avons eu un seul enfant qui est mort, au bout de quelques mois, de méningite. »
Telles sont les explications qui m'ont été fournies par la femme de l'inculpé. J'ai écrit à la mère de celui-ci la priant de me donner à son tour des renseignements sur son fils et de me fournir si possible des pièces établissant la véracité de ses dires. M™° D... m'a envoyé une lettre qui confirme simplement les allégations de sa bru.
Depuis qu'il esta Mazas, D... n'a donné lieu à aucune remarque particulière de la part du personnel de la prison, il n'a rien dit ni rien fait pouvant donner à penser qu'il est atteint de troubles cérébraux.
Il est calme, lucide, exempt de délire et d'hallucinations, on ne constate chez lui aucun trouble de la sensibilité soit générale soit spéciale, mais seulement un peu de tremblement, indice d'un tempérament nerveux. Ce tremblement ne saurait être mis sur le compte de l'alcoolisme car, quand je l'examine, D... est depuis assez longtemps déjà privé de toute boisson spiritueuse. D'ailleurs, il assure n'avoir commis que quelques légers excès alcooliques. Il parle d'un ton posé et s'exprime très correctement. Ses déclarations paraissent empreintes d'une entière franchise et il ne cherche nullement à excuser sa conduite par un trouble mental quelconque.
Il me confirme les assertions de sa mère et de sa femme touchant sa famille et me fournit sur son passé et sur les faits qui l'amènent devant la justice les explications suivantes :
Il ne se souvient pas d'avoir jamais été malade, sa mère lui a dit seulement qu'étant au collège il avait eu des accès de somnambulisme. Il a été élevé à Londres oii il est resté jusqu'à l'âge de vingt-cinq ans. En dernier lieu il était caissier chez un agent maritime auquel il a soustrait environ 7.000 francs qu'il a dépensés à jouer sur les valeurs à lots. Il a commencé par prendre son mois d'avance, il l'a perdu au jeu; dans l'espoir de le rattraper il a détourné de l'argent pour jouer de nouveau et c'est ainsi que petit à petit il est arrivé à détourner une forte somme. « Que voulez-vous, me dit-il, on se laisse entraîner, et quand on a commencé on ne peut i^lus s'arrêter. »
Il n'a pas du tout f'air ému, il parle d'un ton dégagé et presque en souriant. Je lui en fais l'observation : il me répond qu'il a toujours la physionomie souriante mais que cela ne l'empêche pas d'avoir au fond beaucoup de chagrin. Son calme, ajoute-t-il, tient à ce qu'il s'est produit une détente en lui. Depuis deux ans il vivait dans des transes continuelles se demandant chaque matin si le soir il ne serait pas en prison; depuis qu'il a avoué, il se sent débarrassé d'un poids. Il y a longtemps qu'il voulait avouer, car il en
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avait assez, mais il n'osait pas ; pour se donner du courage il a bu un peu et a fini alors par aller tout conter à son pati^on.
Je lui dis que d'après les de'clarations de sa femme, par moments il n'aurait pas la tête à lui. Il me re'pond simplement que s'il était bizarre, s'il ne dormait pas c'est qu'il n'avait pas la conscience tranquille.
D... repousse donc toute imputation de trouble cérébral Ce fait ne saurait évidemment suffire à le faire déclarer sain d'esprit, car la folie est un mal généralement ignoré de celui qui en est atteint, mais actuellement on ne constate chez l'inculpé aucun trouble mental et d'autre part il suffit d'examiner les actes incriminés pour voir que ceux-ci ne présentent pas un cai^actèi'e pathologique.
D. n'est donc pas fou, mais xme lourde hérédité pathologique pèserait sur lui. Je n'ai pas le moyen de vérifier si les assertions de la mère et de la femme de l'inculpé sur ce point sont véridiques; en les prenant pour exactes, quelle conséquence faudrait-il en tirer? Sans doute plus un individu a de fous dans sa famille, plus il a de chance d'être lui-même atteint d'aliénation mentale, mais cependant l'hérédité n'est pas fatale, elle constitue une simple prédisposition à la folie, qui aboutit ou n'aboutit pas à la maladie confirmée. D... aurait bien offert quelques troubles nerveux dans l'enfance, il serait bien un peu bizarre, il est d'un tempéramment nerveux, mais de là à la folie on conçoit qu'il y a loin.
Conclusions. — 1°D... n'est pas atteint d'aliénation mentale, rien n'indique qu'il fut hors de raison au moment oîiila commis les actes dont il est inculpé, actes qui d'ailleurs n'ont pas un caractère pathologique, il doit donc en rendre compte à la , justice.
2° D... aurait des antécédents héréditaires, il aurait présenté quelques troubles nerveux; si ces faits étaient bien établis, ils seraient de nature à lui concilier une certaine indulgence.
D... mis en liberté provisoire a pris la fuite. Le 7 mai 1898, la Cour d'assises de la Seine l'a condamné par contumace à dix ans de réclusion.
RAPPOliT 37. — • VOL. KLEPTOM.\XIE ALLÉGUÉE. — • RESPON'SAUILITÉ
Femme cinquante ans. — l'as d'anléceilents. — Flagrant délit de vol. — Au domicile grande quanLilé de nmrchandisos volées. — Kleptomanie alléguée. ■ — Aucun trouble mental. — Responsabilité. — Quelques réserves sur les aclcs incriminés. — Condamnation.
M™" B... vient de franchir la cinquantaine, mais ne paraît pas son âge; vive, alerte, la physionomie ouverte, parlant avec une certaine volubilité, elle donne tout de suite l'impression d'une personne intelligente. Elle n'a aucun antécédent névropathique soit héréditaire, soit personnel; son père est décédé vers soixante-six ans, il était atteint de la goutte ; sa mère est morte d'une maladie de poitrine, vers l'âge de quai^ante-huit ans ; elle a eu les maladies habituelles de l'enfance, mais depuis, sa santé a toujours été
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satisfaisante, elle n'a jamais eu d'attaques de nerfs, elle ne pre'sente d'ailleurs aucun des troubles de l'innervation connus sous le nom de stigmates permanents d'hystérie ; elle a toujours été bien réglée ; mariée à vingt ans elle a eu un fils aujourd'hui âgé de trente ans ; elle paraît d'ailleurs avoir été assez malheureuse en ménage et a divorcé au bout de quelques années. Sans être riche elle est dans l'aisance : soit de ses ressources personnelles, soit de ce que lui donne son amant, elle se fait un revenu annuel de 4.000 à 5.000 francs. Son casier judiciaire est vierge de toute condamnation.
Dans l'après-midi du 22 mars dernier, M"'^ B... a été arrêtée au moment où elle venait de dérober dans les magasins du Bon Marché, un col de fr. oO. Une perquisition pratiquée à son domicile a amené la découverte de marchandises volées dans divers magasins : (Bon Marché, Louvre, Printemps, Place Clichy, Ville Saint-Denis) représentant une valeur totale de 7.483 francs environ.
Tels sont les faits qui amènent M""^ B... devant la justice. Interrogée sur ces différents vols, elle nous donne les explications suivantes :
« 11 y a deux ans ou deux ans et demi, j'ai dérobé dans je ne sais plus quel magasin, un objet quelconque ; je ne me rappelle plus lequel et depuis cette époque j'ai continué h voler, je volais pour voler. Était-ce une envie de choses que je n'avais pas encore, était-ce une autre idée, je ne sais au juste; peut-être suis-je atteinte d'une monomanie ; mais ce qui est certain c'est que je n'avais pas besoin des objets que je prenais, je ne m'en servais pas, cela a été constaté, enfin je n'ai jamais fait aucun rendu, je n'ai jamais tiré profit de mes vols. »
Ce qui frappe tout d'abord dans les explications de M'"^ B... c'est la facilité avec laquelle elle expose son cas, l'habileté avec laquelle elle met en relief toutes les circonstances pouvant donner à ses vols le caractère d'actes irréfléchis et sans but intéressé. Les personnes qui ont commis des vols pathologiques ne se représentent guère sous cet aspect; généralement au contraire elles ne mettent que peu d'ardeur à se justifier et il faut pour ainsi dire leur arracher des explications qu'elles ne donnent pas spontanément. En second lieu l'impulsion au vol, la kleptomanie, ne se rencontre en dehors de la grossesse que chez les déséquilibrés, les dégénérés ou les hystériques. M"^ B... n'est pas enceinte, elle n'est pas atteinte d'hystérie ; rien dans son état présent ou dans ses antécédents ne permet de supposer qu'elle soit une mal équilibrée, tout au contraire, elle est fort intelligente et raisonne très correctement.
Autre fait : ce qui constitue la kleptomanie, ce n'est pas seulement le vol proprement dû, mais l'ensemble des phénomènes si caractéristiques qui l'accompagnent; l'idée obsédante de vol, l'irrésistibilité de l'acte, la lutte, l'angoisse et la satisfaction de la malade après l'acte accompli ; chez M""= B... rien de semblable.
Enfin une dernière considération qui a bien sa valeur. Le kleptomane agissant sous l'influence d'une impulsion irrésistible ne peut pas choisir son moment pour voler et par suite se fait bientôt prendre.
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B..., quand elle a été surprise, volait depuis plus do deux ans, elle avait volé souvent car les objets dérobés représentent une valeur de plus de sept mille francs. Ce fait semble indiquer qu'elle prenait des précautions, qu'elle se cachait habilement : c'est là une faron de procéder qui ne va guère avec l'impulsion maladive.
En résumé donc M""" B... ne présente aucun trouble des facultés mentales, et les actes qu'elle a commis n'ont pas les caractères d'actes pathologiques. Toutefois il est un point que nous ne saurions passer sous silence. A l'audience du S mai de la 11'' Chambre correctionnelle, sur interpellation de M'^ L..., défenseur de M'"" B..., M. C..., inspecteur aux magasins du Bon Marché a dit : « Le jour où j'ai arrêté la prévenue, elle avait un sac à main^ raccommodé avec une ficelle, alors qu'elle en avait plusieurs en bon état chez elle. A son domicile il a été trouvé trente-huit mantilles volées; quelques-unes seulement avaient été portées. Parmi les objets un certain nombre étaient volés depuis longtemps et n'avaient jamais servi. »
S'il était prouvé que l'inculpée n'a ni porté, ni donné, ni vendu les objets dérobés, on conçoit qu'il pourrait s'élever quelques doutes sur le caractère de l'acte incriminé.
De tout ce qui précède, nous croyons pouvoir tirer les conclusions suivantes :
Conclusions. — 1° M""" B... n'est pas aliénée; les actes dont elle est inculpée ne présentent pas les caractères d'actes pathologiques; elle doit donc en rendre compte à la Justice.
2" Toutefois s'il était bien établi que M"*** B... n'a jamais tiré ni utilité, ni profit des objets qu'elle a dérobés, il y aurait quelques réserves à faire sur les caractères des actes incriminés.
M'"^ B... a comparu devant le Tribunal correctionnel qui l'a condamnée à quatre mois de prison.
Folie simulée. — Les cas de simulation de la folie ne sont pas aussi fréquents qu'on le croit généralement. Les médecins qui n'ont pas l'habitude des aliénés sont assez portés à voir des simulateurs dans tous les délinquants ou criminels qui présentent des troubles mentaux; en réalité les simulateurs ne constituent qu'une minorité parmi les individus soumis à un examen médicolégal. Cependant leur nombre s'est sensiblement accru depuis la loi sur la relégation et la plupart des simulateurs sont des accusés relégables qui en cherchant à en imposer pour la folie jouent, pour ainsi dire, leur dernière carte.
Le médecin rompu à la pratique des maladies mentales, le médecin d'asile qui vit constamment avec les aliénés n'a pas de peine, le plus souvent, à reconnaître la simulation; mais s'il lui est facile de se convaincre lui-même, il lui est plus difficile de faire passer sa conviction dans l'esprit des magistrats, des jurés et surtout des avocats. Les manifestations de la folie simulée comme les symptômes de la folie vraie sont pour la plupart d'ordre subjectif et il n'y a
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pour ainsi dire pas un seul d'entre eux dont la présence ou l'absence permette de dire sûrement, ceci est de la folie et cela est de la simulation.
C'est, non à un symptôme, mais à un ensemble de symptômes qu'on reconnaît la folie vraie ; chaque variété de celle-ci a en effet comme toute maladie un début, une symptomatologie et une évolution propres qu'on ne trouve pas dans la folie simulée. Aussi la première condition pour démasquer le simulateur est-elle de bien connaître les aliénés. « Ce n'est en effet, comme le dit justement Tardieu, que par une connaissance approfondie de la réalité qu'il est possible de reconnaître la simulation. »
Nous allons examiner successivement le début de la folie simulée, les diverses formes qu'elle revêt, son évolution, les moyens de la reconnaître.
Début. — La plupart des maladies mentales ont des prodromes, la folie simulée apparaît, au contraire, brusquement, quelquefois au moment de l'arrestation, plus souvent au cours de l'instruction. Un pareil début est suspect et doit éveiller des doutes sur la réalité de manifestations morbides, mais il ne suffit pas à les faire tenir pour simulées. En effet un véritable accès d'aliénation mentale peut parfaitement éclater ainsi, surtout chez un prédisposé, criminel d'occasion, sous l'influence de la violente secousse causée par la perpétration du crime, par l'incarcération et la crainte du châtiment. Il ne faut pas oublier qu'un accès d'alcoolisme peut, comme nous l'avons dit, éclater après l'emprisonnement sous l'influence de la privation brusque de l'excitant habituel.
Laurent' déclare qu'il n'a pas recueilli de faits où la folie ait été simulée avant l'accomplissement du crime, mais il ajoute que pourtant Je pareilles circonstances peuvent se présenter. Nous avons observé un cas curieux de simulation préventive de la folie- : Il s'agissait d'un homme d'affaires se livrant habituellement à des opérations louches qui avait eu la précaution de commettre à l'avance, en même temps que des escroqueries, des excentricités qui, dans sa pensée, devaient constituer autant d'arguments irréfutables en faveur d'un trouble intellectuel, et qu'il allégua en effet comme excuse le jour où il fut arrêté. Nous n'eûmes pas de peine à dévoiler la supercherie et l'inculpé traduit en police correctionnelle fut condamné.
Séglas-^ a communiqué à la Société luédico-psychologique un fait ayant quelque analogie avec le nôtre.
Formes de la simulation. — La simulation peut revêtir toutes les formes imaginables.
ho. manie avec ses actes extravagants, ses gestes désordonnés, ses propos incohérents, réalise pour le vulgaire le vrai type de la folie, aussi est-elle la variété d'aliénation mentale le plus souvent simulée. Mais le simulateur se
■* Armand Laurent. Etuila médico-légale sur la simulation de la folie. Considérations cliniques et pratiques à l'usage des médecins experts, des magistrats et des jurisconsultes. Paris, 1866.
- Ch. Vallon. Annales médico-psychologiques. Janvier-lévrier 1898, p. 113. ^ Séglas, même volume, p. 286.
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garde rarenient d'exagérer les manifestations du Irotible inlellecluel. Oiiand, forçant l'attention du maniaque pour un moment, on lui pose des questions précises, quand par exemple on lui demande son nom, son âge, sa profession on parvient à obtenir des réponses pertinentes. Le simulateur persuadé que le vrai fou ne saurait prononcer même quelques paroles sensées s'attache à mettre le plus de désaccord possible entre ses réponses et les questions qu'on lui pose, à ne tenir que des discours absurdes. En voulant trop faire croire à la folie, il donne une excellente preuve de simulation. Le simulateur qui n'a pas l'excitation cérébrale du vrai maniaque se fatigue vite à jouer son rôle. Il éprouve le besoin de cesser par moments ses gesticulations et ses vociférations, de se reposer et même de dormir ; mais il montre de nouveau du désordre dans les actes et les paroles aussitôt qu'on vient à l'interroger ou même h l'observer.
La mélancolie, surtout la dépression mélancolique et la stupeur sont plus faciles et moins fatigantes à simuler. L'immobilité et le silence qui caractérisent ces états peuvent être observés sans peine mais ce qu'il est impossible de réaliser c'est l'abaissement de la température, le refroidissement et la cyanose des extrémités, la lenteur du pouls et de la respiration.
Les simulateurs prennent parfois le masque de Vidiolie et de V imbécillité ou de la démence ignorant que les deux premières sont des états congénitaux, que la troisième ne survient qu'à la suite de psychoses de longue durée, de maladies organiques du cerveau, par les progrès de l'âge et que par conséquent ils ne peuvent être devenus imbéciles, idiots ou déments pour ainsi dire du jour au lendemain.
Les délires partiels comme le délire de persécution roulant sur un nombre d'idées restreintes seraient un thème facile à imiter pour une personne ayant des connaissances en médecine mentale ; heureusement les simulateurs auxquels on a afiairc sont ignorants des choses de la psychiatrie et ne résistent pas à la tentation d'étendre le champ de leur délire et y mêlent- des troubles intellectuels, absents dans la réalité, comme l'amnésie et particulièrement l'oubli des faits incriminés.
U alcoolisme, très souvent allégué comme nous l'avons dit, est parfois aussi simulé : ce sont généralement des individus précédemment atteints de délire alcoolique qui se rappelant les troubles psychiques et notamment les hallucinations auxquels ils furent en proie, déclarent les éprouver de nouveau ; mais ils ne peuvent pas reproduire les signes physiques et en particulier le tremblement qui accompagnent toujours les symptômes intellectuels; de plus ils dorment contrairement aux délirants alcooliques ; enfin ils ne savent pas limiter la durée de leur accès et le prolongent au delà des bornes naturelles comme dans notre rapport 39.
Les cas dans lesquels la folie simulée rappelle plus ou moins exactement le tableau clinique d'une des maladies mentales sont les moins fréquents, on a alors généralement affaire à des individus qui au cours d'un séjour dans un asile y ont observé des aliénés ; dans la plupart des cas la folie simulée ne ressemble que de très loin à la folie vraie : c'est un ramassis de troubles psy-
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chiques disparates, contracdictoires même, appartenant à des formes de folie différentes, parfois opposées, de plus sans corrélation avec l'expression du visage et l'état général, en un mot ne réalisant aucun type connu de maladie mentale. Le simulateur aune manière d'être, une physionomie et surtout un regard qui ne sont pas ceux du véritable aliéné.
Laurent a insisté avec raison sur ce point : « Le regard du simulateur, a-t-il écrit, est furtif, mobile, sournois. La figure signale un état forcé, un désaccord clioquant et significatif. Le criminel simulateur ne saui-ait donnera son regard l'expression égarée et excitée qui appartient au maniaque. On n'y reconnaît que l'effronterie et non l'aberration d'espi'it. Il ne produira pas davantage l'expression véritablement indiffére^nte, affaissée du dément, du paralytique, fixe du stupide, tière et orgueilleuse du mono-maniaque. 11 ne saurait dissimuler l'attention qu'il porte à toutes les paroles et à tous les mouvements de celui qu'il sait chargé de scruter ses discours et ses gestes; et bien souvent il baisse les yeux, se méfiant de l'expression que peut trahir son regard. »
Ce dernier trait est on ne peut plus juste, le simulateur baisse presque toujours les yeux, dans tous les cas ne regarde pas son interlocuteur; il semble se rendre compte instinctivement que suivant la jolie expression de Wirchow : « La pupille est une porte par laquelle notre regard pénètre dans l'intérieur d'un autre homme. »
Evolution. — Le simulateur inhabile le j^lus souvent à réaliser le tableau clinique d'un type morbide vrai est encore bien plus incapable de présenter les diverses phases si caractéristiques de l'évolution de celui-ci; il arrive d'emblée à la période d'état de la maladie et s'y maintient se livrant même parfois à des manifestations de plus en plus outrées au fur et à mesure que l'examen se prolonge.
Moyens de reconnaître la simulation. — Autrefois on soumettait les individus soupçonnés de simulation à diverses épreuves : piqûres, moxas, cautérisations par le fer rouge ou les agents chimiques, éthérisation, chloroformisation, fustigations, douches violentes et prolongées, sommeil hypnotique, etc., etc. ; ces moyens sont aujourd'hui très justement abandonnés.
11 n'existe pas de méthode particulière pour découvrir la simulation et en présence d'un cas suspect le médecin n'aura qu'à se conformer aux procédés applicables chaque fois qu'il s'agit de faire un diagnostic d'aliénation mentale, de dire si un individu est fou ou sain d'esprit. Voici cependant quelques indications générales qui pourront guider l'expert dans sa mission.
L'observation de l'inculpé soupçonné de dissimulation doit être de tous les insl^ants de jour et de nuit; il faut voir comment il mange, comment il dort, d'une façon générale comment il se comporte quand il ne se croit pas surveillé. A cet effet il serait bon de pouvoir le placer dans un asile d'aliénés au milieu d'un personnel ayant l'habitude des aliénés; malheureusement l'autorité judiciaire ne se prête pas volontiers à cette mesure, dans la crainte très légitime d'une évasion.
Le transfèrement dans un asile d'aliénés peut faire éclater rapidement la
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loGT
vérité. Parfois le simulateur s'effraie à la vue de véritables aliénés et abandonne son rôle ; parfois aussi il se met à les imiter montrant ainsi son manque de sincérité.
Un bon procédé pour amener le simulateur à se démasquer est de dire devant lui à mots couverts mais cependant de façon à être entendu, que sa maladie va évoluer, se modifier d'une certaine façon, que tel ou tel symptôme ne va pas tarder à se montrer. Presque loujours le simulateur tombe dans le piège et se livre aux manifestations qu'on a déclaré devoir apparaître.
La plupart des aliénés, et aussi les débiles et les imbéciles sont rusés et dissimulés ; il ne faudrait pas voir là une preuve de simulation.
Baillargcr, Yingtrinier et Gricsinger croient avoir observé de véritables aliénés simulant une maladie mentale autre que celles dont ils étaient réellement affectés. Il est certain que les simulateurs inbabiles sont pour la plupart des débiles, des déséquilibrés de toutes sortes, des hystériques. La simulation chez eux n'est parfois que l'exagération de leur étal réel.
La simulation prolongée de la folie peut à la longue avoir un fâcheux retentissement sur le cerveau et même, parait-il, aboutir à la véritable folie. Quelques sinrulateurs une fois démasqués ont avoué qu'ils se sentaient devenir fous et qu'ils n'auraient pas le courage de recommencer.
D'après notre maître B. BalP, l'aliéné qui commet un crime n'a point de complice. Cette remarque estjuste, appliquée aux aliénés délirants, mais elle ne l'est pas en ce qui concerne les débiles et les déséquilibrés qui commettent parfois des crimes et des délits de concert avec d'autres individus plus intelligents par lesquels ils ont été poussés ou entraînés.
Régis- signale une différence entre le véritable aliéné et le faux aliéné à savoir : « Que le premier est plutôt porté généralement à dissimuler sa folie, et, en tout cas, à la nier et à se défendre de cette imputation, tandis que le simulateur, au contraii'e, cherche constamment à mettre sa folie en évidence, s'en vante pour ainsi dire et n'extravague jamais tant que lorsqu'il se trouve en face de ceux qui sont appelés à l'examiner et à le juger. »
Cette différence n'est pas aussi tranchée que veut bien le dire Régis et pour notre part nous avons observé nombre d'inculpés qui déclaraient ne pas être fous tout en se livrant aux manifestations les plus propres, à leur sens, a les faire considérer comme aliénés. En déclarant ne pas être aliénés ils espéraient écarter tout soupçon de simulation de leur part.
Une dernière et capitale observation : Le médecin ne devra pas craindre de prolonger son examen aussi longtemps que sa conviction ne sera pas faite, en dépit même des objurgations possibles du magistrat qui l'aura commis. C'est en matière de cas suspects que patience et longueur de temps sont plus de mise que jamais. Avec de la persévérance il serait bien étonnant qu'un médecin ayant l'habitude des aliénés n'arrivât pas à démasquer un impos-
' Leçons sur les maladies mentales, 2' édition, p. 42L - Manuel pratique de médecine mentale, p. 706.
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leur. Sous son déguisement, fait de pièces mal assorties, sorte d'habit d'arlequin et son masque souvent sans harmonie avec son costume, le sinudaleur peut bien en imposer au vulgaire, mais il ne saurait mettre détniitivement en défaut l'observation attentive et patiente de médecins aliénistes expérimentés.
RAPPOKT 38. FOLIE SIMULÉE
Tentalive de vol n'ayant pas un caractère pathologique. — Nonilii'cuses condamnations antérieures. — X l'Instruction amnésie et mégalomanie. — Simulation. — Responsabilité. — Condamnation.
Les circonstances dans lesquelles D... a commis la tentative de vol dont il est inculpé sont relatées dans la déposition suivante du plaignant, cocherlivreur : « J'avais laissé ma voiture, a dit celui-ci, pendant que je faisais une livraison ; dans le fond se trouvaient deux sacs contenant l'un, 2 200 francs, et l'autre 1 000 francs en argent et en or. Au moment oîi j'allais remonter dans ma voiture j'ai vu l'inculpé en descendre emportant un sac de chaque main. J'ai crié : Au voleur ! il s'est sauvé en abandonnant les sacs devant la voiture. Des agents accourus à mes cris l'ont arrêté 300 mètres plus loin. »
D...' a déjà encouru une douzaine de condamnations pour filouterie, escroquerie, mendicité, vagabondage, infraction à un arrêté lui interdisant de séjourner dans le département de la Seine.
A l'instruction il a affirmé qu'il était le maréchal Ganrobert, qu'il n'avait jamais encouru de condamnations, qu'il ne savait pas ce qu'on lui voulait.
Aux diverses visites que je lui ai faites je l'ai toujours trouvé dans le même état : l'air égaré, il répète : « Je suis le maréchal Ganrobert, je suis âgé de soixante-dix ans, un juge d'instruction m'accuse de vol et c'est moi qui ai été volé, on m'a pris 30 000 francs dans une paillasse. »
Je lui exprime mon étonnement d'apprendre qu'un homme de sa condition couche sur une simple paillasse, alors que des gens même peu fortunés ont aujourd'hui des sommiers. 11 répond alors : « Oh ! je dis une paillasse, je veux dire un matelas. »
Comme état civil il indique : « soixante-dix ans, né en 1830, veuf sans enfant, sans famille aucune, maréchal de France en retraite ». Je lui fais remarquer qu'il paraît bien jeune pour son âge. « Oui, répond-il, on me l'a déjà dit plusieurs fois, n
Prié de m'indiquer son domicile, il me déclare, qu'il habitait, depuis trois mois aux environs du boulevard de Belleville, mais il ne se rappelle ni le nom de la rue ni le numéro de la maison; antérieurement il voyageait en Belgique pour son plaisir ; avant de partir en voyage il habitait aussi dans les environs du boulevard de Belleville ; il a changé d'appartement plusieurs fois et il ne se rappelle aucune de ses adresses.
Interrogé sur les actes qui l'amènent devant la justice il prétend ignorer complètement les motifs de son arrestation, ne pas savoir ce qu'on lui veut. « On prétend, dit-il, que je m'appelle M. l'inconnu, M. X..., M. D..., M. L...; jamais je n'ai porté aucun de ces noms. »
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Pour les personnes n'ayant pas de connaissances en pathologie mentale, D... peut sembler aliéné, mais pour un médecin ayant quelques notions d'aliénation mentale il apparaît tout de suite comme un simulateur. En effet, voilà un jeune homme de vingt-cinq ans qui aurait perdu complètement la notion de sa personnalité au point de croire être le maréchal Ganrobert et avoir soixante-dix ans. Or une pareille transformation de la personnalité ne peut se faire ainsi du jour au lendemain ; on ne l'observe que chez les individus délirant depuis de longues années et comme phase ultime d'une psychose systématisée à évolution progressive, ou alors dans des maladies organiques dvi cerveau comme la paralysie générale. Or, D... n'est point atteint de psychose systématisée progressive, il ne tient de propos ressemblant à du délire que depuis son arrestation, pour les besoins de sa cause, il n'est pas atteint de paralysie générale, il n'offre nullement l'ensemble symptomatique si caractéristique de cette maladie.
Une autre preuve de simulation chez D... : Un délirant chronique, un paralytique général des plus avérés ne présenteraient pas la perte complète de la mémoire que simule D... en disant qu'il ne se rappelle aucune de ses adresses, qu'il ne sait pas pourquoi on l'a arrêté. Un vrai aliéné ferait au moins des efforts pour essayer de se souvenir. En réalité il veut simplement éviter de répondre à des questions embarrassantes.
J'ajoute que D... n'est ni alcoolique, ni hystérique, ni épileptique.
Conclusions. — i° D... simule la folie, mais en réalité il n'est pas aliéné, il ne saurait y avoir aucun doute à cet égard.
2" D... doit rendre compte à la justice de la tentative de vol dont il est inculpé.
D... a comparu devant la 10^ chambre correctionnelle. Il a été condamné à cinq ans de prison, c'est-à-dire au maximum. Au prononcé du jugement il s'est écrié : « Vous condamnez le maréchal Ganrobert. Donnez-moi mon bâton. »