III. — Les idées de défense
Aux idées de persécution se rattachent étroitement les idées de défense. Peu étudiées encore aujourd'hui, ces idées délirantes méritent cependant de fixer l'attention du clinicien.
Parler de l'idée de défense chez un aliéné, cela semble au premier abord désigner ses projets de résistance pour se mettre vis-à-vis de ses ennemis sur la défensive, ou même pour prendre l'offensive à un moment donné. En réalité ce n'est là qu'un côté de la question.
A côté de ces réactions défensives bien connues, il y a des cas moins étudiés dans lesquels le malade attache à l'émission de certaines paroles, à l'accomplissement de certaines habitudes, de certains gestes, une idée de défense contre ses ennemis. De plus, quelques sujets ont, à côté des idées de persécution, des idées antagonistes de défense, conceptions délirantes qui peuvent imprimer au délire un aspect particulier. Dans le premier cas, l'aliéné intervient lui-même dans la défense, il est actif; dans le second, au contraire, il reste passif, subissant la défense comme il subit l'attaque (Séglas).
Il y a donc lieu de distinguer deux variétés d'idées de défense : les idées de défense active et les idées de défense passive.
A. — L'idée de défense passive consiste dans la conviction du malade qu'à côté d'individus qui le poursuivent, il en existe d'autres qui le défendent.
L'analyse de l'idée de défense, comme celle de l'idée de persécution à laquelle elle se rattache, comporte plusieurs termes, la détermination des défenseurs, la nature de leur intervention, les procédés par lesquels elle s'exerce; et là encore, la recherche de ces différents points est importante, car tout en précisant en elle-même l'idée de défense, elle peut mettre comme précédemment sur la voie d'autres phénomènes pathologiques auxquels cette idée se rattache intimement.
D'après la conception que le malade se fait de la défense, on peut distin-
SÉMÉIOLOGIE DES AFFECTIONS MENTALES
guer plusieurs degrés. Tantôt la défense se borne à mettre le sujet sur ses gardes; tantôt elle entrave Taction des persécuteurs, ou va même jusqu'à réparer les dommages causés par eux.
Les défenseurs restent parfois inconnus et indéterminés; d'autres fois le sujet se dit protégé par une collectivité d'individus, ou même connaît et spécifie son défenseur. Il peut arriver encore que la désignation soit collective, ou précise le ou les défenseurs, ou s'exprime à l'aide d'un néologisme.
Quant aux moyens employés par la défense, ils sont très variables : soit qu'elle prenne directement à partie les persécuteurs, soit qu'elle agisse d'une façon un peu différente en s'adressant au malade lui-même.
La plupart du temps les idées de défense sont intimement associées à des hallucinations. Parmi elles, les plus fréquemment observées sont les hallucinations verbales auditives.
Les malades, au milieu des voix qui les poursuivent, distinguent à un moment donné une ou des voix qui prennent leur défense, les encouragent et les consolent. Souvent leur timbre diffère et suffit pour les distinguer; leur intensité est parfois inférieure, surtout au début de leur apparition, à celle des mauvaises voix. Le nombre de ces voix est en général assez restreint, parfois même il n'y en a qu'une. Les mots qu'elles prononcent sont des encouragements assez brefs, des phrases courtes. Mais quand le phénomène s'accentue, il y a une véritable conversation, parfois assez longue, entre les voix bonnes et mauvaises, sans que le malade soit interpellé directement.
Le plus souvent, ces hallucinations auditives, d'attaque ou de défense, se font entendre dans les deux oreilles. Il est des cas plus rares où elles se cantonnent dans une oreille, chacune de leur côté.
Les idées de défense peuvent aussi se relier à des hallucinations verbales motrices, et dans ces cas on peut assister à un antagonisme entre les hallucinations verbales auditives et motrices, les unes représentant l'attaque, les autres la défense.
Les hallucinations des autres sens interviennent beaucoup moins fréquemment : pour le sens de la vue, en particulier, cela n'a rien d'étonnant, car il s'agit là de persécutés chez lesquels l'hallucination visuelle est un phénomène assez rare.
Il n'en est pas de même des troubles de la sensibilité générale auxquels peuvent à l'occasion se rattacher les idées de défense. Il est à noter à cet égard qu'il peut s'agir alors de sensations d'un caractère agréable, ou bien au contraire de sensations indifférentes, ou même désagréables en elles-mêmes, mais qui sont cependant interprétées par le malade dans un sens favorable.
Dans certains cas, peu nombreux, l'idée de défense ne pi^ésente pas de caractère hallucinatoire, et parait se relier à l'idée de persécution au même titre que l'idée de grandeur fréquente en pareil cas.
Toute défense implique nécessairement une attaque antérieure. Aussi n'est-il pas étonnant que les idées de défense n'apparaissent que chez les persécutés, et prennent seulement naissance au bout d'un temps plus ou moins iông, alors que les persécutions, d'abord vagues, se sont accentuées et que le
SÉMÉIOLOGIE DES AFFECTIONS MENTALES
malade commence <à rassembler ses idées, à systématiser son délire. Sur trente et un persécutés que nous avons examinés à ce point de vue et qui ont pu répondre suffisamment à notre interrogatoire, nous les avons rencontrées plus ou moins développées vingt-quatre fois, et, dans vingt et xm cas elles étaient associées à des hallucinations (Séglas et Bezançon).
Souvent ces idées de défense sont transitoires, passagères; mais parfois aussi elles se systématisent et suivent une évolution en quelque sorte parallèle à celle des idées de persécution.
Une fois installées, elles peuvent arriver à modifier pour un temps plus ou moins long l'aspect de la maladie. Leur présence peut avoir une certaine importance au point de vue médico-légal, en évitant au sujet des réactions violentes.
B. — Sous le nom d'idées de défense active nous désignerons seulement des conceptions délirantes attribuant une portée particulière à certains actes bizarres qu'exécute le malade et qui ont pour lui la signification d"une défense contrée ses ennemis ; ces idées de défense active sont évidemment, comme celles de défense passive, en rapport étroit avec des idées de persécution antérieures.
Elles ne diffèrent guèi'e entre elles que par leurs manifestations extérieures, objectives, et c'est surtout à cet égard qu'elles doivent être étudiées.
Elles peuvent se traduire au dehors par le langage, parlé, écrit ou mimique ; souvent ces trois modes d'expression s'associent chez le même individu.
Tantôt c'est un simple mot, un juron, un néologisme, une phrase déclamée sur un certain ton, à la manière d'une incantation, intercalés au milieu du discours et qui ont la vertu de faire cesser les persécutions.
Parfois, la même vertu est attribuée par le malade à des sentences écrites, des modifications de l'orthograiihe ou des signes graphiques.
En d'autres circonstances, ce sont des gestes particuliers, des pratiques étranges plus ou moins compliquées, des modifications du costume, le port continuel de certains objets, sortes de talismans, de fétiches qui traduisent en dehors ces idées de défense.
Ces idées de défense active, comme les précédentes, ne se rencontrent guère qu'à la suite d'idées de persécution le plus souvent systématisées et de date ancienne.
On pourrait cependant en rapprocher quelques faits très analogues •observés dans d'autres formes psychopathiques, telles que les obsessions. C'est ainsi qu'on pourrait leur comparer le lavage répété des mains chez des individus atteints de délire du toucher, certains mots ou formules prononcés par des onomatomanes dans le but de neutraliser l'influence néfaste qu'ils attribuent à quelques autres.
Les faits de ce genre observés chez les persécutés, semblent en rapport avec un état d'affaiblissement intellectuel, congénital ou acquis. D'ailleurs, chez eux, ils n'apparaissent le plus souvent qu'après une période de maladie déjà longue, .
SÉMÉIOLOGIE DES AFFECTIONS MENTALES
Ces idées de défense active sont encore importantes à relever au point de vue médico-légal ; car souvent, lorsqu'elles passent à l'état d'habitudes, elles peuvent suffire au persécuté pour assurer sa tranquillité et lui épargnent les réactions violentes qui font si fréquemment de ce malade an individu dangereux pour ses semblables.