I. — Les idées délirantes d'auto-accusation
Sous des formales parfois assez différentes en apparence, ces idées présentent toutes ce caractère commun, d'exprimer un jugement défavorable sur la personnalité même du sujet, qui ne trouve qu'en lui-même les éléments premiers de ce jugement.
Cette dépréciation ne s'exprime pas en général d'une façon absolue, mais comporte une certaine relativité et implique la présence de temnes de comparaison variables. Tantôt, et^le plus ordinairement, c'est le souvenir de son individualité passée, contrastant avec la notion de sa personnalité actuelle, qui suggère au malade ses constatations pessimistes et désespérées sur le présent, avec le regret de ce qu'il était jadis. Ce sentiment de sa déchéance personnelle peut s'amplifier encore jiar la comparaison de son état avec celui des autres personnes dont, par une sorte de contraste, il est porté à s'exagérer les qualités et les mérites. Il est encore des cas où l'on voit intervenir le rêve d'un idéal de perfection chimérique, que le malade se sent tous les jours plus impuissant à atteindre, et dont il lui paraît même s'éloigner de plus en plus.
La formule de l'idée d'auto-accusation peut varier à l'infini avec la maladie et le malade. Nous citerons parmi les plus fréquentes les idées d'incapacité, d'indignité, de culpabilité, de corruption, de remords, de désespoir.
De ces idées d'auto-accusation proprement dites, il convient d'en rapprocher certaines autres, souvent englobées avec elles, que l'on rencontre d'ailleurs dans les mêmes circonstances et qui s'y rattachent comme une sorte de corollaire. Ce sont les craintes de ruine, d'accusations, de châtiments, emprisonnement, supplices, damnation. Et ce n'est pas vraiment chose bien surprenante devoir tel aliéné convaincu de son incapacité, de sa nullité, nourrir des idées de ruine; tel autre qui se dit indigne, criminel, attendre son arrestation, et la punition de ses fautes, la prison, l'échafaud ou les flammes de l'enfer.
Les idées délirantes d'auto-accusation peuvent se manifester dans des formes psychopathiques très diverses. Aussi leur valeur diagnostique dépendelle moins de leur présence que de leurs caractères cliniques dans tel ou tel cas particulier.
Les bien préciser n'est pas toujours facile. En effet, si certains auto-accusateurs se montrent volontiers communicatifs et vont crier à tout venant leur désespoir, leurs remords ou leurs craintes, il en est d'autres, et beau-
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coup, qui se concentrent en eux-mêmes et n'avouent pas aisément le sujet de leurs pre'occupations.
Parfois même quelques-uns se réfugient dans un mutisme obstiné (mutisme vésanique). Entre les causes diverses inhérentes à leur état mental et pouvant provoquer le mutisme, figurent justement les idées d'auto-accusation, soit que le malade se juge désormais indigne de communiquer avec ses semblables, soit qu'il craigne en parlant de commettre encore de nouvelles fautes.
Dans ce dernier cas, il importe de bien se pénétrer de l'habitus extérieur des malades qui trahit quelque peu la nature de leurs préoccupations par la mimique, l'expression de la physionomie concentrée, inquiète, désespérée, l'attitude affaissée, résignée, humble. Il en est qui refusent ainsi la main qu'on leur tend, ne se jugeant plus dignes de cette marque d'estime; d'autres • restent debout comme devant un juge, ou, s'ils consentent k s'asseoir, ne le font que timidement, en choisissant le siège le moins confortable.
Aussi, lorsqu'on veut connaître exactement leurs conceptions particulières, faut-il chercher à leur inspirer confiance, leur manifester de la sympathie, de la compassion, se montrer doux, bienveillant, consolateur ; essayer de faire vibrer d'une touche discrète la note sensible en passant en^ revue toute la gamme des sentiments pénibles. Il ne s'agit pas là d'une vainecuriosité psychologique à satisfaire. Outre que l'on peut ainsi recueillir des renseignements utiles pour le diagnostic, il ne faut pas oublier que, dans un grand nombre de cas, les idées d'auto-accusation se rattachent à des affections curables oii souvent le traitement moral prend une place prépondérante. Et comment ce traitement moral pourrait-il être institué et dirigé avec profit, si l'on n'a pu sonder tous les replis de la conscience individuelle?
Une des affections mentales dans lesquelles on rencontre le plus fréquemment les idées d'auto-accusalion, c'est la mélancolie délirante.
Plus ou moins acccentuées, plus ou moins variées dans leurs formules, elles y sont en tout cas très ordinaires. Et c'est ainsi que l'on a pu dire que le délirant mélancolique était un auto-accusateur (Guislain).
Mais il ne faut pas s'exagérer la portée de cet aphorisme et considérer, comme on l'a fait longtemps, que le délire d'auto-accusation soit exclusif à la mélancolie.
Le délire d'auto-accusation, pas plus qu'aucune autre espèce de délire, n'est en lui-même pathognoraonique d'une forme mentale unique, mais peut se rencontrer dans bien des circonstances différentes, avec des caractères psychologiques et cliniques à déterminer.
Dans le cas particulier, il importe, comme le disait justement Leuret, « de distinguer le délire de Vaffection mélancolique ».
C'est à l'affection mélancolique qu'il emprunte en l'occurrence un certain nombre de caractères particuliers importants (Séglas).
Tout d'abord, et c'est là un point capital, si on envisage l'origine dvi délire d'auto-accusation dans la mélancolie, on voit qu'il est secondaire . Il ne naît pasd'emblée. Mêmedanslecas de mélancolie délirante, les symptômes initiaux sont ceux qui caractérisent la mélancolie simple. Au point de vue psychique.
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cesontdonc lestroublescénesthétiques, émotionnels (douleur morale), del'exercice des opérations intellectuelles (troubles de la formation des idées, arrêt psychique, aboulie) qui constituent les symptômes fondamentaux de l'affection. C'est d'eux que procèdent les troubles du contenu des idées, le délire d'autoaccusation, et c'est ainsi qu'il peut être dit secondaire.
Voilà pourquoi il paraît se manifester comme une sorte d'interprétation de l'état d'anéantissement profond, de douleur morale dont le patient cherche la raison ou envisage les conséquences.
C'est là le fait principal : de lui découlent tous les autres.
Ainsi s'explique, par exemi^le, la nature pénible des idées délirantes en rapport avec l'état de douleur, de peine morale, qui domine le patient. II n'y a de possible chez lui que les idées douloureuses en rapport avec l'état de la conscience (Ki'afft-Ebing).
Nous avons indiqué dans un chapitre précédent le caractère envahissant de cette douleur morale qui, de même qu'une douleur physique intense, s'accompagne d'anesthésie, détermine un état d'anesthésie, de dysesthésie psychiques. Finalement, la conscience ne contient plus rien que l'Idée-douleur (Schuele). Aussi le délire qui la reflète au dehors revêt-il une apparence générale de monolonie et en niême temps de fixité en rapport avec l'arrêt psychique, bien différente de la systématisation de certains auti'es délires. Le délire d'auto-accusation mélancolique n'est qu'un refrain, une litanie.
Le sentiment de son incapacité à penser, vouloir et agir, de son indignité, donne d'autre part aux idées délii'antes du mélancolique une empreinte très marquée Almmilité, qui se traduit souvent dans le langage, la physionomie, l'attitude, les actes.
Ces mêmes considérations expliquent aussi les caractères passioilé, de résignation du délire des mélancoliques qui souffrent et sont dominés par cet état de souffrance auquel ils ne peuvent se soustraire, étant donnée d'autre part l'aboulie profonde dans laquelle ils sont plongés. Us sont d'ailleurs facilement résignés,ils se sentent incapables de lutter, et le sentiment profond de leur indignité les en empêche. Cette résignation existe même chez les anxieux, dont l'angoisse n'est pas tant causée par l'idée de leurs crimes imaginaires, d'une expiation méritée, que par l'attente incessante du châtiment et l'incertitude de son moment, de sa nature, de sa durée.
Au nombre des caractères da délire d'auto-accusation dans la mélancolie, il est encore bon de noter la direction des idées, leur mode de i^ayonnement en quelque sorte centrifuge, le malade étant considéré comme un centre et redoutant d'être pour tous un être nuisible, d'attirer par ses forfaits, par ses crimes, par son incapacité la ruine, le déshonneur, la mort sur sa famille, sur la société.
Les troubles émotionnels sous-jacents impriment aussi au délire des mélancoliques un caractère particulier au point de vue de la localisation des idées dans le temps. Leur délire pourrait être appelé volontiers un délire à'atteoite. Us restent le plus souvent dans le doute et l'incertitude et n'expriment que des craintes sur l'avenir. Sans doute ils peuvent trouver l'explication de leurs
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souffrances morales actuelles, de leur crainte pour l'avenir dans un fait passé, et l'auto-accusation est ainsi rétrospective. Mais il n'en est pas moins vrai qu'alors même ces regrets du passé se relient à des craintes pour l'avenir. Le remords amène l'idée d'une expiation ; au délire rétrospectif s'associe le délire d'attente.
Ce fut longtemps une tradition d'opposer le délire de la mélancolie à celui de la folie systématique oùprédominent le plus souvent les idées de persécution. «Le mélancolique, disait-on, s'accuse lui-même, le persécuté accuse les autres. » (Guislan, Falret.)
Or, la clinique nous enseigne delà façon la plus péremptoire que ces deux variétés d'idées délirantes, auto-accusation et persécution, ne s'excluent nullement l'une l'autre et que certains délirants systématiques, très nettement persécutés, se montrent en même temps auto-accusateurs.
Lorsqu'on envisage le délire d'auto-accusation dans la folie systématique (paranoia) primitive, on voit que ses rapports avec les idées de persécution sont variables.
Dans certains cas, les idées de persécution et les idées d'auto-accusation coexistent ou alternent, mais ne se combinent pas et restent indépendantes les unes des autres. D'autres fois, au contraire, elles s'associent en un système délirant et les individus, tout en se plaignant de manœuvres hostiles de telle ou telle personne, ne dissimulent pas qu'ils ont aussi des torts dont ils s'accusent.
Les idées d'auto-accusation peuvent alors ne se manifester que d'une façon intermittente, par paroxysmes, ou bien être persistantes. Dans ce cas, lesrapports d'association qu'elles contractent avec les idées de persécution peuvent être variables. Tantôt elles semblent constituer le point de départ de l'idée de persécution ; tantôt elles en sont comme une explication rétrospective, ou se manifestent comme la conséquence et la preuve du bien fondé des idées de persécution.
Dans ces circonstances différentes, les idées d'auto-accusation ne revêtent plus les caractères généraux que nous venons d'indiquer lorsqu'elles se rattachent à la mélancolie et partagent au contraire ceux des idées de persécution de la folie systématique primitive. Nous les retrouverons tout à l'heure.
Comme traits particuliers, il est à remarquer que ce délire d'auto-accusation a souvent pour objet des faits d'ordre religieux ou surtout génésique, par exemple idées de culpabilité relatives à des excès sexuels authentiques ou supposés, adultères imaginaires, etc. (G. Ballet.)
A côté de ces faits de folie sy3tématic|ue primitive dans lesquels le délire d'auto-accusaton coexiste, alterne ou s'associe avec d'autres idées délirantes, il en est dans lesquels le délire est uniquement constitué par des idées d'autoaccusation. Ce^ malades sont généralement confondus avec les mélancoliquesauto-accusateurs. Ils s'en différencient cependant par bien des côtés. Ce sont la plupart du temps des héréditaires, plus ou moins déséquilibrés, présentant certains traits de caractère habituels aux délirants systématiques ordinaires- (susceptibilité, égoïsme, orgueil) et d'autres (timidité, scrupules, méfiance de
soi-même) dont le délire d'auto-accusation ne représente que l'exagération. Ce délire, qui se manifeste d'emblée ou s'installe d'une façon insidieuse, est toujours primitif et reste le symptôme prédominant de l'affection. L'humilité n'en est souvent qu'une étiquette trompeuse, voilant un sentiment de vanité blessée et dissimulant un égoïsme pi-ofond. 11 n'intéresse guère que la personnalité du sujet et ne s'étend plus, par ulie sorte de rayonnement centrifuge, aux personnes de son entourage. Il n'a pas le caractère de fixité monotone du délire d'auto-accusation mélancolique, mais se présente sous la forme d'un système coordonné, constitué par une série d'interprétations délirantes, portant sur le présent ou sur la vie passée du sujet. 11 ne s'accompagne plus de doute, d'incertitude, mais d'une conviction manifeste. De plus, il n'existe pas de symptômes psychiques ou somatiques d'un état mélancolique fondamental. La santé physique reste bonne, les fonctions organiques intactes. Il n'y a pas de troubles cénesthétiques pénibles, de douleur morale permanente, mais seulement par intervalles de l'anxiété ou de la dépression réactionnelles ; et l'exercice des facultés intellectuelles reste normal en dehors du délire (Séglas).
Le délire d'auto-accusation se rencontre encore dans d'autres circonstances, par exemple dans les périodes mélancoliques de la folie intermittente. 11 revêt alors, au cours de l'accès, tous les caractères du délire mélancolique ordinaire, et le diagnostic précis ne peut être fait que par la connaissance de l'évolution totale de la maladie.
Les idées d'auto-accusation se montrent aussi quelquefois dans les obsessions, notamment dans cette variété désignée du nom de folie du doute. Elles se présentent alors avec les caractères habituels des idées obsédantes : caractère paroxystique, irrésistibilité, angoisse concomitante, sentiment de détente consécutive au paroxysme, conscience de l'état pathologique.
Au nombre des conceptions délirantes très variées que l'on peut rencontrer dans la paralysie générale, figurent aussi les idées d'auto-accusation; le délire d'auto-accusation reposant sur le fonds démentiel de la maladie n'a plus aucun des caractères de celui du mélancolique, mais devient, comme tout délire du paralytique, mobile, diffus, incohérent, contradictoire.
On peut rencontrer encore du délire d'auto-accusation dans la sénilité, et celg. dans des circonstances et avec une signification différentes.
Tantôt il se présente au cours d'un véritable accès de mélancolie anxieuse, survenant chez un vieillard non dément, et simplement tardive. Il revêt dans ceg cas des caractères identiques à ceux que nous lui avons reconnus dans les accès de mélancolie chez l'adulte. La seule différence est dans l'apparition tardive de la maladie.
Dans d'autres cas, les mêmes idées délirantes d'auto-accusation sont reliées directement à la démence sénile, et alors le fond d'affaiblissement intellectuel sur lequel repose ce délire lui imprime des caractères tout autres que dans les faits précédents.
Il n'est plus la traduction de troubles de l'exercice volontaire des facultés, de désordres émotionnels; mais il porte l'empreinte des troubles démentiels dont il dérive, de ces perceptions fausses, de cette amnésie caractéristiques de
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la sénilité. Il n'a plus le caractère pénible; la douleur morale a fait place ici à cette sensiblerie bien connue du dément, sans caractère émotionnel précis. Loin d'être fixe, il est mobile, inconsistant, intermittent, oublié d'un instant à l'autre par le malade, incohérent, mélangé à d'autres idées ayant la même origine et les mêmes caractères. Dans certains cas où il semble persister, il n'a pas cependant le caractère de monotonie dû à un seul sentiment douloureux envahissant la conscience ; cette monotonie n'est plus qu'un rabâchage chez un vieillard amnésique et dont le cercle des idées se rétrécit de plus en plus.
Dans la confusion mentale à forme délirante, on peut noter assez souvent des idées d'auto-accusation bien différentes de celles du mélancolique. Simples produits de l'automatisme psychologique résultant de l'état de confusion mentale, elles ne sont plus reliées à titre d'interprétation secondaire aux troubles primordiaux, éléments caractéristiques de la mélancolie. Ici, de même, le ton émotionnel reste indifférent ; l'anxiété, s'il y en a, n"est plus qu'un mode de réaction sous l'influence des idées délirantes, au lieu de leur donner naissance. Ainsi disparaît le caractère pénible de douleur morale inhérent au délire mélancolique. Plus de monotonie, plus de fixité, mais un délire inconstant, mobile, à forme de rêve. Ce sont là autant de preuves de l'erreur de Baillarger, qui se fondait sur la seule présence de ce délire de nature triste pour rattacher ces cas à la mélancolie.
C'est avec les mêmes caractères que les idées d'auto-accusation se présentent dans le délire alcoolique aigu. Et c'est à tort que l'on dit souvent en pareille circonstance qu'il s'agit de mélancolie ou de délire mélancolique alcoolique. Les terreurs anxieuses de l'alcoolique ne sont que des phénomènes réactionnels, bien différents de la douleur morale, fondamentale, du mélancolique. Le délire se relie directement aux phénomènes sensoriels et présente par suite des caractères psychologiques et cliniques bien différents. L'analogie n'existe que dans la formule de certaines conceptions délirantes; mais au point de vue nosographique, le délire alcoolique reste toujours un délire hallucinatoire avec confusion mentale, délire symptomatique et différant profondément de la mélancolie vraie.
Ce n'est pas seulement dans les formes aiguë et subaiguë du délire alcoolique qu'on peut noter les idées d'auto-accusation, on les rencontre également au cours de l'intoxication alcoolique chronique, reliées de même aux hallucinations d'origine toxique.