CHAPITRE PREMIER
DÉLIRES FÉBRILES
Par J. ROUBINOVITCH
Pathogénie. ^ La pathogénie des de'lires fébriles se réduit encore à des hypothèses. Il y a dans toute affection fébrile un certain nombre de facteurs susceptibles d'être incriminés.
Parmi ces facteurs, citons d'abord la haute température; en effet, on peut admettre que sous son influence, les neurones corticaux subissent un trouble dans leur nutrition, trouble qui compromet leurs fonctions, d'oîi délire. 11 y a ensuite l'infection qui a créé la maladie fébrile ; or, qui dit infection dit en même temps trouble apporté dans le chimisme du sang ; ce dernier, alte'ré dans sa composition, apporte aux neurones des éléments nuisibles à leur fonctionnement normal, d'où délire encore. Enfin, dans toute affection fébrile, il existe un trouble plus ou moins profond de la répartition du sang et de la lymphe dans l'oi'ganisme; cette modification dans les conditions de la circulation sanguine et lymphatique peut retentir à son tour d'une façon fâcheuse sur les fonctions corticales du cerveau et donner lieu au délire. Mais, lequel de ces facteurs intervient en réalité d'une façon prédominante ou exclusive? S'agit-il de l'action simultanée de tous ? Ce sont avitant de questions auxquelles il est impossible de donner, à l'heure qu'il est, une réponse satisfaisante.
Etiologie. — Le délire fébrile s'observe dans un grand nombre d'affections accompagnées de fièvre. La nature de l'affection, l'intensité de la fièvre qui l'accompagne, la prédisposition individuelle du sujet sont autant d'éléments qui interviennent dans la production du délire.
Les affections qui s'accompagnent le plus souvent de ce phénomène sont dans l'ordre de fréquence : la fièvre typhoïde, le typhus exanthématique, la pneumonie, la scarlatine, l'érysipèle, le rhumatisme polyarticulaire aigu, la ■pyémie, la septicémie, la tuberculose et, surtout la tuberculose du sommet
chez les enfants, l'influenza, la variole, la rougeole. La fièvre subissant, dans ces différentes maladies, des oscillations plus ou moins sensibles, on remarque que le délire les suit habituellement ; c'est ainsi qu'avec une élévation particulièrement vive de la température les phénomènes délirants prennent une acuité correspondante; c'est ainsi encore que le soir, quand généralemement la fièvre augmente, les troubles psychiques deviennent plus accusés et qu'ils s'atténuent au contraire le matin, quand la température baisse.
Mais la fièvre ne constitue pas le facteur unique dans la production du délire : il est d'observation clinique courante que bien des personnes atteintes d'une des affections énumérées plus haut, ne délirent pas, même avec une i température de 40*^; d'autre part, on voit déjeunes sujets délirer à propos d'une grippe accompagnée d'une fièvre insignifiante. Force est donc de reconnaître que chaque individu offre une a^ititude spéciale, plus ou moins accusée pour délirer à propos des maladies fébriles, dont il peut élre atteint.
Cette prédisposition individuelle doit se composer d'un grand nombre de conditions dont elle est la résultante ; nous les ignorons encore pour la plupart, mais parmi celles que nous connaissons, la première place appartient aux tares héréditaires du sujet, aux maladies antérieures qui ont affaibli ses centres nerveux, aux diverses intoxications professionnelles, alimentaii'es ou médicamenteuses dont il a pu être victime; l'abus des boissons alcooliques fait singulièrement bien ressortir la prédisposition à délirer à propos des affections fébriles.
Symptouatologie. — Le délire fébrile affecte une physionomie clinique assez variable. Si son évolution générale est à peu près la même dans toutes les circonstances où il peut se produire, il diffère d'un sujet à un autre par des détails d'expression ou de forme. Cela dépend évidemment de l'individualité du malade, de son état de névrosisme antérieur, de la nature plus ou moins grave de la maladie.
En envisageant un grand nombre de cas de délire fébrile, on peut trouver dans ce dernier, quatre phases.
hd. première, qui coïncide d'ailleurs avec le début de l'affection fébrile, est très remarquable par l'état d"inquiétude dans laquelle le malade vit, sans en comprendre lui-même la raison. Il a conscience d'un trouble singulier qui envahit son cerveau. Les idées ont de la peine à s'enchaîner, l'attention éprouve une extrême difficulté à se fixer. 11 semble au malade qu'il ne comprend plus, ou qu'il comprend très mal les choses les plus simples. Tout se brouille dans son esprit. Bientôt il ne pourra plus associer d'une façon convenable ses sensations, ses idées, ses actes. Des nuits d'insomnie, des rêves pénibles, des cauchemars, ont précédé, en général, cette perturbation profonde de l'idéation. Tout à l'heure, il puisei^a dans ces rêves les éléments l du délire.
Avec les progrès de l'affection fébrile, c'est-à-dire avec l'élévation de la température, le malade entre dans la seconde phase, celle de la pénétration dans son esprit d'une quantité plus ou moins considérable d'illusions senso-
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rielles. Il regarde les mui^s de sa chambre, et au lieu du dessin du papier, il aperçoit des figures; un meuble quelconque prend à ses yeux la forme d'un animal. Une voiture qui traverse la rue, la sonnerie des tramways, les sifflets du chemin de fer, les appels des marchands de journaux, les bruits de pas dans l'appartement ou des portes qui s'ouvrent et se ferment, tout cela lui donne des illusions auditives : il entend des conversations myste'rieuses, des rires, des cris révolutionnaires. Très souvent aussi, se produisent des illusions du sens musculaire ; le malade croit qu'il est cloué <à son lit, ou bien que, devenu extrêmement léger, son corps s'élève de lui-même au-dessus du lit. Les illusions tactiles ne sont pas rares non plus ; on le pince, on le brûle, on lui met sur le corps de la glace. Enfin, il a dos sensations intérieures indiquant des illusions de la sensibilité générale ; il sent des grouillements de bêtes, des vapeurs chaudes ou froides qui montent et qui descendent...
Ces illusions se mêlent entre elles et avec une foule d'autres sensations et d'idées provenant des rêves ou des souvenirs du passé. Ces réminiscences, qu'elles soient d'origine onirique ou réelle (impressions d'événements vécus ou connus par les lectures, les récits), arrivent dans l'esprit du malade d'une façon désordonnée : de même qu'il n'est plus maître de fixer son attention sur les objets du monde extérieur, de même il lui devient impossible de faire un choix quelconque dans cette multitude de sensations et de souvenirs héte'roclytes. Il les subit d'une manière pour ainsi dire, automatique, et nous assistons à la genèse d'une confusion mentale. Cependant, dans cette deuxième phase, il faut bien distinguer deux périodes : une première, ou, malgré cet envahissement de l'esprit par des illusions et des réminiscences incohérentes, le malade a conservé encore la conscience de son état morbide ; il est encoi-e capable de faire la part du réel et de l'irréel ; il reconnaît son entourage; il fait ce qu'on lui conseille; il est seulement au paroxysme de l'inquiétude ; en un mot, il sent comme on dit vulgairement qu'il « perd la téle », mais il se raccroche à la réalité des choses tant qu'il peut, en interrogeant tout le monde, en essayant même de parler de toute autre chose que ses préoccupations cuisantes du moment. Mais cette période ne dure pas longtemps: les illusions redoublent d'intensité; elles deviennent bientôt tellement précises, nettes, brillantes, imposantes, quele malade est incapable de résister plus longtemps : les illusions, compliquées maintenant d'hallucinations, donnent naissance à des conceptions délirantes ; le malade perd toute conscience du monde réel; il vit au milieu de choses et d'êtres fantastiques qui vont et viennent comme dans un véritable kaléidoscope.
Le plus souvent, le rêve que le malade subit ainsi comprend des événements tragiques : il s'agit de maisons en feu où les parents les plus chers du malheureux, ses enfants, sa femme, sont en grand danger; des batailles terribles oii il voit des soldats ensanglantés, entend les coups de fusil ou de canon, les cris des victimes; de l'enfer, avec tout ce qu'il faut pour punir les pécheurs : la flamme, les démons. De temps en temps, une éclaircie se produit au milieu de ces scènes mélodramatiques : le malade se voit entouré tranquillement des siens, il est dans un état de béatitude ; des anges lui apparaissent. Un instant
TROUBLES MENTAUX DANS LES INTOXICATIONS ETC
après, les illusions, les hallucinations, terrifiantes, recommencent et. avec elles, le délire. Les réactions deviennent alors très actives, le malade essaie d'échapper au danger qui le menace, il veut protéger les siens, il saute au has de son lit, veut se frayer un passage, invective ou frappe ceux qui l'en empêchent, veut sauter par la fenêtre.
Cette excitation de la deuxième phase peut durer plusieurs jours; ensuite, malgré les progrés incessants de la maladie fébrile, on voit l'agitation diminuer.
Dans la troisième phase au lieu de crier, le malade marmotte ; au lieu de faire des sauts dans son lit, il remue continuellement ses draps et ses couvertures; il a des mouvements carphologiques.
La dépression a succédé à l'excitation. Le malade n'en peut plus : l'état somatique est à ce moment singulièrement inquiétant : la température est arrivée à son apogée, le pouls est d'une grande faiblesse et d'une grande fréquence, les exti-émités sont tremblantes, l'haleine est fétide et la langue ainsi que les lèvres sont sèches. L'épuisement général est profond.
A cette phase succède la quatrième dans laquelle peut se déclarer un état comateux.
V évolution du délire fébrile est subordonnée à la marche de la maladie qui le commande.
Souvent, au moment de la défervescence de l'affection principale, on voit le délire disparaître assez rapidement, sauf chez certains sujets particulièrement prédisposés aux vésanies, oii le délire se prolonge bien longtemps après la disparition de la fièvre. Si la plupart des délirants fébriles sortent de leur accès indemnes, au point de vue intellectuel, il y en a qui conservent pendant des mois et des années une certaine difficulté à associer leurs idées.
Di.AGNOsïiG. — -Le diagnostic n'offre aucune difficulté, puisqu'il est intimement lié à la maladie fébrile dont le délire n'est qu'un simple symptôme.
PaoNOSTic. — Le pronostic peut être grave : si le malade arrive à l'état comateux, c'est l'indice d'un épuisement profond qui j^eut se terminer par la moi"t. A la deuxième, et même à la troisième phase du délire, la guérison est encore possible.
Traitement. — Le ti^aitement doit être surtout inspiré par l'affection principale ; il doit viser l'élimination de l'élément infectieux, d'où indication possible du « lavage du sang » (Tuffier, Lejars). Contre les phénomènes délirants proprement dits, il faut agir par des moyens qui diminuent l'hypérémie cérébrale et qui calment l'excitation.
Le séjour au lit s'impose par la nature même du délii'e. ^Une faible saignée i^ar l'application de quelques sangsues aux apophyses mastoïdes ou à la cloison du nez, des vessies de glace prudemment appliquées sur la tête, peuvent contribuer à diminuer l'afflux du sang vers le cerveau. Un bain général, à 28°, en ayant soin de mettre sur la tête du malade des com-
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presses froides, est un excellent moyen pour calmer l'excitation. Parmi les médicaments pouvant rendre quelque service a la devixième phase du délire fébrile, les bromures, la valériane, le camphre donnés par la bouche ou en lavements nous semblent préférables à tous les autres calmants du système nerveux. \ la troisième et à la quatrième phases, il s'agit au contraire de lutter contre la dépression, et l'emploi des excitants comme l'élher, la caféine, le musc, se trouve indiqué.
Nous avons vu que le malade peut avoir des réactions fort dangereuses pour lui et pour son entourage, d'où la nécessité de la surveiller de très près et à tous les instants du jour et de la nuit. Dans les hôpitaux généraux, il est indispensable d'aménager des locaux spéciaux pour l'isolement effectif des malades atteints de délire fébrile.
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