VI. — Les idées de négation
Cette appellation générale s'applique à deux sortes de manifestations intellectuelles un peu différentes.
Tantôt, en effet, la formule négative du langage employée par le malade répond simplement à une tendance morbide à l'opposition, à la contradiction systématique (négativisme).
Tantôt, et le plus souvent, on retrouve sous cette formule une conviction particulière, répondant à l'idée de changement, de destruction, d'absence, de non-existence. C'est là à proprement parler ce qu'on entend désigner par le vocable, idées délirantes de négation.
Les aliénés négateurs n'ont pas de nom, pas d'âge; ils n'ont pas de famille, pas de sentiments, pas d'organes ; ils nient tout, l'existence du monde extérieur et souvent même la leur propre.
Ces idées de négation se présentent chez divers malades sous des aspects assez différents pour que l'on puisse en distinguer plusieurs variétés, suivant leur objet ou suivant leurs caractères généi'aux intrinsèques.
Tantôt, en effet, c'est la constitution physique, la structure, les fonctions, l'existence des différents organes du corps qui sont l'objet des idées de négation. Ce sont là les idées hypochondriaques de négation; les malades disent que leurs organes ne fonctionnent plus comme avant (le sang ne circule pas, le cœur ne bat pas, etc.) ou même sont détruits (ils n'ont plus de sang, de cœur, de langue, d'estomac, de cerveau, etc.).
D'autres fois la négation s'étend aux facultés intellectuelles, et ces malades se plaignent de n'avoir plus d'intelligence, de ne pouvoir ni penser, ni sentir, ni agir.
Dans d'autres circonstances, ce sont les personnes qui l'entourent ou les choses du monde extérieur qui sont l'objet des négations du malade. Il n'a plus de famille, ses amis ne sont plus ses amis, il nie la nature ou l'existence des choses qui l'envii'onnent.
Souvent môme ces négations n'intéressent pas seulement les objets ou les êtres, mais s'étendent même à des abstractions.
Des distinctions analogues pourraient être faites dans les idées de négation, si l'on considère leurs caractères intrinsèques. Tout d'abord, elles peuvent n'exister que sous l'une des formes que nous venons de signaler, ou au contraire sous toutes à la fois, et la négation peut ainsi être partielle ou généralisée. D'un autre côté, considérées en elles-mêmes et dans leurs connexions réciproques, elles peuvent se présenter avec un caractère d'absurdité et d'incohérence manifeste ou, au contraire, avec toutes les apparences d'une véritable systématisation.
SÉMÉIOLOGIE DES AFFECTIONS MI7NÏALES
a. Idées de négation non systématisées. — Parmi les maladies dans lesquelles on peut rencontrer ces idées de négation, nous citerons d'abord la paralysie générale dont on les a regardées longtemps comme caractéristiques. C'est Baillarger qui le premier a attiré l'attention sur ce point et décrit chez les paralytiques généraux une forme spéciale de délii'e hypochondriaque avec idées de non-existence ou de destruction des différents oi'ganes. Le plus généralement, en effet, les idées de négation ne s'adressent ici qu'à la constitution physique de l'individu. Elles s'accompagnent de troubles divers de la sensibilité générale et viscérale, parfois très accentués.
Elles peuvent exister seules ou bien coexister, alterner, ou même se combiner avec d'autres idées délirantes. L'une des combinaisons les plus curieuses est celle dans laquelle les idées de grandeur s'enchevêtrent avec les idées hypochondriaques (les malades ont par exemple une mine d'or qui leur bouche l'intestin).
Elles peuvent appai'aitre non seulement au début de la maladie, comme l'a indiqué Baillarger qui leur attribuait l'importance d'un signe précurseur, mais encore durant son coui's et même à une période avancée. Elles peuvent succéder à une période de dépression simple ou se montrer de suite sous leur forme caractéristique ; elles peuvent enfin succéder à une période de délire de satisfaction. Dans ce dernier cas, elles consistent quelquefois dans la négation absurde des idées de grandeur imaginaire qui précédaient.
On conçoit, d'après cela, que suivant l'époque à laquelle ces idées délirantes se montrent, elles peuvent ou non s'accompagner des signes physiques de la paralysie générale confirmée.
Elles partagent d'ailleurs les caractères habituels d'absurdité, d'incohérence ordinaires aux différents délires paralytiques. A ces caractères principaux, on peut en ajouter deux autres de moindre importance, signalés par A. Voisin et Burlureaux : l'indifférence des malades à recourir aux soins médicaux et la soudaineté d'apparition des idées délirantes.
Mais la constatation même de ces caractères est souvent insuffisante pour affirmer la nature paralytique du délire, surtout à la période du début, lorsqu'il n'y a pas encore des signes physiques caractéristiques, car on peut rencontrer ce délire sous les mêmes apparences chez d'autres malades tels que les faibles d'esprit. Dans les deux cas, le fonds de faiblesse intellectuelle, congénitale chez le débile, acquise chez le paralytique, et sur lequel se dévelop^De le délire, lui donne un aspect à peu près identique. Bien qu'ici il y ait parfois une certaine tendance à la systématisation, elle reste bien incomplète, et le délire semble revêtir plutôt une apparence de mobilité, de confusion, d'absurdité. Les caractères de l'affaiblissement intellectuel, les antécédents, l'apparition d'emblée des idées délirantes devront alors être soigneusement étudiés.
Les idées de négation ne sont pas rares dans la sénilité (Schule, Krafft- Eb.ing, Krœpelin, Séglas, Camuset), et dans des circonstances très différentes.
C'est ainsi que des idées de négation hypochondriaques, s'adiTssant à la constitution physique, peuvent se développer à la suite de modifications cénesthétiques, dues à l'involution sénile.
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SÉMÉIOIÎOGIE DES AFFECTIONS MENTALES
Parfois elles se montrent brusquement à la suite d'un accès apoplectique, déterminant également des perversions graves de la cénesthésie.
Dans d'autres circonstances, assez différentes, la négation est le résultat direct, la manifestation de l'amnésie sénile.
Les idées de négation peuvent encore faire partie d'un accès délirant véritablement en rapport avec la démence sénile. Elles surviennent alors pêlemêle, sans systématisation aucune, et portent le cachet d'incohérence et d'absurdité habituel aux délires démentiels.
En regard de ces cas, il faut placer ceux dans lesquels les idées de négation font partie de la symptomatologie, non plus d'un accès délirant en rapport avec la démence sénile caractérisée, mais d'une psychose tardive marquant le début de l'involution.
Enfln, elles représentent quelquefois la période terminale de l'évolution d'une psychose ayant débuté à l'âge adulte.
Les idées de négation sont fréquentes dans la confusion mentale avec les caractères habituels des délires qui s'y rattachent. Elles ont alors leur source dans les troubles de la perception personnelle, soit dans le domaine des sensations internes (idées de négation hypochondriaque), soit dans celui des impressions extérieures (idées de négation relatives aux objets, aux personnes).
On les a signalés accidentellement dans le délire fébrile, la manie, enfin l'alcoolisme, oii elles sont surtout hypochondriaques et semblent n'être que l'interprétation des troubles de la sensibilité générale.
b. Idées de négation systématique. — ■ A côté de ces cas dans lesquels les idées de négation se présentent à l'état de simples épisodes délirants, il en est d'autres où elles prennent une importance plus grande, et s'organisent en un véritable système.
La maladie dans laquelle se rencontrent dans tout leur développement les idées de négation, c'est la mélancolie, et alors les idées de négation sont parfois généralisées, tellement prédominantes, tellement systématisées, qu'elles donnent à l'affection vésanique un caractère spécial et bien tranché. Le plus ordinairement, elles ne se montrent qu'au bout d'un certain temps de maladie, parfois dès le premier accès, en général après un ou plusieurs accès de mélancolie délirante ordinaire.
Elles font alors partie d'un complexus symptomatique, dit syndrome de Cotard, dont les éléments sont les suivants : \° idées de négation, 2° idées d'immortalité, délire d'énormité; 3" délire mélancolique, idées de damnation et de possession; 4° troubles de la sensibilité; 5° anxiété mélancolique; 6° folie d'opposition ; tendance au suicide et aux mutilations volontaires.
Ce syndrome évolue toujours sur un fond mélancolique qui lui a donné naissance; aussi retrouve-t-on dans le délire de négation les caractères généraux déjà signalés des délires mélancoliques, dont il n'est en résumé, ainsi que l'a bien démontré Cotard, que l'expression dernière, la plus développée.
Les idées délirantes de négation peuvent revêtir alors tous les aspects
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que nous avons énumérés au début. Sous quelque forme qu'elles se présentent, ces idés diverses ne sont toutes que l'expression d'altérations intéressant les éléments divers de la personnalité.
Par son développement sur un fonds mélancolique primitif, par ses caractères intrinsèques, ce délire de négation se présente ainsi comme un véritable délire systématisé secondaire. Aussi sa signification pronostique est-elle généralement grave, marquant le passage à la chronicité. Pour certains auteurs il constituerait même en pareil cas un symptôme de régression psychique, souvent en rapport avec le début de l'involution sénile (Obici).
Le délii'e des négations systématisé peut encore se rencontrer dans la folie systématique primitive.
Tantôt il fait partie d'un délire polymorphe; il se présente alors sous une apparence peu systématisée, réalisant ainsi comme une transition entre les idées de négation asystématiqucs et celles qui sont systématisées.
D'autres fois il se présente avec tous les caractères d'une véritable systématisation. En pareil cas, il peut se rattacher à d'autres idées délirantes, en particulier des idées de persécution. Ces idées de persécution ont alors une teinte assez spéciale qui les rapproche des idées de possession, et reposent sur des troubles psycho-moteurs. En dehors de ces cas, les idées de négation sont rares chez les persécutés ordinaires.
D'autres fois, les idées de négation constituent à elles seules tout le délii^e. Elles ont alors presque exclusivement le caractère hypochondriaque et constituent ainsi une variété de la folie hypochondriaque systématique.
Dans ces différentes circonstances, les idées de négation participent des caractères généraux habituels aux délires de la folie systématique et que nous avons exposés en détail pour les idées de persécution.
11 en est de même dans cei'tains cas, constituant comme une modalité intermédiaire à la mélancolie et à la folie systématique, dans lesquels les idées de négation systématisées surviennent après un délire d'auto-accusation également systématisé, d'origine primitive.
VIL — Les idées d'énormité.
Aux idées précédentes se rattache une variété de conceptions délirantes particulières, importantes à connaître et à distinguer des idées mégalomaniaques avec lesquelles on pouri-ait les confondre au premier abord. Ce sont les idées délirantes groupées et décrites par Cotard sous le nom de délire d'énormité.
Elles ne se présentent guère que dans deux affections, la mélancolie et la paralysie générale, et sont d'ailleurs faciles à distinguer dans les deux cas en raison de leur systématisation dans le premier, de leur caractère asystématique dans le second.
Lorsqu'elles se présentent dans la mélancolie, c'est à titre d'élément constituant du syndrome de Cotard. Elles se rattachent ainsi au délire des
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négations confirmé. Le plus fréquemment elles se manifestent alors sous forme d'idées d'immortalité, étroitement liées aux premières. Les malades, par exemple, disent qu'ils ne mourront pas, parce que leur corps n'est pas dans les conditions ordinaires d'existence, d'organisation normale; que s'ils avaient pu mourir, ils seraient morts depuis longtemps; ils sont dans un état qui n'est ni la vie ni la mort et qui ne se terminera jamais.
Dans ces cas, et quelque paradoxal que cela puisse paraître, cette idée d'immortalité n'est donc au fond qu'une idée hypochondriaque sous une étiquette mégalomaniaque ; c'est un délire triste relatif à l'organisme. Ces pseudomégalomanes, bien différents des malades à idées ambitieuses vraies, au lieu de s'en enorgueillir, gémissent de leur immortalité qui les condamne à souffrir éternellement, supplient qu'on les en délivre, réclament à grands cris la mort qui chez les autres créatures au moins met un terme aux souffrances et laisse ainsi une porte ouverte à l'espérance.
A ces idées d'immortalité se rattachent d'autres idées analogues, plus particulièrement dites d'énormité. « Si l'on examine avec un peu d'attention les .immortels, dit Cotard, on s'aperçoit que quelques-uns d'entre eux ne sont pas seulement infinis dans le temps, mais qu'ils le sont aussi dans l'espace. Ils sont immenses, leur taille est gigantesque, leur tête va toucher aux étoiles. Ils sont dans l'infini, dans les millions et les milliards, dans l'énorme et le surhumain. Ils millionnent comme des paralytiques ou des mégalomanes, mais ils millionnent dans le sens du délire mélancolique. C'est là ce qui les distingue des véritables mégalomanes. Dans leur exagération et leur énormité, les conceptions gardent leur caractère de monstruosité et d'horreur. Bien loin que cette énormité soit une compensation au délire mélancolique, elle en marque, au contraire, le degré excessif. Aussi les délirants par énormité sont-ils plus que jamais lamentables, gémisseurs et désespér-és ; leur attitude et leur physionomie sont toutes différentes de celles des véritables mégalomanes. »
Comme les idées de négation auxquelles elles se relient, les idées d'énormité, d'immortalité ont leur origine dans les perturbations du substratum organique de la personnalité.
Les modifications de l'ancienne personnalité amènent l'idée de non-existence, et, en même temps, la foi-mation d'une nouvelle personnalité de caractère tout différent suggère au malade l'idée d'immortalité. Par sa source aussi bien que par les réactions qu'elle provoque chez le malade qui s'en désole, c'est en somme une véi'itable idée hypochondriaque sous une étiquette ambitieuse.
Les idées d'énormité se rencontrent également dans la paralysie générale, mais dépourvues de toute systématisation.
Comme dans le cas précédent, elles constituent alors un délire triste, le plus souvent de caractère hypochondriaque.
Par exemple, une malade se plaint d'avoir l'estomac bouché par trois cents vers ; d'autres se lamentent d'avoir des millions de cœurs ou une érection éternelle.
Ces idées particulières ont été décrites en pareil cas par A. Voisin et
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Buiiureaux sous le nom de délire (T exagération, ou emploi de nombres ou d'expressions intenses pour exprimer des idées dépressives.
Vin. — Idées religieuses.
En pathologie mentale, le terme d'idées religieuses ou mystiques ne désigne nullement, comme on pourrait le croire au premier abord, un délii'e concernant la l'oligion, les croyances, les dogmes religieux différents. Il sert simplement, la plupart du temps, à qualifier des idées délirantes diverses dont l'expression, la formule rappelle des notions religieuses, une série de croyances dans lesquelles le sujet a été élevé ou dont il a simplement entendu parler.
Aussi, moins encore que les précédentes, ne correspondent-elles pas à une forme morbide particulière. C'est en jugeant de leur mode d'apparition, de leur évolution, de leurs caractères cliniques et psychologiques, de leurs relations avec les symptômes concomitants, qu'on pourra juger de leur valeur dans tel ou tel cas déterminé.
Tout en conservant les caractères généraux des délires habituels à cette affection, les idées religieuses peuvent se présenter dans la mélancolie sous des aspects différents.
Tantôt, le malade ne manifeste qvie des scrupules religieux, s'accuse d'avoir manqué à ses devoirs, commis des fautes. Eùt-il été antérieurement très zélé, il n'a fait que se montrer sacrilège, bien inconsciemment, car il ne se rendait pas compte de son indignité.
D'autres fois, il se croit sous le coup de la malédiction divine; il manifeste la crainte de l'enfer, des idées de damnation. Ce sont ces idées spéciales que l'on a désignées sous le nom de terreur de la damnation (Leuret), damnomanie (Macario), damnophobie (Guislain). Fait à remarquer, le malade reconnaît, comme à son ordinaire en pareil cas, que les supplices qu'il redoute dans l'autre monde sont le juste châtiment des fautes qu'il a pu commettre, même sans le savoir.
Il est des mélancoliques qui manifestent encore des idées de possession démoniaque. Ils se sentent poussés à dire ou à faire des choses contraires à la religion ; plus un sentiment, une idée, un acte, leur paraissent condamnables, plus ils se sentent entraînés dans ce sens. Ils parlent, agissent malgré eux comme de véritables criminels, comme des sacrilèges, etc., et cela n'est-il pas une preuve qu'ils sont possédés du démon? Cette idée de possession n'est alors que l'expression d'un dédoublement de la personnalité qui existe toujours plus ou moins accentué dans la mélancolie.
L'explication la plus facile de ce phénomène psychologique (la possession) se trouve, dit Griesinger, dans les cas, qui ne sont pas rares, oîi les séries d'idées, à mesure qu'elles arrivent, s'accompagnent d'une contradiction intérieure qui s'attache involontairement h elles, et qui a déjà pour résultat d'amener une division, une sépai^ation fatale de la personnalité.
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Certains malades se plaignent ainsi d'avoir du « mélange de leurs ide'es », de voir du pour et du contre dans tout, etc., d'une contradiction intérieure contre leurs propres pensées et leurs déterminations, d'une opposition immédiate et constante contre tout ce qu'ils viennent de penser ou de faire. Entre cette simple contradiction et l'idée de possession complète, il n'y a qu'une différence de degré; les phénomènes psychologiques sous-jacents sont les mêmes et témoignent d'altérations identiques de la personnalité.
Les idées de culpabilité religieuse, de damnation et de possession s'observent dans la mélancolie aiguë ; elles prennent un développement plus marqué lorsque l'affection tourne vers la chronicité.
Les cas où elles sont le plus nettes sont ceux dans lesquels elles font partie du syndrome de Cotard. Si elles peuvent alors s'exprinaer d'une façon très nette, à côté des autres idées délirantes de négation et d'énormité, d'autres fois ces différentes idées semblent se condenser dans la même formule.
Ainsi M"" M. s'accuse « d'avoir effondréle monde en méprisant les avis de Dieu ; pour cela elle sera damnée dans V éternité et souffrira de la damnation dans le grand Enfer, dans des proportions énormes et formidables ».
Le délire religieux peut se rencontrer sous ces différents aspects dans les périodes mélancoliques se rattachant à la folie intermittente. Le diagnostic ne peut être fait en pareil cas que par l'ensemble des symptômes qui servent à caractériser l'accès et la connaissance de l'évolution de la maladie.
On admet généralement que, dans la folie systématique, le texte du délire n'a qu'une importance secondaire, et que c'est surtout son mode d'origine, ses caractères, l'évolution de la maladie qui doivent fixer le diagnostic. Cette manière de voir est parfaitement exacte en soi ; toutefois ce serait peut-être une généi-alisation excessive que d'assimiler complètement les délirants mystiques aux autres délirants systématiques. Certains d'entre eux tout au moins méritent d'être distingués comme variétés, non pas tant en raison de leurs idées mêmes, qu'en raison de symptômes particuliers (hallucinations de la vue, troubles de la sphère génitale, troubles psycho-moteurs, dédoublement de la personnalité, etc.) qu'ils peuvent présenter à un degré très développé.
Mais c'est là nn point de nosographie qu'il ne nous appartient pas de traiter dans ce chapitre.
Sans examiner par le menu toutes les idées délirantes que peuvent formuler les délirants mystiques systématiques, il en est quelques-uns qui méritent une mention particulière.
Ce sont d'abord ces idées délirantes que l'on désignait autrefois sous le nom de démonomanie ou mieux démonopathie, qu'on peut diviser en deux classes avec Macario, Dagonet, Ritti, etc. : la démonopathie externe et la démonopathie interne.
La démonopathie est la persécution par le démon, et celle-ci peut se manifester sous deux formes qui justifient la division précédente.
Ou bien le démon est en dehors du malade et le persécute de l'extérieur. Alors celui-ci est en butte à des hallucinations sensorielles de toutes sortes :
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il entend la voix du de'mon (hallucinations auditives); il le voit (hallucinations visuelles) ; il sent son odeur de soufre (hallucinations olfactives) ; il subit ses coups (hallucinations de la sensibilité générale), ou ses attouchements (hallucinations génitales, incubes et succubes). Dans ce cas, le malade est dans le même rapport vis-à-vis du démon que les persécutés systématiques ordinaires vis-à-vis des autres espèces de persécuteurs (jésuites, police, francsmaçons, etc.).
Aussi cette forme, qui constitue la démonopathie externe, correspond-elle assez exactement à la folie systématique avec délire des persécutions, sauf cette particularité, toutefois, que les hallucinations de la vue et les hallucinations génitales semblent y être beaucoup plus développées.
Les choses sont tout autres dans la forme interne de la démonopathie. Ici, sans doute, il s'agit bien encore d'une persécution par le démon : mais celui-ci n'est plus comme tout à l'heure en dehors du malade ; maintenant il est audedans de lui-même. Ce n'est plus la persécution, la simple obsession, c'est la possession démoniaque que l'on retrouve si sincèrement décrite dans l'histoire des anciens possédés. Non seulement le malade entend la voix du diable et souffre de ses injures ; mais il est devenu son gîte, son esclave ; il doit subir ses volontés, exécuter les actes qu'il commande ; il n'a môme plus la direction de ses pensées. Le démon seul parle, agit, pense sans que le possédé puisse s'opposer à sa toute-puissante influence.
A côté de la démonopathie interne, du délire de possession, on peut placer la démonomanie vraie, dans laquelle le malade ne croit pas seulement être possédé par le démon, mais s'imagine être lui-même le démon. La ti\ansformation est complète ; le vrai démonomane n'est pas seulement dédoublé comme le démonopathe interne, le possédé ; il a perdu complètement la notion de sa personnalité première ; il est devenu un être entièrement différent, il n'est plus un être humain, il est un démon.
En regard des démonopathes se placent les théonianes. Tout en gardant son cachet mystique, l'idée délirante perd alors son caractère de persécution pour revêtir celui de la mégalomanie.
La théomanie est d'ailleurs susceptible des mêmes distinctions que nous venons d'exposer.
Tantôt le malade n'a avec l'Esprit bienveillant et supérieur que des communications extérieures, à distance, par l'internaédiaire des sens externes, ouïe et surtout vue.
Tantôt au contraire le souffle divin qui l'anime est tout intérieur; c'est une autre forme de la possession.
Il peut se faire que la possession se traduise isolément, tantôt sous la forme démonomaniaque, tantôt sous la forme théomaniaque. D'autres fois, les deux idées différentes se succèdent; elles peuvent même coexister. Jusque-là, l'antagonisme dans les idées, dû au dédoublement de la personnalité, consistait seulement dans l'opposition, dans le contraste d'idées ou d'actes délirants de même caractère, avec les idées saines du malade. Maintenant, les deux ordres d'idées antagonistes appartiennent au délire. Ainsi, l'un de nos malades était
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possédé par des Esprits de défense s'opposant à des Esprits d'attaque et représentant « la lutte de saint Michel et de Diabolus ».
Enfin, la nouvelle personnalité devenant de plus en plus envahissante, il se fait une transformation par laquelle le sujet arrive à s'identifier complètement avec l'Esprit supérieur qui le possède et se considère lui-même comme un être supérieur et exceptionnel.
Il est certains malades que l'on pourrait ranger dans la catégorie des aliénés raisonnants et qui, sans présenter d'idées délirantes nettement formulées, se font remarquer par leur exaltation mystique, l'exagération de leurs pratiques religieuses, au sujet desquelles ils ont les scrupules les plus excessifs ; qui se lancent dans l'étude du merveilleux, adoptent un langage, des pratiques cabalistiques, un costume spécial, s'affilient à des sectes religieuses ou philosophiques bizarres, se transforment en apôtres, se livrent parfois à des auto-mutilations pour gagner le ciel et ne reculent pas au besoin devant un crime que leur dicte leur fanatisme, convaincus qu'ils sont d'accomplir une^mission divine.
Les préoccupations religieuses jouent souvent un grand rôle dans les obsessions, en particulier dans la forme dite folie du doute. Les malades sont alors assaillis à tout instant de scrupules les plus variés, d'inquiétudes relatives au péché. Ils renouvellent à l'envi les confessions sans pouvoir se tranquilliser et chasser leur idée obsédante qui se présente d'ailleurs ici avec tout son cortège habituel de symptômes.
Il n'est pas rare d'obsei^ver chez les débiles, en raison même de leur débilité et de leur crédulité extrême, des idées i^eligieuses, délirantes ou simplement exagérées.
Ces dernières sont importantes à relever, car elles constituent un terrain tout préparé sur lequel pourra, à un moment donné, se manifester le délire. « Ces idées exagérées sont d'ordre divers, mais elles reflètent toujours le fond de la tournure habituelle de leur esprit et portent l'empreinte de la puérilité ou delà niaiserie. Impuissants à généraliser, les débiles s'attachent aux détails, aux minuties, aux considérations secondaires. En fait de religion, ils n'en aperçoivent que le petit côté. «La pompe extérieure du culte seule les intéresse, la divinité n'est pour eux qu'une image; la prière, qu'une oraison. » (Dupain.)
Assez souvent on peut observer chez les débiles quelques idées religieuses fugitives, sans systématisation, se monti^ant d'emblée ou pour une cause insignifiante en soi, sermons, cérémonies, lectures religieuses.
Quelquefois ces idées peuvent persister plus longtemps, s'enchaîner et présenter une sorte de systématisation au moins apparente ; mais elles gardent toujours l'empreinte du fonds de superstition et de faiblesse intellectuelle sur lequel elles reposent.
Dans l'idiotie et l'imbécillité, les idées religieuses sont réduites à leur minimum et témoignent, comme les autres idées, de l'exiguïté des facultés mentales des idiots. Leurs extravagances religieuses sont niaises et absurdes, et le délire religieux, lorsqu'il existe, est très peu actif (Dupain).
SÉMÉIOLOGIE DES AFFECTIONS MENTALES
Les délires mystiques s'observent fréquemment dans les paroxysmes délirants d'origine épileptique. Les principales particularités sont alors le début brusque, l'incohérence, le caractère onirique, la présence d'hallucinations, la disparition aussi brusque que le début, l'inconscience et l'amnésie consécutive.
Les idées religieuses peuvent se présenter chez les hystériques dans différentes circonstances.
Elles peuvent s'accompagner de phénomènes hystériques qui appartiennent aux autres périodes de l'attaque et dont la présence est comme le sceau de la grande névrose (P. Richer) ; ou bien elles se montrent d'une façon indépendante, sans aucun rapport immédiat avec les crises conyulsives.
Dans ce dernier cas, tantôt elles peuvent être considérées comme un délire de nature hystérique, si l'on y constate, comme dans une belle observation de délire de possession rapportée par Pierre Janet, le caractère fondamental de l'état mental hystérique, le dédoublement de l'esprit, l'alternance des états de conscience, la formation de phénomènes réellement inconscients.
Autrement, l'on admet qu'elles ne se manifestent qu'à titre de symptômes d'une affection mentale, variable, coexistant chez le sujet avec l'hystérie.
Au point de vue clinique, les idées mystiques des hystériques s'accompagnent le plus ordinairement d'hallucinations, notamment de la vue et du sens génital (incubes et succubes). « La plus haute expression du délire religieux, chez elles, c'est le commerce intime, la plupart du temps génésique, plus ou moins matérialisé, avec la divinité ou avec le diable. » (Dupain.)
Il est à remarquer aussi que, plus encore que les aliénés d'autres catégories, les hystériques, en raison même de leur suggestibilité, offrent un terrain des plus favorables à la contagion, et que des épidémies de délire religieux se montrent chez elles particulièrement fréquentes.
Lorsque l'on parle des idées délirantes mystiques relevant d'une intoxication, il faut citer en première ligne celles qui se rattachent à l'absorption de solanées vireuses (mandragore, belladone) et constituent l'ancienne clémonolatrie. On sait en effet que les sorciers, avant de partir pour le sabbat, se frottaient de graisses ou d'onguents spéciaux : « Le diable, dit P. Regnard, a remis à la sorcière une graisse faite de foies d'enfants morts sans baptême. Il lui suffit de s'en frotter le corps, de prononcer des paroles magiques et d'enfourcher un mc^nche à balai pour être transportée à travers les airs. Dès maintenant je puis dire que, de l'avis de tous, ces onguents contenaient des sucs de solanées vireuses, de mandragore et de belladone, qui ont pour action précisément de provoquer des hallucinations persistantes et enchaînées. »
Le haschich, l'opium, l'éther, l'alcool, dans les formes aiguës ou subaiguës de l'intoxication, peuvent provoquer aussi des idées délirantes religieuses. Elles gardent d'ailleurs en pareil cas les caractères habituels des délires toxiques, hallucinatoires, à forme de rêve.
11 peut arriver aussi, dans certains cas donnés, que le poison réveille un autre genre de délire, religieux lui aussi, et relevant d'une autre affection.
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Les idées mystiques se rencontrent quelquefois dcins la paralysie générale avec les caractères habituels de puérilité et- d'extravagance des délires relevant de cette affection. Le plus ordinairement elles se manifestent comme idées de satisfaction : les malades se croient Dieu, Jésus-Christ, le Père Éternel, le fils de Jupiter ; ils créent des mondes, sont les grands dieux de l'univers, une quatrième personne de la Sainte Trinité, etc.
Dans les autres formes de démence, démence vésanique, organique, sénile, les idées religieuses se manifestent avec les mêmes caractères de niaiserie, d'incohérence, en raison même du fonds commun d'affaiblissement intellectuel sur lequel elles reposent.