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IV. — Idées de grandeur

Les idées de grandeur ont été longtemps regardées comme caractéristiques d'une forme vésanique spéciale que l'on appelait la mégalomanie.

Cette manière de voir n'est plus admise aujourd'hui; le délire des grandeurs se rencontre bien rarement a l'état isolé et peut se manifester dans plusieurs affections mentales très différentes les unes des autres, dont il ne constitue qu'un symptôme plus ou moins important, plus ou moins caractéristique.

Sous le terme générique d' « idées de grandeur » on englobe un certain nombre d'idées délirantes quelque peu différentes les unes des autres et qu'il est important de distinguer ; car elles ne correspondent pas toujours à des troubles psychiques absolument identiques et peuvent servir jusqu'.à un certain point à distinguer certaines affections mentales oii elles se développent, les unes ou les autres, de préférence. C'est ainsi que l'idée de grandeur d'un persécuté chronique, celle d'un pai^alytique général sont assez dissemblables pour qu'on puisse les l'econnaître à leur simple énonciation.

Si l'on cherche à établir un groupement parmi les idées de grandeur, on peut en distinguer deux variétés principales :

1" Les idées de satisfaction, de capacité, de force, de puissance, de richesse ;

2° Les idées orgueilleuses, idées de grandeur proprement dites, idées ambitieuses.

Outre leur formule qui leur donne déjà un cachet propre, ces idées délirantes peuvent se différencier par les caractères suivants :

Celles de la première variété sont en général vagues, mobiles, ne se systématisent guère; elles ne correspondent pas à une idée de transformation de la personnalité; elles ne s'accompagnent que d'un sentiment général de contentement, de plaisir, d'optimisme, en un mot de satisfaction intime. Aussi peut-on les désigner en bloc sous le nom d'idées de satisfaction.

Dans la seconde variété, les idées délirantes sont plus précises, plus constantes, plus uniformes ; elles tendent à se grouper, à se systématiser soit entre elles, soit avec les autres idées délirantes du sujet; elles finissent par caractériser une transformation de la personnalité et la substitution définitive de cette personnalité h l'ancienne. Elles correspondent enfin à un sentiment exagéré d'estime de soi-même, d'orgueil, qui peut leur justifier la dénomination d'idées orgueilleuses ou ambitieuses.

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a. Idkes de satisfaction. — C'est dans la paralysie générale que l'on rencontre les idées de satisfaction sous leur aspect le plus typique. Le malade est heureux, optimiste, bien portant, d'une force herculéenne, riche à millions. Aucune difficulté ne lui semble insurmontable, il forme des projets d'entreprises gigantesques, d'inventions de toutes sortes dont il ne met jamais en doute la réussite ; l'absui'de même ne l'arrête pas; il est tout-puissant. Toutes ces idées ne sont pas chez lui exclusives l'une de l'autre; mais se manifestent d'un moment à l'autre. Dans certains cas où elles ne sont pas formulées, le malade reste dans un état d'optimisme indéterminé, de satisfaction vague et béate.

Cette variété de conceptions délirantes est peut-être, dans la paralysie générale, celle où l'on retrouve le plus manifestement les caractères du délire paralytique, l'absurdité, la mobilité, l'incohérence, la contradiction, l'inconscience absolue de la part du sujet qui jamais ne cherche à discuter, à prouver ses affirmations.

Si ces caractères sont très nets une fois la maladie confirmée, il n'en est quelquefois pas de même lorsque les idées de satisfaction marquent le début de la paralysie générale. Elles sont cependant importantes à connaître dans ces circonstances, en rai&on même des actes dommageables qu'elles peuvent pousser le malade à entreprendre.

C'est en pareil cas qu'il est important de se rappeler la remarque de Cotard qu'un des caractères du délire inégalomaniaque du paralytique réside dans la prépondérance des idées de force, de capacité, de talent, de puissance ; caractère qui, suivant cet auteur, serait dû à ce que le délire se développe sur un état maladif des centres moteurs ou volitionnels, sur une sorte d'hypcrboulie qui se ti*aduit par un état d'activité exubérante, de dynamic fonctionnelle, comme l'on dit quelquefois.

Dans la folie intermittente, de forme maniaque en particulier, la folie circulaire, ce sont encore les idées de capacité, de talent, de puissance qui se montrent prédominantes.

Certains auteurs (Régis) ont insisté à ce propos, comme signe diagnostique, sur le contraste qui existe entre la générosité, la libéralité délirante du paralytique général qui parle volontiers de distribuer ses richesses, de faire des fondations humanitaires, de travailler par ses talents au progrès social, et l'égoïsme de l'intermittent, dont les conceptions délirantes ont un caractère plus personnel.

Sans dédaigner la valeur de ces constatations, il est certain que le diagnostic se fera surtout par l'examen des symptômes concomitants, le mode de développement et l'évolution ultérieure de la maladie.

Les idées de satisfaction sont rares dans l'excitation maniaque, la manie simple, où il y a surtout une sorte de suractivité apparente des fonctions physiques et psychiques, mais sans délire à proprement parler (SoUier).

Le malade semble vivre dans un état de bien-être, de satisfaction constante, ravi de ses forces, de l'étendue de son intelligence (aménomanie). Mais il n'arrive plus à l'idée délirante vraie : il peut se comparer par exemple

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à un personnage remarquable, mais il ne s'identifie pas à ce dernier.

Cependant il est certaines circonstances dans lesquelles on peut voir des ëtats d'excitation maniaque simple s'accompagner d'idées de satisfaction, lorsqu'ils se développent chez des individus plus ou moins débiles.

Ces idées de satisfaction des débiles ressemblent beaucoup à celles des paralytiques généraux, en raison même du fond d'affaiblissement intellectuel sur lequel elles reposent dans les deux cas. Mais ici l'affaiblissement est de date ancienne, congénitale ; antérieurement, le malade a pu avoir d'autres accidents délirants caractéristiques ; enfin la recherche des signes physiques est de la plus haute importance. Il est bon de se rappeler toutefois, à ce propos, que beaucoup de ces malades présentent des stigmates physiques (inégalité pupillaire, blésité, bégaiement, ànonnement) qui peuvent rendre le diagnostic embarrassant.

Les idées de satisfaction sont tout à fait exceptionnelles dans l'alcoolisme aigu au subaigu, et ne se rencontrent guère que dans l'alcoolisme chronique en marche vers la démence. Elles n'ont point alors de valeur distinctive par elles-mêmes, et se rattachent le plus souvent, <à titre de symptômes, à cet état que l'on a désigné du nom de pseudo-paralysie généi'ale alcoolique.

b. Idées ambitieuses. — Si les idées de satisfaction se présentent sous leur forme tj^pique dans la paralysie générale, c'est dans la folie systématique que se rencontrent, avec leur aspect le plus caractéristique, les idées ambitieuses, notamment dans cette forme à évolution progressive, qui des idées de persécution arrive par la suite aux idées ambitieuses.

Les malades se croient princes, empereurs, chargés d'une mission divine, héritiers de hauts personnages, etc.

Leur délire ambitieux présente à peu près ces mêmes caractères intrinsèques que nous avons pu attribuer à leur délire de persécution ; ce qui n'a rien d'étonnant puisque ces deux délires, greffés sur le même fond, ont entre €ux les rapports les plus étroits.

Le fait capital est la systématisation des conceptions délirantes. Une fois installées, elles ne changent plus, ne font que se préciser, se développer de jour en jour, fortifiées sans cesse par de nouvelles preuves fournies par les interprétations délirantes, s'enchaînant , se coordonnant non seulement entre elles, mais même avec les idées de persécution. Elles forment ainsi \\n vaste système délirant qui embrasse toute la vie du malade,- non seulement actuelle, mais~méme passée, et l'amène à une conception nouvelle, une transformation de la personnalité (métabolisme).

Dans cette multitude de preuves qu'il invoque, le malade puise une conviction profonde, une certitude inébranlable qui résiste à toute discussion. Plus que jamais, il a la conviction d'être le point de mire de l'attention universelle (délire convergent, égocentrique), et son orgueil antérieur ne fait encore que s'exagérer au maximum avec ses nouvelles conceptions délirantes, se reflétant dans son langage et son attitude hautaine, vaniteuse et dédaigneuse.

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Cette attitude orgueilleuse est même quelquefois le premier signe qui vienne traduire au dehors l'idée ambitieuse que le malade dissimule avec soin.

Une fois apparues, ces idées ambitieuses n'effacent pas les idées de persécution qui les ont précédées et qui restent toujours même prédominantes. Si le malade sait désormais pourquoi on le persécute, il n'en reste pas moins persécuté. L'idée de grandeur ne fait que justifier, mais ne remplace pas l'idée de persécution (J.Falret). Ces deux idées s'alimentent et se fortifient l'une par l'autre.

La genèse de ces idées ambitieuses a été l'objet de bien des controverses.

On admet souvent, par exemple, qu'elle peut être spontanée, ou survenir à l'occasion d'un accident fortuit, d'un rêve, d'une réminiscence, d'une lecture de journal, etc., ou encore se manifester brusquement à la suite d'une hallucination.

Ce n'est là que la simple constatation de ce que l'on peut observer dans certains cas cliniques, et non une explication psychologique.

Nous avons déjà fait remarquer plus haut qu'à l'état normal, le développement d'une idée par genèse spontanée ne concorde pas avec les données de la psychologie moderne; que la maladie ne créant rien de nouveau et ne faisant que déterminer des modifications des actes physiologiques, l'apparition spontanée d'une idée de grandeur chez un persécuté n'est j)as admissible, mais suppose nécessairement un travail préparatoire plus ou moins dissimulé. De même un accident fortuit ne peut en être que l'occasion et non la cause première, et l'on a souvent fait remarquer avec raison que les causes accidentelles ne peuvent rien, tant que le malade n'est pas mûr pour les idées orgueilleuses ; sinon, les arguments qu'on peut lui fournir ne parviennent même pas à provoquer leur éclosion.

D'autre part, il est bien difficile de comprendre comment une hallucination pourrait provoquer directement l'apparition d'une idée de grandeur chez un persécuté. Ou bien c'est considérer l'hallucination comme un fait extérieur ainsi que le pense le malade, ou bien c'est dire tout simplement qu'il émet des idées de grandeur parce qu'il est devenu mégalomane.

L'hallucination est un phénomène purement subjectif. D'ailleurs, dans la folie systématique, le délire n'estpoint d'origine hallucinatoire : l'hallucination n'est qu'un phénomène contingent, secondaire, la formule la plus parfaite et la plus complète des convictions de l'aliéné, leur traduction sous une forme sensorielle. Dès lors, quelle importance peut avoir vme hallucination ambitieuse dans la genèse des idées de grandeur ? aucune : ce n'est que l'expression d'un même fait psychique. Nous revenons ainsi à la genèse spontanée de l'idée de grandeur, plus que jamais inexplicable sans l'intervention d'un travail préparatoire dont l'hallucination n'est que la conclusion dernière.

Une explication plus sérieuse est celle de la déduction logique proposée par Foville.

Nous avons vu plus haut dans quel sens elle devait être interprétée, comment l'idée ambitieuse, traduction dernière d'un orgueil natif, n'était

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que le résultat d'une longue élaboration psychique, le plus souvent inconsciente, toujours obscure pour le malade (voir p. 223).

Il existe encore d'autres formes de folie systématique dans lesquelles l'idée ambitieuse se présente côte à côte avec des idées de persécution. Elle ne représente plus alors une progression, une étape particulière dans l'évolution de l'affection ; elle se montre plus rapidement, ou même d'emblée comme les autres idées délirantes ; mais elle garde toujours, bien que moins accentués, les mêmes caractères que dans les cas précédents.

Toutefois, lorsque ces modalités délirantes se développent chez des individus débiles, la systématisation devient de plus en plus précaire, les idées ambitieuses revêtent un caractère de niaiserie, qui les rapproche un peu de celles de la paralysie générale. Il en est de même dans certaines formes de démence précoce (variété paranoïde). Mais dans ces cas divers, elles restent de véritables idées orgueilleuses, et n'ont jDas le cachet de satisfaction, de béatitude, de celles du paralytique. D'autre part, elles se mélangent à d'autres idées très diverses, persécution, hypochondrie, qui impriment au délire un cachet de polymorphisme très particulier.

Les idées ambitieuses s'observent quelquefois, mais rarement, chez des alcooliques chroniques côte à côte avec des idées de persécution. Elles sont alors mal coordonnées, en général, et marquent souvent le passage à la démence.

On a signalé la présence d'idées de grandeur dans la confusion mentale délirante : elles sont alors épisodiques, vagues comme toutes les autres qui se manifestent en pareil cas.

Les idées ambitieuses ont été notées quelquefois chez des mélancoliques chroniques. Le fait est très rare. En pareil cas, il est bon de rechercher si elles ne se rattachent pas à un délire systématique secondaire ou simplement à une folie systématique primitive avec idées polymorphes d'auto-accusation, de persécution, de grandeur.

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