II. — Les idées de persécution
La connaissance des idées de persécution est des plus importantes, étant donnés leur fréquence et leurs aspects multiples.
Pour les étudier d'une façon précise, il est bon de les diviser en deux classes : les idées de persécution passive et les idées de persécution active, le malade traduisant par les premières la pensée qu'il est en butte à des persécutions ; par les secondes, au contraire, son intention de diriger des persécutions contre
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autrui. Dans le premier cas, le malade est un persécuté; dans le second, il devient un perséciçteur.
Nous envisagerons d'abord les idées de persécution passive.
A. — Ces idées se rencontrent dans bien des formes psychopathiques diverses, avec des caractères cliniques différents. Aussi, pour arriver à une détermination exacte de leur valeur séméiologique, la meilleure méthode nous paraît-elle de les étudier d'abord sous leur aspect le plus typique, telles par exemple qu'elles se présentent dans le délire de persécution de la folie systématique (paranoïa) primitive.
L'interrogatoire est parfois très difficile en raison de la méfiance, de la dissimulation des persécutés qui parlent peu (à moins qu'une excitation passagère ne les rende plus prolixes), et semblent peser leurs paroles. Dans ces conditions, bien souvent l'idée délirante n'est même pas formulée. Il est toutefois, en pareil cas, certaines expressions qui doivent mettre en garde. Telles les suivantes : « Mon affaire est connue; c'est dans les journaux; vous savez tout aussi bien que moi. »
Mais l'idée de persécution peut être nettement et complètement formulée. Alors, le malade exprime la conviction que certaines personnes agissent contre lui, à l'aide de moyens variés, pour lui nuire en quelque chose et dans un bvit plus ou moins déterminé.
Les variétés cliniques des idées de persécution sont presque innombrables. On a essayé cependant de faire l'énumération des principales (Clouston). Au point de vue séméiologique, il nous pai^aît plus utile d'indiquer quelques règles d'analyse psychologique et clinique.
D'après la définition précédente, l'idée de persécution se manifeste comme une conception délirante très complexe, comportant un certain nombre d'éléments c{u'une analyse complète doit s'attacher à déterminer. C'est ainsi qu'il faudra successivement rechercher la nature des persécutions, leur date, la désignation des persécuteurs, les moyens employés, la raison et le but de la persécution subie, ses conséquences, et le résultat obtenu.
Il va sans dire que l'un ou plusieurs de ces termes manquent souvent, mais cette constatation a déjà son importance. En effet, il n'y a guère qu'un persécuté déjà systématique, souvent chronique, qui puisse non seulement désigner ses persécuteurs, décriré ses persécutions et de plus spécifier les moyens employés, etc. L'absence de ces derniers termes peut donc être utile pour le diagnostic et le pronostic de l'affection.
L'analyse clinicfue de ces différents éléments constitutifs de l'idée de persécution peut fournir de précieux renseignements. Par exemple la détermination exacte de la nature des persécutions peut mettre en évidence certains symptômes particuliers tels que des hallucinations de diverses catégories. D'autres fois la nature des persécutions reste vague, indéterminée, ou se précise d'une façon très caractéristique par un néologisme, correspondant à des symptômes psychiques divers, indice d'une chronicité probable.
De même la description des moyens employés, du résultat obtenu, peut
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révéler divers symptômes, troubles de la sensibilité générale, hallucinations diverses, écho ou fuite de la pensée, phénomènes psycho-moteurs, dédoublement de la personnalité, etc.
La notion de la date assignée aux persécutions a aussi une importance pour le diagnostic séméiologique de l'idée de persécution.
Dans le cas actuel, celui où elle se rattache à la paranoia, on remarque que les malades, lorsqu'on les interroge, ne se plaignent jamais que de faits déjà accomplis depuis longtemps ou qui viennent de s'accomplir. C'est quelquefois, mais rarement, le présent, toujours le passé, jamais l'avenir, qui est mis en question dans les faits dont ils se plaignent.
Le persécuté est un condamné, a dit fort justement Lasègue.
II va sans dire, d'ailleurs, que dans ces cas où l'idée délirante se rapporte au passé, le fait doit être contrôlé et sa date doit êti^e précisée autant que possible, afin d'être en garde contre la possibilité d'un délire rétrospectif.
La désignation des persécuteurs mérite aussi d'être prise en considération.
Les formules indéfinies dénotent vin délire peu précis, encore mal systématisé, et peuvent renseigner ainsi sur la nature ou sur l'évolution de la maladie, le on indéfini marquant le début; la collectivité une période déjà plus avancée; la désignation précise révèle un délire plus net encore; le néologisme, une affection déjà chronique.
D'un autre côté, il n'est pas indifférent de noter qu'un malade accuse les sorciers, les farfadets ou les jésuites, la police. Il y a là des différences importantes pouvant renseigner sur l'éducation, le niveau intellectuel.
Enfin, au point de vue médico-légal, il est bon de connaître ces différences dans les désignations des persécuteurs. Les idées de persécution, en effet, entraînent souvent à leur suite des réactions violentes. On conçoit aisément qu'elles seront d'autant plus faciles, d'autant plus dangereuses que le sujet croira mieux connaître ses ennemis et les désignera d'une façon plus précise.
La raison d'être des persécutions fournit également des indications précieuses. Elle peut être indéterminée, ou pi^écise, et dans ce dernier cas, il n'est pas rare de voir s'associer aux idées de persécution des conceptions délirantes d'un tout autre caractère, les idées de grandeurs, qui semblent les expliquer dans une certaine mesure. Néanmoins il est à remarquer que, malgré tout, les misères endurées par le malade gardent toujours pour lui un caractère de vexation, imméritée ou excessive, contre laquelle il ne cesse de protester de toutes ses forces et par tous les moj'ens.
Les idées de persécution i^evêtent, dans la paranoia, un certain nombre de caractères importants au point de vue séméiologique.
D'abord elles ont une origine primitive, c'est-à-dire qu'elles ne succèdent pas à d'autres troubles psychiques primordiaux, cénesthétiques, émotionnels, abouliques, hallucinatoires, mais apparaissent d'emblée, soit bi'usquement, soit d'une façon insidieuse.
Ici, plus de douleur morale au début comme dans la mélancolie, donnant au délire qui l'interpi'ète un caractère pénible. L'inquiétude du persécuté systématique n'est nullement un symptôme d'ordre émotionnel, comparable à la
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douleur morale du mélancolique, impliquant la conscience d'un changement survenant dans son état psychique ; c'est une inquiétude purement intellectuelle, comme celle d'un inventeur à la recherche d'un système. Aussi l'idée délirante ne reflète plus la peine morale et ne représente que des vexations supposées, des dommages imaginaires, des atteintes à des droits réels ou fictifs. Les troubles émotionnels, lorsqu'il en existe, ne figurent ici qu'à titre de réactions provoquées par les idées délirantes.
Les idées de persécution, loin d'être monotones, de tourner dans un cercle restreint, ont plutôt une tendance à ^'étendre; chaque jour le malade trouve de nouveaux arguments à l'appui de ses convictions, édifiant ainsi progressivement un véritable système plus ou moins cohérent d'explications délirantes.
Souvent même il remonte gi^aduellement le cours de sa vie, découvrant à chaque instant des faits à l'appui de ses idées actuelles. Il refait pas à pas son existence, en l'accommodant à sa nouvelle manière de voir, et son délire dont la systématisation peut embrasser ainsi tout le passé devient, comme on l'a dit, à la fois rétrospectif et métabolique .
Ce qui caractérise encore le persécuté vrai, c'est l'orgueil, l'autophilie (Bail), le caractère égocentrique, comme disent les Allemands, qui porte l'individu, dans ses relations avec le monde extérieur, à tout envisager d'une façon particulière pour le rapporter à lui-même.
Le mode de rayonnement des idées de persécution est ainsi convergent ou centripète, le malade étant considéré comme le centre.
Le délire des persécutés vrais, systématiques, porte surtout sur des faits accomplis. Aussi le malade a-t-il dans ses convictions une foi profonde, une croyance inébranlable. Il est à remarquer d'ailleurs que son délire n'est guère que le reflet exagéré de ses tendances antérieures, de son caractèi'e individuel, et qu'il se trouve ainsi déjà impuissant à tout contrôle, à toute critique.
Parallèlement à ces caractères, et comme conséquence naturelle, l'idée de persécution s'accompagne d'une tendance à la lutte, à la résistance, qui pousse le persécuté à tenir tête à ses ennemis, à soutenir ses di^oits imaginaires et qui fait de lui un être insociable au premier chef et souvent dangei^eux.
Telle est l'idée de persécution, sous la forme typique, ainsi qu'on l'observe dans la paranoïa pi-imitive. Mais il est d'autres cas dans lesquels on peut la rencontrer.
La mélancolie s'accompagne quelquefois d'idées de persécution. Elles changent alors de caractères et revêtent ceux que nous avons reconnus déjà aux idées délirantes mélancoliques. Il convient d'ajouter que ces idées de persécution du mélancolique sont en général vagues : le malade, comme à son ordinaire, reste dans l'incertitude et n'arrive guère à formuler ses griefs, à désigner ses persécuteurs. De plus son humilité délirante lui fait regarder l'hostilité qu'on lui manifeste comme un juste châtiment de son indignité, de sa culpabilité. Aussi se résigne-t-il et ne cherche-t-il pas à échapper à ses persécuteurs. Il ne se montre pas non plus, même en pareille circonstance, sous un jour aussi égoïste que le persécuté systématique : il est plus altruiste et s'imagine souvent, dans son délire, que c'est sa famille.
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ses enfants qui sont ou vont être poursuivis h cause de lui, de ses fautes.
Ces traits particuliers peuvent suffire en général pour distinguer les idées délirantes de persécution du mélancolique et celles du persécuté systématique.
Mais, à côté des cas simples, il est des cas complexes, dans lesquels les idées délirantes revêtent certains traits communs aux deux formes vésaniques.
Nous avons déjà vu que les idées d'auto-accusation pouvaient se pi'ésenter dans la folie systématique primitive avec d'autres idées délirantes, les idées de persécution en particulier, et contracter avec elles des rapports d'association très étroits. Alors, c'est surtout en se fondant sur les caractères généraux du délire que l'on pourra déterminer le diagnostic seméiologique des idées de persécution.
D'un autre côté, on peut observer des mélancoliques qui, après avoir pu présenter des idées de persécution vagues, de caractèi'e nettement mélancolique, ai'rivent plus tard à formuler un véritable délire de persécvition, lequel, tout en gardant par un certain côté l'empreinte du fond morbide initial sur lequel il repose, offre cependant certains caractères différant de ceux des idées délirantes mélancoliques et se rapprochant de ceux du délire des persécutions typique, tel que nous l'avons étudié dans la folie systématique primitive. On se trouve alors non plus en face de mélancoliques simples, mais de mélancoliques ayant évolué vers le délire systématique secondaire; et leurs idées de persécution ne diffèrent plus guère que par leur caractère moins précis, moins organisé, de celles du délire systématique primitif.
Les idées de persécution s'observent encore dans les différents délires toxiques. En particulier, le délire alcoolique aigu ou subaigu s'accompagne fréquemment d'idées de persécution. Dans ce cas, elles sont étroitement reliées aux hallucinations surtout visuelles. C'est là un caractère différentiel important. En effet, chez les persécutés systématiques, c'est en général l'hallucination de l'ouïe qui prédomine ; de plus cette hallucination de l'ouïe n'est que la répercussion, la traduction objective du délire, tandis que chez l'alcoolique c'est l'idée délirante qui est secondaire à l'hallucination. Comme les hallucinations, les idées de persécution scmt très mobiles, caractère qui leur donne l'aspect d'un délire à forme de rêve (Lasègue) ; et elles traduisent aussi le plus souvent des faits qui se passent au moment même. Elles ont d'ordinaii^e en pareil cas une teinte particulière qui est celle de la jalousie. Presque toujours elles s'accompagnent d'un état d'anxiété, de terreur qui peut déterminer chez le malade des réactions spéciales, fuite, suicide, homicide, se manifestant d'une façon brusque, impulsive.
On peut rencontrer aussi, chez des alcooliques chroniques, des idées de persécution qui perdent les caractères imprimés par l'intoxication aiguë, arrivent à se systématiser, mais gardent toujours le cachet de la jalousie.
Ces caractères différentiels sont importants à connaître, car on peut rencontrer, coexistant chez le même sujet, ou se succédant, des idées de persécution vraies, typiques, se rattachant à un délire paranoïaque, et d'autres idées de persécution relevant de l'intoxication alcoolique.
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Des idées de persécution des délires toxiques, il faut rapprocher celles que l'on observe dans la confusion mentale. Comme toutes les idées délirantes de ces malades, elles se présentent en pareil cas à titi"e de symptôme accessoire, secondaire à l'état d'obnubilation des facultés. Elles puisent souvent leur origine dans les troubles de la perception, toujoui's défectueuse, sont inconsistantes, mobiles, et revêtent encore l'aspect d'un délire onirique, manifestation de l'automatisme psychique.
Les faibles d'esprit, les imbéciles, les déments précoces (forme paranoïde) ont souvent des idées de persécution. Semblables par leurs caractères généraux intrinsèques aux idées de persécution typiques, elles en diffèrent par leur appai'ition bi^usque, leur marche très rémittente, leurs caractères cliniques de systématisation défectueuse, de cei^titude incomplète, parfois de niaiserie. En outre, elles peuvent s'accompagner d'autres idées délirantes disparates donnant à l'ensemble du délire un caractère de polymorphisme assez particulier.
Chez les vieillards on rencontre aussi des idées de persécution. Ici, il y a quelques distinctions à faire. Ou bien il s'agit de délires de persécution anciens; ou bien de délires de persécution tardifs, en tout semblables à ceux de l'adulte; ou bien enfin, d'idées de persécution vraiment séniles, dues à la sénilité. Ces -dernières, prises en elles-mêmes, sont secondaires à l'affaiblissement des facultés, telle l'idée de vol consécutive à des ammésies. Le malade méfiant cache ses affaires, puis ne les retrouvant plus par suite de l'infidélité de sa mémoire, il accuse ses proches de l'avoir volé. Les idées délirantes séniles portent en un mot le cachet de la démence.
Il en est de même des idées de persécution qu'on rencontre dans la paralysie générale et qui, reposant sur un fonds mental en déchéance, se révèlent à l'observateur avec les caractères cliniques habituels en pareil cas.
Les hystériques, les épileptiques ont souvent aussi des idées de persécution. Celles que l'on rencontre au cours du délire de l'attaque ressemblent à celles des alcooliques ou des confus. Les autres n'ont pas de caractères spéciaux et rentrent dans l'une des classes que nous venons de passer en revue.
B. — A côté des idées de persécution passive relatives aux poursuites dont le malade croit être l'objtit, se rangent les idées de persécution active, c'est-à-dire exprimant ses tendances à poursuivre les autres à son tour : des idées de revendication, de vengeance.
Nous n'en dirons que quelques mots.
Elles peuvent se montrer à la suite et comme conséquence d'idées de persécution passive, le malade persécuté devenant persécuteur. Cela ne se présente que chez les délirants systématiques à la période de personnification du délire, quand l'idée de persécution passive est très sj^stématisée, presque stéréotypée. Le malade, qui connaît désormais son persécuteur, ne cesse de nourrir contre lui des idées de haine et de vengeance qu'il peut même tenter de mettre à exécution.
Dans une autre catégorie de malades, l'idée de persécution passive est
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réduite à sa plus simple expression, et ce sont alors les idées de persécution active qui constituent presque toute la maladie. C'est le Querulantenwahnsinn des Allemands, le délire des persécutés persécuteurs ou raisonnants de J. Falret.
Ces idées de vengeance partent de faits souvent vraisemblables, parfois même en grande partie vrais, mais auxquels les malades ajoutent des compléments imaginaires qu'on a peine à distinguer des faits réels. Ils se bornent à l'interprétation délirante, mais jamais ou presque jamais ils n'ont d'hallucinations verbales ou autres.
Ce délire, comme l'a fait remarquer Krafît-Ebing, repose sur une fausse idée ou plutôt un sentiment du droit et de la justice faussement appliquée, et traduit un sentiment exagéré de la personnalité, un orgueil pathologique presque invraisemblable.