‹ Traité de pathologie mentale [electronic resource]Chapitre 28 sur 220 · C. — Troubles du langage écrit · texte numérisé non relu

C. — Troubles du langage écrit

Dyslogies graphiques. — Nous rangerons sous ce nom les troubles du langage écrit dépendant de troubles intellectuels avec intégrité de la fonction langage.

La condition mentale de l'aliéné se révèle déjà dans la façon d'écrire qui lui est particulière.

C'est ainsi que le maniaque écrit sans même s'installer, hardiment, à la volée. Le mélancolique, au contraire, toujours lent dans ses mouvements, indifférent ou résistant, pi'end la plume n'importe comment, et ce n'est qu'après bien des hésitations qu'il trace lentement de petits caractères, interrompus par des pauses, marquées sur le papier par de petits traits irréguliers, tracés par la plume abandonnée au hasard (Marcé). Les stupides, les déments apathiques n'écrivent guère ou s'arrêtent après quelques mots. Dans certains cas, les malades se refusent à écrire pour les mêmes raisons qu'ils se refusent à parler et gardent un mutisme plus ou moins absolu. D'autres nettoient sans fin leur porte-plume, ne touchent à leur papier qu'avec répugnance, prennent des positions étranges et l'irrésolution de leur écriture ti\aduit des obsessions anxieuses spéciales.

11 y a des aliénés qui en écrivant semblent écouter (hallucinés auditifs), ou remuent les lèvres (hallucinés moteurs).

D'une façon générale, les aliénés écrivent beaucoup ; car, s'il en est qui se plaisent à répandre leurs productions, d'autres encore écrivent en cachette et pour eux-mêmes. Les femmes écrivent moins c[ue les hommes. Les mélancoliques écrivent peu et d'une façon très laconique, les stupides jamais. Mais, en revanche, nombreux et prolixes sont les écrits des excités maniaques ou des systématiques, hypochondriaques, inventeurs, persécutés, raisonnants (graphomanie). Certains déments même, ou des imbéciles en période d'excitation, ne peuvent résister au besoin de noircir des pages entières de griffonnages indéchiffrables. Le nombre des écrits varie d'ailleurs chez chaque malade suivant qu'il est au début, à la période d'état ou à celle de déclin de son affection.

L'aspect général de l'écrit est très variable. Tantôt il est très soigné, très ordonné ; le papier propre et de même format, les feuilles numérotées, classées ; le travail est méticuleux, on dfrait un véritable dossier. L'écriture est

nette, fine, serrée, les lignes régulières, et si elles sont disposées dans plusieurs sens de façon à ne laisser aucun espace vide, elles gardent du moins leur régularité (délirants systématiques).

Dans d'autres cas tout différents, les écrits ne se composent que de chiffons de papier découpés ou ramassés n'importe où, de toute espèce et de toute grandeur. Ils sont couverts en tous sens de lignes irrégulières, tortueuses, se superposant, s'enchevôtrant de mille manières (maniaques, circulaires, déments, imbéciles). Quelquefois les mots ont une disposition allégorique en colonne, en figui^e géométrique. L'encre varie de couleur ou les caractères sont tracés avec du sang (délires systématiques). Certains passages sont écrits au crayon, avec des bouts d'allumettes (maniaques, déments). Ces différentes particularités se reproduisent quelquefois d'une façon identique dans tous les écrits du même malade. (Stéréotypies graphiques.) L'enveloppe qui renfei'me ces écrits est souvent couverte de cachets, ficelée avec soin; elle est même double ou triple (délires systématiques). Dans d'autres cas, les papiers ne sont cachetés qu'à l'aide d'une épingle ou d'une boulette de mie de pain (déments).

Les écrits révêtent le plus souvent la forme épistolaire, en rapport avec l'isolement même du malade. Beaucoup de ces lettres sont insignifiantes. D'autres plus caractéristiques révèlent l'inconscience où est le malade de son état, la faiblesse de son esprit, la ténacité de certaines idées, la variété des conceptions délirantes. Très fréquemment, les lettres prennent la forme d'un-î réclamation, d'une pétition, d'une circulaire adressée aux médecins, au parquet, aux pouvoirs publics, aux journaux. Ces réclamations sont parfois franchement absurdes ; d'autres plus logiques en apparence, ne permettent pas moins de saisir un délire bien caractérisé. Mais il en est dans lesquelles l'aliéné dissimule, ou n'émet que des «allégations vraisemblables bien que délirantes. Aussi est-il souvent besoin d'un examen approfondi pour juger de son état d'inconscience, de la nature vraiment délirante de ses interprétations.

La plupart de ces lettres ont des annotations, des post-scriptum réitérés, interminables.

L'indication du lieu d'envoi est souvent caractéristique, ironique, pompeuse, allégorique.

La date est ordinairement exacte ; quelquefois même l'heure est indiquée ; parfois au contraire, la date est oubliée.

La signature est également importante à examiner, accompagnée par exemple, de qualificatifs, de titres, de réflexions.

La suscription fournit encore des renseignements précieux, témoignant du délire du malade, de la naïveté, de l'absurdité des rapports existants entre lui et son correspondant souvent inconnu et même imaginaire.

Enfin, il est bon de noter la longueur et la quantité souvent colossale de ces lettres, lorsqu'elles émanent d'aliénés graphoinanes.

Les écrits des aliénés prennent quelc^uefois la forme de simples notes réflétant leurs idées spéciales. Ce sont certainement les plus intéressants au point

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de vue psychologique. Souvent même ce sont de véritables manuscrits, une monographie delà maladie écrite par le sujet lui-même.

Quelques malades tiennent aussi une sorte de journal de leurs impressions. D'autres composent des morceaux de littérature, très souvent sous forme de vers plus ou moins d'accord avec les règles de la prosodie. Il en est qui font des essais de philosophie et de morale, de sciences, des critiques, des satires. Dans leur esprit, cela est destiné à prouver la rectitude de leur jugement et ne montre au contraire que le manque d'équilibre de leur intelligence.

Les testaments mystiques et surtout olographes écrits par les aliénés peuvent fournir des éléments utiles d'appréciation médico-légale par l'écriture, la forme, le style, le contenu, reflétant parfois des désordres mentaux, confirmés. L'examen comparatif avec les écrits antérieurs à la maladie est alors chose indispensable.

Il est d'ailleurs à remarquer que la valeur des écrits des aliénés est la plupart du temps toute relative et n'est pas en rapport direct avec leur degré de culture ou d'activité intellectuelle.

On a vu des gens instruits, des littérateurs devenus aliénés détester écrire et ne composer que des productions triviales. En revanche, des gens peu instruits, sous le coup d'un accès d'exaltation maniaque modérée, peuvent écrire dans un style aisé, et non sans éloquence, des idées qui surprennent leur entourage.

On a fait aussi cette remarque que beaucoup d'aliénés déments manifestaient plus d'incohérence en écrivant qu'en ijarlant. Dans d'autres cas (maniaques chroniques), oii le discours oral ne se compose que de cris incohérents, on voit des lettres simples, mais sensées, h la condition de n'être pas trop longues.

Il faut se rappeler encore que certains individus ayant un intérêt quelconque à simuler la folie, écrivent des lettres d'une incohérence poussée à l'extrême, tandis que d'autres dissimulent avec soin leur délire dans leurs écrits. On voit également des exemples de lettres, les unes très sensées, les autres délirantes, écrites par les mêmes aliénés à quelques heures d'intervalles.

Il n'est d'ailleurs pas toujours facile de juger du caractère délirant d'un écrit. Beaucoup sont très logiques, très raisonnables en apparence, qui cachent un délire des mieux caractérisés, et ne reposent que sur des interprétations erronées qu'il s'agit de découvrir.

En revanche, beaucoup d'autres paraissent manifestement incohérents et pourraient faire penser à un état de démence incurable, qui ne traduisent en l'éalité que la pseudo-incohérence due à l'exaltation intellectuelle, aux troubles émotionnels, à l'obnubilation du maniaque, du mélancolique ou du confus.

Dans les cas les plus caractéristiques , on retrouve dans les écrits les mêmes particularités que nous avons indiquées dans le langage parlé : prédominance du thème délirant, expressions particulières à chaque délire, embololalie, formules spéciales cabalistiques, sentences, proverbes, allégories.

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calembours, allusions, sous-entendus, expressions et phrases stéréotj'pées. neologismes.

Il en est de même des modifications du style, de la syntaxe. Mais de plus, il peut exister des modifications curieuses de l'orthographe. Elles se révèlent surtout par l'omission , la transposition, la répétition de certaines lettres ou syllabes dans le corps ou à la fin des mots (bégaiement de l'écriture), par des mots inachevés, par une orthographe fantaisiste.

Elles peuvent résulter de diverses causes^ lorsqu'elles sont sous la dépendance de l'afTection mentale et tout compte tenu de la culture intellectuelle du sujet. Tantôt elles sont dues à l'aflaiblissement des facultés, tantôt à l'instabilité des idées, au défaut d'attention : tantôt elles sont en rapport avec des idées délirantes. Dans ce cas, elles peuvent êti^e simplement la traduction de phénomènes psychologiques inconscients, ou bien elles sont voulues par le malade qui les rattache à une idée spéciale. C'est ainsi que certains persécutés, pour résister à leurs ennemis, inventent les combinaisons cacographiques les plus étranges, se fabriquent un alphabet, une ponctuation, une accentuation à leur usage.

Les signes graphiques eux-mêmes viennent à se modifier du fait des troubles intellectuels. Les lettres sont parfois mal formées, hésitantes, àpeine accentuées, inachevées, sinueuses (mélancoliques) ; ou hardies, très appuyées (maniaques); lourdes, malhabiles (déments); irrégulières, de grandeur inégale, ou revêtant la forme d'écriture en miroir (hytériques, aphasiques). Certains mots sont de grandeur différente, écrits en italique ou soulignés d'un ou de plusieurs traits. Ces mots spéciaux sont quelquefois agencés de façon à constituer une sorte de résumé de l'écrit (persécutés systématiques). D'autres fois on trouve des majuscules à tout propos, au commencement ou même au milieu des mots, un mélange de lettres de plusieurs idiomes ; une inodification des signes graphiques de la langue usuelle (des T renversés, par exemple), des signes hiéroglyphiques. — En même temps, il peut y avoir absence totale ou abus de ponctuation, de points d'exclamation, d'interrogation. Les caractères graphiques des signatures doivent être aussi bien examinés. La signature peut être tout en majuscules et soulignée d'un paraphe excentrique, etc.

Dysgraphies. ■ — Elles résultent de troubles de la fonction langage et peuvent se diviser en organiques et fonctionnelles, . Les premières rentrent dans le cadre de l'aphasie et nous ne pourrions que répéter à leur propos ce que nous avons déjà dit des autres formes d'aphasie chez les aliénés.

Les dysgraphies fonctionnelles peuvent se présenter sous la forme d'agraphie (mélancolie, stupidité, démence). Elles peuvent être dues h une amnésie plus ou moins complète, plus ou moins durable des images graphiques, qui la plupart du temps se trouve en relation avec d'autres troubles fonctionnels du langage. En pareil cas, il est toujours nécessaire de rechercher s'il ne s'agit pas simiDlement d'un état de faiblesse de l'attention, d'aboulie, d'une idée fixe, consciente ou subconsciente, d'une phobie spéciale, d'un affaiblissement

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du^ pouvoir de synthèse mentale qui empêche le malade de formuler ses pensées ou de coordonner les mouvements nécessaires au tracé des signes graphiques.

Parmi les dysgraphies fonctionnelles, prennent place les hallncinalions verbales graphiques.

Au dégré le plus simple, le malade a la perception exacte de mots à l'aide des représentations des mouvements adaptés de l'écriture (hallucination kinesthétique graphique simple). D'autres fois, il a en même temps la sensation que sa main exécute les mouvements nécessaires à l'écriture (hallucination motrice graphique). Dans des cas jilus accentués, il se sent même poussé par une force intérieure à écrire malgré lui ; c'est l'impulsion graphique.

Les hallucinations ou impulsions graphiques existent rarement à l'état pur, mais se présentent le plus généralement sous la foi'me comhinée. Elles se relient aloi's soit à une hallucination verhale auditive, soit plutôt à une hallucination verhale motrice d'articulation (persécutés, possédés, médiums, intuitifs ou psychographes). Cela n'a rien qui puisse sui'prendre lorsqu'on se rappelle les associations préétablies entre les différents centres correspondants du langage. Bien que je ne connaisse pas de cas ou l'hallucination graphique se combine avec une hallucination verbale visuelle, le fait ne me parait nullement impossible.

Dans tous ces cas, le sujet peut se rendre un compte exact de la nature pathologique du phénomène ou bien lui donner une interprétation spéciale en rapport avec des idées délirantes.

Mais il existe d'autres cas dans lesquels l'inconscience est absolue ; c'est Vécriture automatique proprement dite, l'écriture inconsciente. Non seulement alors le sujet n'a pas conscience des mots qu'il trace involontairement, mais souvent même, il ne se rend pas compte qu'il exécute des mouvements d'écriture. Ce phénomène est surtout curieux, lorsqu'on voit les mots ainsi tracés constituer des phrases intelligibles (désagrégation psychologique, dédoublement de la personnalité, délires de possession, hystérie, médiums mécaniques).

Au point de vue des signes graphiques, l'écriture automatique diffère souvent de l'écriture consciente : elle est embarrassée, indéchiffrable ou affecte la forme spéculaire.

Tkoubles de l'écriture. — Ils résultent de différentes causes, indépendantes de l'état mental, qui peuvent agir sur l'exécution même, la coordination du mouvement et par suite sur le tracé des signes graphiques.

Parmi ces causes, il faut citer le manque d'exercice, d'éducation, comme chez l'idiot, l'imbécile (type infantile); l'existence de malformations congénitales ou accidentelles de la main et des doigts.

D'autres fois, les modifications de l'écriture résultent de paralysies flasques ou avec contractures ; de tremblements, symptômes d'une affection organique ou fonctionnelle du système nerveux central ou phériphérique, de certaines intoxications.

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Dans ce gToupe, nous signalerons plus particulièrement les modifications de récintu.re dans la pai'alysie généi\ale.

L'écriture y est d'abord dysgrammatique, c'est-à-dire émaillée de fautes de sens et d'interversions, d'ellipses, d'oublis, de répétitions ; puis ataxique, c'est-à-dire altérée dans la forme des lettres (Schuele). A mesure que la maladie progresse, l'écriture, d'abord incertaine, devient de plus en plus tremblée, irrégulière parfois dans le tracé d'une même lettre. Les lettres ne sont que de véritable zigzags réunis sous des angles aigus, confus, brouillés, enjambant les uns sur les autres. Le tremblement peut exister avec une écriture encore assez régulière ; à la dernière période, le paralytique général ne peut plus môme former des lettres et ne trace plus que des jambages, des traits heurtés et indéchiffrables.

Il est une maladie qui pourrait être considérée comme une véritable névrose de l'écriture, c'est la crampe des écrivains. Outre qu'elle peut se rencontrer chez certains psychopathes, elle est quelque fois confondue chez eux avec d'autres troubles de l'écriture qui la simulent plus ou moins, d'origine purement intellectuelle et rentrant dans le cadre des obsessions.

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