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PREMIÈRE PARTIE

COiNSIDÉRATIONS GÉNÉRALES Par J. ROUBINOVrrCH

L'intoxication et l'infection constituent deux processus morbides qui entrent fréquemment en jeu en pathologie mentale. Comme nous le verrons au cours de ce chapitre, les deux processus pre'sentent une parfaite analogie au point de vue pathogénique.

Délimitation du sujet. — Quelqu'inconnu que soit encore dans son essence le fonctionnement des neurones corticaux, l'esprit admet sans difficulté qu'un désordre dans le travail de ces éléments nerveux puisse se produire sous l'influence d'une substance toxique ou d'un élément infectieux.

La preuve est faite pour les nombreuses substances toxiques exogènes qui pénètrent dans l'économie par les voies digestives, respiratoire ou sous-cutanée ; mais elle n'est pas moins certaine pour un grand nombre de poisons fabriqués par l'organisme lui-même au sein duquel les cellules puisent les éléments de leur nutrition et abandonnent, au fur et à mesure de leur production, leurs déchets résiduels. Ces derniers, impropres à la vie cellulaire peuvent constituer, lorsqu'ils sont insuffisamment éliminés ou fabriqués en trop grande quantité, autant d'agents nuisibles qui, au contact des éléments nerveux, les troublent dans leur fonctionnement de la même façon que les poisons exogènes. Ces déchets résiduels constituent poisons endogènes.

D'autre part, le cerveau peut être encore troublé par les poisons d'origine infectieuse oa poisons bactériens : toxines des microbes et toxines cellulaires. On voit donc que les substances toxiques qui peuvent agir sur les centres nerveux sont de trois ordres : poisons exogènes, poisons endogènes, poisons bactériens.

Etiologie. Pathogénie. — Les poisons psychiques exogènes sont les uns inorganiques, les autres organiques.

TROUBLES MENTAUX DANS LES INTOXICATIONS ETC

Leur introduction dans l'économie est due tantôt à la mauvaise hygiène alimentaire (abus des boissons alcooliques) ; tantôt à des conditions professionnelles défectueuses (intoxication par le plomb, le phosphore) ; tantôt à l'usage abusif ou à l'absorption accidentelle de certains médicaments (morphine) ; quelquefois à une intervention criminelle.

C'est par les voies digestives que pénètrent, le plus ordinairement, les substances exotoxiques. C'est ensuite par l'appareil respiratoire (absorption des vapeurs et des gaz). Les injections hypodermiques, les frictions énergiques, les traumatismes sous forme de plaies ou de piqûres peuvent déterminer le passage de substances nuisibles par la peau et le tissu cellulaire souscutané. L'absorption toxique peut enfin se faire par les muqueuses conjonctivale, génitale, etc.

Quelle que soit la voie et le mode d'introduction du poison, la présence seule de la substance toxique dans l'organisme n'est pas suffisante pour déterminer des troubles psychiques.

D'autres conditions entrent en ligne de compte, et, parmi elles, il faut signaler avant tout la susceptibilité particulière de chaque sujet à l'action de tel ou tel poison. Cette susceptibilité individuelle résulte elle-même d'une série de facteurs plus ou moins importants, comme la prédisposition héréditaire, l'idiosyncrasie, l'accoinmodation acquise par un usage prolongé et progressif, et elle est si variable qu'une dose de poison, suffisante pour provoquer un accès de délire chez tel individu, arrive h peine à troubler le sommeil chez un autre. D'ailleurs, la variabilité de résistance se constate non seulement chez des individus différents, mais à différents moments chez le même sujet. Tel buveur, par exemple, qui supporte sans inconvénient apparent, et pendant des années, des doses considérables d'alcool, fait un accès de délire parfois très intense, s'il est affecté d'un traumatisme, d'une pneumonie ou d'un érysipèle. De même chez le saturnin un simple écart de régime peut être l'occasion d'une crise d'encéphalopathie.

La conception, en vertu de laquelle la dose toxique de poison serait invariable pour une même espèce animale, est donc purement théorique. D'après elle, tout sujet absolument sain recevant dans le sang avec une rapidité déterminée une substance toxique d'une concentration bien définie présenterait toujours les mêmes accidents qui seraient proportionnels à la quantité du poison et au poids du sujet. Il suffit d'examiner les différents éléments du problème pour se convaincre que tous ne sont pas susceptibles d'une évaluation rigoureusement exacte ; or, la variabilité d'un seul de ces éléments suffit à rendre l'application du raisonnement à l'homme complètement erroné.

Chez les animaux, le problème est simplifié parce que les accidents qu'on enregistre après l'injection de tel ou tel poison ne concernent que les fonctions organiques autres que les psychiques, la modification de ces dernières étant chez l'animal d'une observation difficile; de plus, dans les expériences, on s'attache d'habitude à déterminer la dose toxique mortelle, sans chercher plus, tandis que ce qui nous intéresse chez l'homme soumis à l'action d'un

CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES

poison ce sont surtout les manifestations physiques ou psychiques qui pre'cèdent cet accident ultinne.

Les poisons psychiqioes endogènes sont constitués ainsi que nous l'avons dit par les déchets du travail cellulaire exagéré, ralenti ou perturbé, et l'intoxication qu'iljproduisent résulte de la rétention et de l'insuffisante destruction de ces poisons au sein de l'organisme. Le r(jle de ces intoxications d'origine interne (auto-intoxications) dans la genèse de certains troubles mentaux tend à se dégager chaque jour avec plus de précision. Depuis longtemps on a appris à connaître les désordres cérébraux qui sont consécutifs à l'insuffisance rénale et à certaines formes de l'insuffisance hépatique (ictère grave). Or, en dehors de ces accidents il y en a vraisemblablement bien d'autres qu'on est en droit de rapporter à des auto-intoxications. La clinique semblait parler en ce sens (Bettcncourt-Rodrigucs ') et l'expérimentation est venue lui prêter appui (Régis et Ghevalier-Lavaure -). En utilisant la méthode des injections d'urine dans la veine marginale de l'oreille du lapin (Bouchard), on a été amené h penser que fréquemment l'empoisonnement par les produits de la désassimilation plus ou moins viciée intervient au cours de diverses affections mentales (confusion mentale, mélancolie) à titre de cause ou de résultat. 11 faut reconnaître toutefois que le procédé expérimental auquel on a recouru d'habitude pour apporter cette démonstration n'est pas exempt de défaut (G. Ballet et Roubinovitch •^), et novis nous sommes attachés ailleurs à montrer les objections qu'on peut faii'e au mode d'appréciation de la toxicité des urines des délirants au moyen des effets résultant de l'injection intraveineuse à l'animal de ces urines.

Mais l'analyse chimique de ces liquides d'excrétion semble devoir apporter des arguments nouveaux à l'appui de leur hypertoxicité dans certaines formes d'affections mentales. C'est ainsi qu'on y a trouvé (G. Ballet et Bordas, loc. cil.) du ptoma'ine qui ne se rencontre pas dans les urines à l'état normal.

Du reste, il n'est pas toujours nécessaire de recourir à des procédés d'analyse aussi délicats pour démontrer la part qu'on est en droit de faire dans certains cas à l'auto-intoxication. Certaines constatations de clinique courante permettent d'établir à la fois la réalité du processus et son origine comme la constatation de l'albumine, des cylindres et des tubes dans les cas d'auto-intoxication d'origine rénale; de l'urobilinurie et de la glycosurie alimentaire dans l'insuffisance hépatique ; de l'indican, quand il s'agit d'auto-intoxication au point de départ intestinal. Il serait superflu d'insister sur les conditions nécessaires pour qu'un poison endogène détermine chez un sujet donné des troubles psychiques. Elles sont évidemment les mêmes que pour les poisons exogènes et ici, encore, il faut tenir compte de la prédisposition, des idiosyncrasies, des traumatismes, des écarts de régime.

' Bettencourt-Rodrigues. C. R. Congrès inter. de méd. mentale, 1890, p. 409. * Régis et Chevalier-Lavauie. Loc. cit.

^ Contribution à l'étude des auto-intoxications dans les maladies mentales par Gilbert Ballet, Bordas et Roubinovitch. Comptes rendus du Congrès des aliénistes. Session de La Rochelle, 1893. - ;

TROUBLES MENTAUX DANS LES INTOXICATIONS ETC

Enfin, les poisons bactériens provenant des maladies infectieuses et constituées par les toxines des microbes et les toxines cellulaires, agissent sur les cellules nerveuses d'une façon qui reste encore obscure, mais dont la réalité est journellement prouvée par la clinique.

L'organisme se défend plus ou moins bien contre tous ces poisons endogènes, exogènes ou bactériens. A l'aide de ses divers émonctoires : les reins, le foie, les poumons, les glandes salivaires et les glandes de la peau, il rejette hors de lui le plomb, le mercure, l'alcool, l'arsenic, la strychnine, la morphine, ainsi que les poisons endogènes comme les acides sulfo-conjugués, le glycose, l'urate de soude, les ptomaïnes.

Au lieu de les chasser, certains organes de l'économie les retiennent, les modifient et les détruisent; ainsi agissent l'épithélium intestinal, le foie, le corps thyroïde, les capsules surrénales et la plupart des tissus de l'organisme.

Aussi, la toxicité des différentes substances d'origine externe ou interne, estelle essentiellement liée à l'état des organes chargés de ce travail de défense. Plus le fonctionnement de ces derniers est actif, plus l'élimination des poisons et des toxines est facile et plus est rapide la disparition des troubles psychiques occasionnés par le poison.

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