VI. — LES IDÉES DÉLIRANTES. CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES
Le terme « délire » en psychiatrie a une acception tout autre que dans le langage courant ou même dans celui de la pathologie ordinaire. Dans ces derniers cas, on entend par « délire » un état de confusion, d'incoordination des perceptions, des idées, des actes, accompagné le plus souvent de subconscience ou d'inconscience et dans lequel on ne pe^t trouver aucun phénomène d'idéation prédominant d'une façon constante, de manière à donner aux troubles mentaux une teinte particulière. Le type le plus parfait de ce genre de délire, c'est le délire dit fébrile.
En psychiatrie, le terme délire a vine signification beaucoup plus restreinte et s'emploie couramment pour désigner un ensemble plus ou moins complexe d'idées morbides concernant le « moi » ou ses rapports avec le monde extérieur.
Ce sont ces idées ou conceptions délirantes des auteurs français, Wahnideen des Allemands, delusions des Anglais, que nous allons passer en revue.
Mais auparavant il est certaines considérations générales auxquelles nous devons nous arrêter quelques instants.
Si l'on appliquait d'emblée le nom de délire à toutes les idées pathologiques que l'on peut observer dans les affections psychiques, on engloberait sous la même rubrique des phénomènes assez différents de nature et de degré. Aussi importe-t-il de faire quelques distinctions.
Un premier groupe d'idées pathologiques est constitué par les idées obsédantes ou obsessions (Zwangsvorstellungen).
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Au point de vue clinique, l'obsession morbide se présente avec un certain nombre de caractères presque patbognomoniqucs : retour par paroxysmes ; irrésistibilité de l'idée obsédante ; conservation de la conscience ; lutte énergique, mais la plupart du temps inutile, du patient ; angoisse morale concomitante avec phénomènes phj'siques réactionnels; soulagement consécutif au paroxj'sme, l'idée obsédante une fois réprimée ou satisfaite.
Parmi ces symptômes de l'obsession, on considère d'ordinaire comme capital le fait de la conservation de laconscience.il faut bien s'entendre surce point. Qu'en dehors de la crise obsédante, les malades aient conscience, se rendent compte de la nature pathologique de leurs idées obsédantes et des conséquences qu'elles peuvent avoir, c'est généralement vrai, juais c'est tout... Et lorsqu'on parle de la conservation de la conscience pendant la crise d'obsession, je ne crois pas qu'on puisse entendre par là que les obsédés aient la notion complète de tous les éléments psychiques constituant à ce moment leur personnalité individuelle, en un mot qu'ils conservent intacte leur conscience personnelle.
C'est plutôt le contraire qui existe, de par la présence même de l'idée obsédante, constituée par un groupement de certains phénomènes psychiques, une synthèse secondaire qui, loin de s'assimiler à la synthèse principale représentant la conscience pei'sonnelle, lui apparaît comme étrangère, entre en lutte avec elle, avec assez d'avantages pour l'obnubiler toujours, l'effacer même parfois pendant un instant, soit que le malade cède à son idée, soit que celle-ci revête une forme particulière.
Ainsi que nous l'avons fait remarquer à propos des impulsions conscientes, cette division de la conscience dans l'obsession présente ce caractère particulier d'être incomplète. Les faits psychiques qui constituent l'uljsession ne sont pas totalement subconscients et indépendants; ils envahissent à chaque instant la conscience, se mêlant aux autres pensées, et c'est justement cela qui permet au malade de se rendre compte de ce qu'il éprouve et de s'analyser plus ou moins.
II n'en est pas ainsi dans une autre forme d'idées pathologiques, les idées fixes inconscientes, dont le type nous est fourni par l'hystérie.
D'après Pierre Janet, cette dénomination s'applique à des états pathologiques d'ordre intellectuel ou émotif qui, une fois constitués, restent immuables Q'X persistent indéfiniment. Ces idées fixes accompagnent et précèdent souvent la plupart des accidents hystériques, dont elles forment partie intégrante et dans l'évolution desquels elles semblent jouer un grand rôle. Tantôt elles agissent directement, tantôt par l'intermédiaire de toute une série d'idées secondaires qui se développent autour de l'idée fixe primitive et arrivent ainsi à constituer un véritable système délirant.
Ces idées, surtout l'idée primaire qui joue le principal rôle, ne sont pas toujours nettement connues du malade. II ne s'en l'end compte que d'une manière imparfaite et souvent les ignore totalement. Elles sont en un mot subconscientes et le caractère de la division de la conscience est d'être ici complet et total. •
Ces idées ne reparaissent et ne s'expriment que dans certains états où l'automatisme joue le rôle principal, comme les délires, les attaques, les somnambulismes, l'écriture automatique, etc.
A côté de ces idées fixes subconscientes, on peut placer une autre catégorie d'idées fixes ou idées prévalenles (VVernicke).
A l'inverse de l'obsession, l'idée prévalente n'est pas du tout considérée par le malade comme une intruse, une étrangère, ayant pénétré malgré lui dans sa conscience. Elle lui apparaît comme l'expression de sa propre nature, et il combat pour sa réalisation, convaincu que, ce faisant, il lutte pour sa propre personne. Sans doute, souvent on l'entend se plaindre de ne pouvoir penser à autre chose, mais il la considère néanmoins comme normale et justifiée (Keraval).
C'est là en effet un des principaux caractères de ces idées pathologiques, que le malade les tient pour vraies, sans vérification préalable, et fait preuve à leur égard d'un manque de critique absolu.
D'ailleurs, il est à remarquer que la plupart du temps, l'idée prévalente reflète l'état d'esprit habituel du malade et constitue comme l'hypertrophie de son caractère. Quelquefois cependant, elle semble en contradiction avec ses idées ordinaires et il éprouve une sorte de besoin de vérification de sa réalité ; mais l'idée ne tarde pas à s'enraciner, la critique et la réflexion affaiblies restent impuissantes et n'aboutissent qu'à la confirmation de l'idée pathologique. Si bien que, dans tous les cas, quelque absurde et déraisonnable qu'elle puisse paraître, elle résiste au témoignage des sens, de l'intelligence, à la rectification, à la démonstration.
Elle est presque toujours issue d'un trouble intellectuel primitif émergeant tout à coup du fonds de l'inconscient, elle s'installe en raison d'une lésion primitive et principale de l'association des idées, du jugement, du sens critique qui enlève au malade tous moyens de contrôle et le livre sans défense aux fantaisies de son inifigination.
Elle manque de raison d'être chez celui qui la formule, et n'est pas en harmonie avec le monde extérieur ou les faits antérieurs de la vie.
Une fois installée, ferme, stable, elle s'associe au réseau de l'idéation dont elle fait désormais partie. Elle arrive dans la suite à modifier profondément les connaissances antérieures, l'ésultat des données de l'expérience. Ainsi s'organisent des pensées, des conceptions délirantes, puis un délire traduisant une transformation radicale delà personnalité, se systématisant, absorbant en quelque sorte l'être tout entier.
En regard de ces idées prévalentes on doit distinguer les idées délirantes simples et passagères.
Ces dernières résultent le plus souvent de tentatives d'interprétation d'autres phénomènes psychiques, troubles hallucinatoires, émotionnels, de l'activité intellectuelle, perception, mémoire, etc., et présentent, d'une façon générale, des caractères presque diamétralement opposés à ceux des idées prévalentes.
11 est à remarquer cependant que certaines idées délimntes, passagères au
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début, peuvent avec le temps, par un retour continuel dans le champ de la conscience, prendre l'importance d'une idée fixe, s'assimiler et devenir le noyau d'un délire systématique.
n. En se plaçant au point de vue de leurs caractères psychologiques, on a distingué les délires en différentes catégories : délires d'inférence, délires de perception immédiate, délires par symbolisme verbal (Morselli).
Dans le premier cas, l'aliéné arriverait à formuler des idées délirantes à la faveur d'un raisonnement, passant par toutes les phases du processus logique de la pensée consciente, mais partant de prémisses fausses, s'accompagnant de jugements incorrects et arrivant à des conclusions erronées. D'où le nom de délires d'inférence, d'interprétation.
Le type le plus parfait à cet égard nous est fourni par certains persécutés mégalomanes. Et lorsqu'on étudie le mécanisme par lequel les malades peuvent passer de l'idée de persécution à l'idée de grandeur, on ne manque pas, entre autres procédés, de citer en première ligne \e procédé syllogistique, de la déduction logique, proposé par Foville.
Pour cet auteur la conception délirante de grandeur se déduirait logiquement de celle de persécution h. la faveur d'un raisonnement abstrait, en tout semblable à celui qu'eût pu tenir un esprit normal.
Cette interprétation est-elle strictement exacte ? Tout d'abord, il faut observer qu'il n'y a pas beaucoup de persécutés, si même il y en a, qui se mettent en face de leurs idées de persécution, les raisonnent, et en concluent qu'ils sont de grands personnages. Les seuls qui donnent une explication sont ceux qui ont déjà des idées ambitieuses. Si bien que, lorsqu'il y a syllogisme, il semble ne s'être formulé qu'après coup.
De plus, il est bien difficile d'admettre, en face de l'identification complète du malade avec ses conceptions délirantes, que celles-ci ne soient que le simple résultat d'un raisonnement abstrait. Pour déterminer une conviction aussi inébranlable, elles doivent avoir des racines beaucoup plus profondes dans l'intimité de la personnalité individuelle, se rattacher à toute une systématisation antérieure d'états affectifs, intellectuels.
Bien des observateurs ont déjà signalé les rapports étroits qui existent entre le délire de ces malades et leur caractère antérieur. Jalousie, égoïsme ombrageux, vanité, etc., sont les traits principaux de ce caractère que l'on peut résumer en deux mots : orgueil, méfiance. Ces deux sentiments existent à des degrés inégaux peut-être suivant les individus ou les périodes de leur maladie, mais chez tous et constamment. Toujours, si l'on est placé dans de bonnes conditions, si les recherches sont suffisamment précises, on constatera que ces traits particuliers ont de tout temps été comme la caractéristique du malade.
Ils ont été s'accentuant, se développant avec l'individu lui-même, l'entraînant de longue date à des jugements inexacts, à des appréciations mal fondées sur lui-même, sur sa valeur personnelle, sur ses rapports avec les autres personnes, sur ses devoirs et sur ses droits.
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Petit à petit, progressivement, le futur persécuté a cheminé ainsi sur la voie du délire qui se manifeste d'une façon apparente, en général dans l'âge adulte, c'est-à-dire à une époque où la systématisation des éléments constituant la personnalité individuelle est définitivement constituée.
Les idées délirantes de persécution dominent dès lors la scène morbide, non pas comme un symptôme contingent, nouveau, mais comme l'exagération manifestement pathologique de tendances antérieures anormales. Elles peuvent être seules à se manifester alors. Néanmoins, pour être persécuté, le malade n'en est pas moins resté un orgueilleux, et même son orgueil natif n'en est que plus tangible. Se croire persécuté, se considérer comme le but de l'attention universelle, ne peut être que le fait d'un orgueilleux.
C'est ce sentiment d'orgueil développé déjà dans le délire de persécution, qui, subissant l'action de ce délire, puisant de nouvelles forces dans ces persécutions toujours renouvelées, va grandir et amener, par une sorte de travail inconscient, le malade à formuler des idées de grandeur, comme la raison d'être de ses persécutions.
Que devient donc ainsi la déduction logique ? Si l'idée de grandeurs se déduit, en tant qu'explication, de l'idée de persécution, ce n'est pas par suite d'un syllogisme pur et simple ; c'est le résultat d'une longue élaboration psychique, le plus souvent inconsciente, toujours obscure pour le malade. Les déductions logiques, s'il en fait, ne sont que rétrospectives; elles peuvent combiner après coup, mais elles ne créent rien.
On comprend ainsi l'apparition des idées de grandeurs dans d'autres cir"constances où elle semble se faire spontanément ou à la suite d'un accident fortuit, d'une hallucination ; dans toutes ces circonstances en apparence différentes, elle s'explique aisément par ce même mécanisme.
Sans insister davantage, il est bon de se souvenir, en recherchant le mode d'origine des idées délirantes, alors même qu'il revêtirait toutes les apparences d'un raisonnement, que vis-à-vis de ses conceptions délirantes, l'aliéné est toujours passif, qu'il ne les crée ni ne les dirige à sa guise, « mais se contente de les subir ))'(Christian), et de faire la part de l'activité psychique inconsciente.
A cet égard, certains auteurs sont même allés ti'ès loin dans la voie de l'hypothèse.
Pour Meynert, par exemple, l'idée délirante préexiste déjà, à l'état d'élément inconscient dans tout cerveau normal. D'ordinaire, les fonctions mentales ont le pouvoir de l'inhiber ou de l'élaborer, si bien qu'il n'en reste pas trace dans la conscience, sauf quelques rares et fugaces apparitions sans importance aucune. Mais l'idée délirante peut acquérir l'intensité nécessaire pour s'imposer à la conscience, grâce à l'action perturbatrice d'une maladie mentale.
Celle-ci, en interrompant le jeu des associations normales, facilite la production dans la conscience d'images anormales, qui prennent d'autant plus d'intensité qu'elles sont plus indépendantes. Il y aurait là un mécanisme quelque peu comparable à celui de l'exagération des fonctions médullaires alors que l'écorce cérébrale n'intervient plus.
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Les délires de perception immédiate sont ceux dans lesquels les conceptions délirantes tirent leur origine d'illusions et d'hallucinations, inti'oduisant à l'improviste dans la conscience des éléments de perception erronée. Les recherches de psychologie moderne ont démontré que dans l'acte de perception le plus simple existe un processus de raisonnement s'efiectuant par habitude, d'une façon subconsciente (Binet). On comprend dès lors comment le délire peut à l'occasion avoir son origine dans des troubles pathologiques de la perception accompagnés d'un raisonnement inconscient.
Les délires par symbolisme verbal sont ceux qui reposent sur des liens associatifs de pure forme existant entre différents mots.
On en trouve des exemples dans les cas où des séries d'idées délirantes incohérentes se sviccèdent les unes aux autres, éveillées par un mot, une assonance.
D'autres plus curieux sont ceux dans lesquels un seul mot peut devenir le noyau d'un système très vaste de conceptions erronées. Il suffit que la signification s'hypertrophie, pour donner naissance à une association bizarre d'images verbales ne correspondant à aucune réalité extérieure ni à aucune condition subjective. S'il est plutôt rare de voir un délire se constituer d'emblée de cette façon, il est en revanche assez banal de voir un délire sj^stématisé devenir un pur édifice de noms et de mots, de néologismes.
IIL — On est naturellement enclin à croire que les conceptions d'une imagination en délire peuvent varier à l'infini. Mais, comme le font remarquer Bail et Chambard, s'il y a des variations, elles sont surtout dans la forme ; le fond de la pensée est le plus souvent le même. Lorsqu'on se rend compte de ces variations, on voit que les idées délirantes observées dans les différentes formes de maladies mentales peuvent se réduire à un certain nombre de types principaux.
La classification la plus rationnelle, à notre avis, est celle exposée par le P"" Morselli, d'après les données de Ch. Mercier.
Les délires, relativement à leur contenu, y sont divisés en deux groupes ou ordres, comprenant chacun des sous-groupes et variétés caractéristiques.
1. Délires concernant le « moi », la conscience personnelle. Elle peut être atteinte :
a. par exaltation : exagération de la cénesthésie- I euphorie, délire de santé de Meynert, de satisfaction,
A - Dans le senti- \ ^'ig^eur, de capacité.
h. par dépression : états cénesthétiques pénibles, idées d incapacité.
c. par altération : perversions cénesthétiques, nosomanie, nosophobie.
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B. — Dans l'intelligence. La représentation complexe du « moi » peut être désorganisée
. En totalité : for- '
mation d'un moi \ nouveau ayant avec
l'ancien des rap- /
ports ;
b. En partie
a. de substitution (délire métabolique) ;
[i. d'alternance (double conscience) ;
y. de coexistence (dédoublement ; délire de possession).
a. le moi est intéressé en totalité, dans tel ou tel de ses caractères (délire de métamorphose , changement de sexe , d'espèce (zoanthropie) , de composition du corps ;
(3. l'intégrité du moi est atteinte dans l'une de ses parties constituantes (délire hypochondriaque) de transformation partielle, de négation.
II. Délires concernant les rapports du moi avec le milieu extérieur.
/ , , , . / a. exagérée, optimisme, méga- A D t 1 ™ ■ La valeur du moi par l i ™ ■„ .
A. — Rapports du moi ) t -r ' lomanie;
avec le milieu . - . / l'apport au milieu j ^ diminuée, pessimisme, dé- ( peut être . f jj^^.^ ^'humilité, de négation.
/ , 'a. bienveillante : délire des
Délires de caractère ; grandeurs, de puissance, de
B. - Rapports du mi- «gocentrique. L at- ^-^^^^^ .
lieu avec le moi . . *f"f universelle ^ j^^^^jj^ . ^^Hre de soupçons, / s attache au malade '
d'une façon
de persécution, de jalousie, etc.
Cette classification, dont nous n'avons fait qu'indiquer les lignes principales, bien qu'assez simple en elle-même, pourrait paraître un peu trop compliquée pour les besoins de la clinique journalière. En pratique, les foi'nies les plus communes de de'lires peuvent se réduire aux suivantes que nous examinerons successivement au point de vue séméiologique :
1° Idées délirantes d'auto-accusation ;
2° Idées de persécution ;
3° Idées de défense ;
4" Idées de grandeur;
5° Idées hypochondriaques ;
6° Idées de négation ;
7° Idées d'énormité ;
8° Idées mystiques ;
9° Idées érotiques ;
10° Délires palingnostique, métabolique, de transformation corporelle. Avant d'aborder l'étude de chacune de ces variétés d'idées délirantes, il est
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une question intéressante à examiner : c'est de savoir de quoi elles dépendent, par quoi elles sont déterminées dans tel ou tel cas.
On a souvent une tendance, dans l'entourage des malades, ù rattacher la variété particulière de leurs idées à une cause morale spéciale ayant déterminé l'explosion de la folie. C'est là une erreur ou tout au moins une exagéi\ation. Ainsi que le faisait déjà remarquer J. P. Falret, « pour qu'une idée prenne droit de domicile chez un aliéné, au point de devenir le centre de la plupart de ses pensées et de ses actes, il faut autre chose que les circonstances accidentelles, auxquelles nous donnerions volontiers le nom de causes occasionnelles. La cause première de la production d'un délire, de préférence à un autre, réside dans les dispositions morbides générales de la sensibilité ou de l'intelligence. Ce sont elles qui lui donnent naissance, et qui déterminent sa forme générale ; les circonstances accidentelles ne donnent lieu qu'à des nuances et à des variétés secondaires. »
Cette remarque est parfaitement exacte, et la nature spéciale d'un délire dépend surtout de la nature même du processus pathologique auquel il se rattache.
Bien des auteurs, notamment Griesinger, ont déjà fait remarquer que chez les malades de nations et d'époques les plus diverses, certains états pathologiques s'accompagnaient toujours des mêmes idées délirantes. Ce qui semble indiquer que c'est dans la particularité même du processus morbide qu'il faut chercher la raison de l'identité des 'délires.
Ce fait est surtout frappant pour les délires primitifs et dénués de toute base hallucinatoire ou émotionnelle ; tels par exemple que les délires de persécution ou de grandeurs de la paranoia. Mais il peut s'appliquer aussi à d'autres formes délirantes, telles que la mélancolie, la paralysie générale, la démence sénile.
Les agents toxiques, eux aussi, déterminent également des délires assez particuliers dus vraisemblablement à la spécificité de l'agent provocateur.
En présence de ces faits vient se poser la question de savoir s'il existe des conceptions délirantes pathognomoniques de telle ou telle affection mentale donnée et dont la simple constatation aurait ainsi une valeur diagnostique des plus importantes.
On pourrait être enclin à répondre par l'affirmative si l'on se basait sur la terminologie courante qui emploie souvent les termes de délire des persécutions, délire hypochondriaque, délire mystique, délire de négation, en les appliquant à des formes mentales déterminées. Mais ce sont là des abus de langage, derniers vestiges des anciennes théories sur les monomanies. Le terme de délire ne peut signifier en clinique qu'un ensemble plus ou moins cohérent d'idées délirantes, et il ne peut servir à désigner une affection déterminée, car les idées délirantes de différentes formules peuvent toutes se rencontrer en clinique chez des aliénés de types bien différents.
Bien des aliénistes, Morel, Magnan, dans ses propres travaux et ceux inspirés à ses élèves, et nous-mêmes à plusieurs reprises, avons insisté sur ce fait qu'il n'y avait pas un délire de persécution, un délire hypochondriaque, un
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délire mystique, un délire de négation, un délire d'auto-accusation, répondant h une affection mentale donnée, mais que toutes ces idées délirantes pouvaient se présenter dans les formes les plus diverses de l'aliénation mentale.
Sans doute elles peuvent être, les unes ou les autres, plus ordinaires, plus caractérisées dans telle ou telle circonstance et prendre ainsi une certaine • valeur diagnostique.
Mais elles ne sont pas pathognomoniques du fait même de leur seule pi'ésence, et leur valeur diagnostique ne provient pas du tout de leur formule même (persécution, auto-accusation), mais seulement des variations que leur impriment dans tel ou tel cas leur mode d'origine, leui's rapports avec l'ensemble des symptômes concomitants, leurs caractères cliniques intrinsèques dont nous avons déjà indiqué l'impoi'tance.
C'est en se fondant sur ces principes qu'on a pu attribuer aux délires des physionomies assez spéciales, permettant de reconnaître à l'occasion la coexistence de plusieurs d'entre eux, de causes et de nature différentes chez le même individu.
Quant aux nuances multiples que peut revêtir la foi^ule de telle ou telle ■ variété d'idées délirantes, elles tiennent à différentes causes.
Elles portent l'empi-einte de l'état d'esprit, des tendances antérieures du sujet. Tel est surtout le cas des délires d'interprétation.
Le degré d'instruction, le milieu social, peuvent également intervenir. Les opinions politiques, religieuses des différents peuples, des différentes époques, les découvertes scientifiques se reflètent ainsi dans les conceptions délirantes. Les idées de persécution par les sorciers, le démon, ne se rencontrent plus guère aujourd'hui que chez des malades peu cultivés, et ont fait place aux persécutions par la police, les francs-maçons, les jésuites, l'hypnotisme, le téléphone, etc.
Le genre de vie, la religiosité, les occupations habituelles, sont également à considérer. Telle mélancolique, par exemple, qui vit confinée dans les soins de son ménage, ne s'accusera que de causer le malheur des siens; telle autre, mêlée plus ou moins directement au fonctionnement d'une maison de commerce, exprimera des idées de ruine ; une troisième, adonnée aux pratiques l'eligieuses, manifestera des idées de culpabilité envers Dieu, des craintes de l'enfer, de la damnation, etc. Quant aux occupations habituelles, il suffit pour juger de leur influence, de se rappeler le rôle qu'elles jouent dans les délires professionnels des alcooliques.
Les événement antérieurs de la vie, les violentes secousses morales peuvent également donnei à l'idée délirante une teinte particulière. Le fait est fréquent dans les délires mélancoliques, dans les délires hystériques, dans les délires de persécution.
Les troubles fonctionnels ou organiques des organes extra-encéphaliques peuvent intervenir pour une certaine part, et cela de deux façons (Krafft-Ebing), soit en délei'minant une excitation directe des centres correspondants, soit d'une façon indirecte, en servant de point de départ à des interprétations erronées. Ces derniers faits sont importants à connaître en ce qu'ils peuvent
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à l'occasion fournir les éléments d'une intervention thérapeutique utile.
Enfin, la teinte spéciale de l'idée délirante ])eut avoir son origine première dans l'existence de troubles psychologiques particuliers. Ainsi Cotard pensait que parmi les idées de grandeur, celles de force, de capacité, de talent, de puissance, semblaient se développer sur des lésions de la volonté ; de même, dans un autre sens, les idées d'incapacité, d'impuissance. Au contraire, les idées de grandeur des persécutés hallucinés, indépendantes de tout élément psychomoteur, se rattacheraient à des désordres psycho-sensoriels. De là, la distinction des délires d'origine psycho-motrice et psycho-sensorielle. Dans plusieurs travaux, nous avons nous-mêmes insisté sur l'origine psycho-motrice des délires mélancoliques et sur les caractères de certaines idées de persécution reliées à des phénomènes psycho-moteurs, leur donnant une teinte particulière, très voisine des idées de possession.
Lorsqu'on analyse les conceptions délirantes d'un aliéné, on ne doit pas se borner à les envisager isolément. 11 importe encore d'étudier le mode d'apparition du délire ainsi constitué par rapport à l'ensembli des autres troubles psychiques qui l'accompagnent ; car l'aliénation, même dans les cas de délire dit partiel, affecte toujours d'une façon plus ou moins inégale l'ensemble des facultés.
On distingue d'ordinaire les délires en délires primiiifs et délires secondaires.
Un délire est dit primilif lorsqu'il est apparu d'emblée et sans être précédé d'autres désordres dans la sphère psychique, survenus plus ou moins brusquement et amenant un bouleversement dans l'état mental du sujet. Tantôt les idées délirantes se développent et s'organisent progressivement, insidieusement, sans que rien vienne éveiller l'attention de l'entourage, mais sur un terrain en quelque sorte préparé de longue date, chez un sujet qui, dès l'enfance, a déjà montré certains traits de caractère que le délire ne fait qu'exagérer. Tantôt elles éclatent plus brusquement sous l'influence d'une cause occasionnelle, mais en constituant toujours le premier symptôme ajiparent de l'affection mentale.
A l'inverse de ces cas, il en est d'autres où le délire est dit secondaire par rapport à l'ensemble des troubles psychiques. Parfois il a son point de départ dans des troubles émotionnels fondamentaux, se reliant à des modifications cénesthésiques, à un état de dépression intellectuelle, de douleur morale, et vis-à-vis desquels il se manifeste comme une sorte de tentative d'interprétation. Tel est le délire mélancolique.
Parfois ce sont des troubles de nature hallucinatoire qui précèdent et provoquent l'éclosion des idées délirantes : c'est le cas du délire alcoolique.
Dans d'autres circonstances, les idées délirantes se relient à des phénomènes d'automatisme, se développant à la faveur d"un état pinmordial d'apathie, d'obnubilation, de confusion intellectuelle. C'est ce qu'on observe par exemple dans la confusion mentale primitive.
D'autres fois encore, dans la démence sénile par exemple, les idées déli-
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rantes se relient à des symptômes premiers d'affaiblissement intellectuel et ne font que traduire les désordres de la perception, de la mémoire.
Les conceptions délirantes, considérées dans leur ensemble, présentent, suivant les cas, un certain nombre de caractères cliniques qu'il importe de déterminer.
C'est ainsi qu'elles peuvent être ua^wes, indéterminées — ouprécises et très nettes; — fixes, le terme s'explique de lui-même; — mobiles, c'est-à-dire pouvant s'effacer, disparaître momentanément pour reparaître ensuite sous la même forme ou faire place à des idées d'une autre catégorie ; — polymorphes, lorsqu'elles traduisent la coexistence de convictions de natures différentes ; — uniformes lorsqu'elles appartiennent à la même variété délirante ; — elles peuvent être en même temps diffuses lorsqu'elles expriment un grand nombre de convictions erronées de la même catégorie ; — monotones, lorsqu'elles tournent toujours dans le même cercle comme une sorte de litanie ; — systématisées, lorsque, soit de même catégorie, soit de catégories différentes, elles s'enchaînent, se coordonnent en un système délirant continu, s'enrichissant sans cesse de nouvelles preuves, jusqu'au jour où il se cristallise et devient stéréotypé ; — vraisemblables, impossibles, niaises, extravagantes, absurdes; — incohérentes, lorsqu'elles se manifestent sans suite, sans lien aucun, se heurtant parfois jusqu'à devenir contradictoires à l'insu même du sujet ; — contrastantes ou antagonistes, lorsqu'elles expriment un état de contraste psychique, l'opposition, la lutte d'une synthèse délirante avec les idées saines du malade, ou la lutte de plusieurs synthèses délirantes entre elles.
Nous n'insistons pas ici sur ces différents caractères dont nous aurons l'occasion de parler en étudiant les variétés spéciales d'idées délirantes, et déjuger la valeur pour le diagnostic séméiologique.
Ils peuvent d'autre part être utiles au pronostic en fournissant des données sur l'évolution de la maladie, le niveau des facultés intellectuelles.
J. P. Falreta très bien montré les caractères de l'idée délirante aux différentes périodes de son évolution ; d'abord indécise, mal déternainée à la période d'incubation, puis se précisant, se coordonnant à une seconde période de systématisation ; enfin se fixant, devenant immuable, stéréotypée. On peut donc être amené ainsi à reconnaître l'ancienneté de l'affection, ses tendances à la chronicité, suivant certains caractères cliniques de l'idée délirante.
D'autres caractères, comme la mobilité, la multiplicité, le polymorphisme, l'absurdité, l'incohérence, etc., sont généralement en rapport, quand il n'y a pas de phénomènes d'excitation, avec un état d'affaiblissement intellectuel, soit congénital, soit acquis. Ils peuvent devenir ainsi un élément de plus pour le pronostic, qui devra d'ailleurs dans tous les cas être complété par la constatation des autres faits cliniques (symptômes, marche) constituant l'affection dans son ensemble.
Enfin, il est encore un point à examiner dans l'étude des idées délirantes, c'est la façon dont le malade les accepte et les juge, s'il en est inconscient ou conscient, comme l'on dit quelquefois, ou (pour parler un langage plus précis
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et qui ne puisse prêter à équivoque), s'il se rend compte du caractère morbide de ses ide'es, s'il se borne à les discuter en restant dans le doute, ou si, au contraire, il a j^erdu vis-à-vis d'elles tout pouvoir de critique, de contrôle, et ■se montre à leur égai^d en état de croyance et de certitude.
Cette recherche peut être utile à différents points de vue. D'abord elle met à même d'apprécier quelque peu le fonctionnement intellectuel, le niveau mental, l'atteinte portée aux facultés par la maladie.
L'état d'esprit qu'on appelle croyance, certitude, conviction, implique en «ffet participation de l'intelligence : il faut que nous connaissions ou que nous concevions le fait que nous croyons. Mais connaître n'est pas tout dans cet état, nous devons encore savoir ce que nous croyons et ce que nous ne croyons pas, nous devons connaître la vérité et l'erreur.
La croyance se trouve ainsi reliée à un acte de jugement. Or ce jugement peut être incomplet ou erroné pour différents motifs, perceptions fausses, association d'idées défectueuses, altération du pouvoir de synthèse, connaissance insuffisante, présence de sentiments fixes ou prédominants..., toutes particularités utiles à connaître dans la détermination de l'état mental d'un malade. De plus, il implique des rapports forcés avec cet agrégat de phénomènes psychiques qui constitue la conscience personnelle, la personnalité individuelle.
Si ces rappoi^ts sont limités, s'il n'accapare à son profit qu'un petit nombre des éléments antérieurement enregistrés par la perception personnelle, ou contraste avec eux, s'il reste à l'état de synthèse mentale partielle, le sujet pourra se rendre compte de ses anomalies, de son caractère pathologique, le discuter, lutter contre lui ou rester à son égard dans le doute et l'incertitude: si au contraire il réveille un grand nombre de faits psychiques •enregistrés déjà dans la conscience, s'il contracte avec eux des rapports étroits et étendus, s'il cadre bien avec les tendances personnelles, s'y adapte, s'y assimile, alors le sujet l'accepte sans pouvoir le critiquer, contrôler son inexactitude possible. Et si ce jugement erroné peut aboutir ainsi à une croyance fausse, elle n'en a pas moins un caractère de certitude absolue.
Le doute, la discussion, la certitude dont fait preuve le sujet vis-à-vis de «es idées délirantes, sont donc à considérer encore lorsqu'on veut se rendre compte des atteintes plus ou moins profondes portées par la maladie à la personnalité individuelle.
Enfin, il est bon de faire l'emarquer l'appoint pronostique qu'on peut en tirer au point de vue des réactions de l'aliéné. « L'action, en effet, comme l'a dit justement Bain, est le critérium suprême de la croyance. » Et la clinique vient fournir à l'appui de cette manière de voir des exemples de tous les jours, en nous montrant que l'aliéné passe d'autant plus facilement de l'idée à l'acte qu'il a dans cette idée une conviction absolue et définitive.
Cette réaction produite par l'idée délirante subit d'ailleurs l'influence d'un grand nombre d'autres facteurs. Elle varie avec la nature même de l'idée première, avec le caractère général de l'affection à laquelle elle se rattache, avec la présence de certains symptômes particuliers, aboulie, impulsivité.
SÉMÉIOLOGIE DES AFFECTIONS MENTALES
troubles hallucinatoires ou émotionnels. De plus, pour un même délire se rattachant à une même forme morbide, elle variera suivant les sujets. La connaissance de la personnalité prédélirante du sujet, de son tempérament, de son caractère, est donc d'une grande valeur pour présumer s'il pourra réagir vis-à-vis de son idée délirante, et de quelle façon.