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CHAPITRE II

DÉLIRES DES SEPTICÉMIES

Par J. ROUBINOVITCH

Outre le délire temporaire fébrile, on observe dans certaines affections caractérisées par la présence dans le sang d'un agent virulent (streptococcique, staphylococcique, éberthien, rabique), des troubles transitoires de l'intelligence, indépendants de l'élévation thermique.

Tels sont, par exemple, les troubles mentaux observés dans certaines formes apyrétiques de l'infection puerpérale, à la période prodromique de la fièvre typhoïde ou de la variole, aux phases apyrétiques de la malaria, dans la rage.

Ainsi, pendant la période prodromique de la dothiénentérie, on constate parfois un état cœnesthétique plus ou moins déprimé ; le malade se présente avec un véritable masque de mélancolie ; tantôt il éprouve des peurs angoissantes, des pressentiments sinistres ; tantôt il fait un accès très court de confusion mentale avec des hallucinations multiples, de l'agitation, des actes plus ou moins violents. La bouffée délirante dure habituellement quelques jours et lorsque commence la période fébrile de la dothiénentérie, les troubles mentaux s'atténuent, puis disparaissent complètement.

Un tableau clinique analogue peut s'observer dans la septicémie puerpérale et dans la rage.

a. Délire de la septicémie puerpérale. — Les troubles mentaux liés à la septicémie puerpérale ont été nettement entrevus dès 1874 par Holm, Campbell Clark, surtout Ilansen en 1888, en Allemagne' et Savage, en Angleterre 2. Hansen avait même signalé que ces psychoses par septicémie puerpérale revêtaient l'aspect de la confusion mentale hallucinatoire aiguë. En 1890, Pierret, de Lyon insista sur l'origine infectieuse de la folie puerpérale. Dans la thèse de son élève Edmond Faure, on trouve six cas attribuables à la septicémie confirmée d'ailleurs par un examen bactériologique de Courmont ^. En 1892, la question est reprise dans la thèse de Lallier^. Jdanoff, en

' Hansen. Ueber das Verhaeltniss zwischen der puerperalen Geisteskrankheit und der puerperalen Infection, 1888.

• Savage. Puerpéral insanily of septic origine. Lancet, 1888, II, p. 1129.

' E. Faure. Contribution à l'étude de la folie chez les nouvelles accouchées. Th. de Lyon, 1890.

•* Lallier. De la folie puerpérale dans ses rapports avec l'éclampsie et les accidents infectieux des suites des couches. Th. Paris, 1892:

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Russie fait intervenir égatlement la septice'mie dans la genèse de certaines psychoses puerpérales. Parmi les travaux récents nous devons citer ceux de G. Balleti, Régis et Chevalier-Lavaure-, une revue générale de Toulouse 3, la thèse d'Evrot deux études personnelles, dont une en collaboration avec Vlavianos (d'Athènes)

Pathogénie. — Dans un grand nombre de cas de folie puerpérale il y a intervention des microbes qui agissent sur les centres nerveux par les toxines qu'ils sécrètent. Les cellules cérébrales sont altérées dans leur vitalité et leur fonctionnement, soit par l'action directe de ces toxines, soit par l'action du sang vicié par les mêmes toxines. Généralement, cette altération cellulaire est passagère, car le poison microbien finit par s'éliminer ; les éléments nerveux peuvent revenir à leur état bio-chimique normal et leur fonctionnement peut reprendre sa régularité antérieure.

11 faut ajouter, d'ailleurs, que si la septicémie puerpérale engendre des troubles mentaux, elle ne suffit pas toujours à elle seule pour amener ce résultat ; dans beaucoup de cas, il faut un terrain de réceptivité favorisée par les tares acquises ou héréditaires et aussi par l'épuisement qui accompagne généralement l'état puerpéral. Dans tous les cas accompagnés ou non de facteurs prédisposants, la septicémie imprime aux troubles mentaux de la puerpéralité une physionomie spéciale.

Symptomatologie. — Au point de vue symptomatique, le délire de la septicémie puerpérale ressemble aux délires d'origine toxique, en particulier au delirium tremens et aux délires infectieux, comme ceux des typhiques, des pneumoniques, des érysipélateux. C'est la confusion hallucinatoire aiguë, qui paraît être ici comme ailleurs la conséquence directe de l'agent septique.

Le début est généralement brusque : la malade s'agite, perd entièrement la conscience. La mémoire disparait, la faculté de s'orienter est nulle, les sensations sont mal perçues, il y a des illusions et des hallucinations, le jugement n'existe pas. Cette dissociation de toutes les fonctions mentales évolue sur un fonds d'affaiblissement passager ou durable des facultés intellectuelles. Sur ce fonds viennent se greffer des accès d'excitation, de dépression ou même de stupeur. Symptomatiquement, le terme « confusion mentale » rend bien compte de ce désordre psychique.

A titre exceptionnel, le délire de la septicémie puerpérale peut débuter par une phase à forme délirante systématisée ^. Nous avons observé une

' G. Ballet. Les psychoses puerpérales. Médecine moderne, octobre et novembre 1892.

* Régis et Chevalier-Lavauré. Loc. cit.

^ Toulouse. Gaz. des Hôp., septembre 1893.

* Evrot. Essais de classification pathogénique des délires liés à la puerpéralité. Th. de Lyon, 1894.

" Roubinovitcli. Bull, el Mém. de la Soc. méd. des Hôp.. 1899. — /(/. et Ylaivianos. C. R. Congrès international de médecine, 1900, section de Psychiatrie. " 1-8 août 1901.

TROUBLES MENTAUX DANS LES INTOXICATIONS ETC

jeune femme de trente-deux ans atteinte pendant l'allaitement, de septicémie consécutive à un gros abcès du sein. Les troubles mentaux initiaux ont consiste', après une insomnie de plusieurs nuits, en un délire à apparence systématisée. Mais au bout du troisième jour, le délii'e a pris l'aspect de la confusion mentale aiguë, et six jours après, la malade mourut G. Ballet a vu des faits analogues.

Quand l'évolution du délire est rapide, quand l'état général prend une allure menaçante, les troubles mentaux de la septicémie puerpérale rappellent l'aspect du « délire aigu ».

Di.\GNosTic. — Ce sont naturellement les signes somatiques de l'infection septicémique d'origine utérine qui seuls peuvent mettre sur la voie du diagnostic.

Ajoutons que la septicégiie puerpérale peut se compliquer d'infections intestinale, rénale ou hépatique qui pourront donner lieu à leur tour à des troubles mentaux par auto-intoxication-.

Pronostic. — Le pronostic des troubles mentaux de la septicémie puerpérale est très réservé ; la guérison peut s'observer après un premier accès, mais après plusieurs grossesses accompagnées de troubles mentaux analogues, les malades peuvent tomber dans un affaiblissement intellectuel définitif.

Traitement. — Le traitement des troubles mentaux liés à la septicémie puerpérale doit viser tous les facteurs : septicémique, autotoxique, asthénique, auxquels ces troubles sont généralement dus. De là, nécessité du traitement local de toutes les plaies, des lavages antiseptiques vaginaux et utérins, de l'examen attentif des fonctions intestinales, rénales et hépatiques, de l'emploi des toniques rationnels contre l'éjDuisement et l'anémie (bains froids).

Il faut combattre la constipation par des lavements glycérinés, faire uriner atout prix, donner des purgatifs (calomel), utiliser les antiseptiques intestinaux, employer le régime lacté, qui donne le moins de déchets.

Lorsque la convalescence survient, les sels de fer, un régime alimentaire plus substantiel, l'hydrothérapie aideront efficacement à la guérison. «

Délire de la rage. — Les troubles mentaux observés au cours de la rage semblent manifestement liés à la septicémie bien plus qu'à la fièvre qui est généralement à peine accusée dans l'infection rabique.

Ces troubles mentaux apparaissent le plus souvent après les premiers symptômes indiquant une irritation de la moelle et du bulbe tels que : spasmes de la glotte, dysphagie, dyspnée, ptyalisme, dilatation des pupilles, exagération des réflexes.

Les modifications portent tout d'abord sur l'état cœnesthétique du malade qui devient inquiet, triste, peureux, anxieux même. Vient ensuite une cer-

' Roubinovitch. Congrès de Limoges, a^oxii i'è^i .

■ V. Ch. Troubles mentaux par auto-into.xication, p. 323.

DELIRES DES SEPTICEMIES

taine confusion dans les idées et les sensations. Les hallucinations ne sont pas rares. Elles sont le plus souvent de nature terrifiante et poussent le malade h se livrer à des actes de défense qui ne sont pas sans danger pour son entourage ou pour lui-même. Ces actes s'exagèrent en intensité sous l'influence de la camisole de force et d'autres moyens de coercition employés à tort en pareil cas. L'excitation hallucinatoire n'est pas continue chez le rahique : de temps en temps une éclaircie se produit, le malade retrouve la conscience parfaite de son état, se rend compte de la gravité de sa situation, prend même des dispositions en vue de sa fm qu'il croit prochaine.

Les accès d'excitation diminuent de fréquence et d'intensité avec les progrès mêmes de l'infection rahique : quand la paraplégie se déclare, une grande dépression se produit dans la sphère j^sychique. Vers la fin, la conscience s'ohnuhile totalement et le malade meurt au milieu des convulsions cloniques et toniques, de l'incontinence d'urine et de la respiration de Cheyne- Stokes.

Il est très probable que dans tous ces cas de délires temporaires des septicémies, il s'agit d'une atteinte de l'écorce cérébrale par les toxines ou les virus de ces affections, soit directement, soit indirectement, par l'intermédiaire des vaisseaux sanguins ou lymphatiques.

La connaissance de ces troubles mentaux transitoires est, comme nous l'avons déjà répété bien des fois, de la plus haute importance, surtout dans la clientèle des hôpitaux généraux : il s'agit, en effet, de ne pas commettre la grave erreur d'envoyer les malades atteints de ces troubles psychiques temporaires dans un asile d'aliénés, alors que leur place est à l'hôpital ; seulement, au lieu de laisser ces malades dans une salle, oîi ils troublent le repos de leurs camarades, il est indispensable d'aménager dans chaque hôpital un local spécial pour les y i^ecevoir et les traiter pendant les quelques jours que dure leur délire. Cette réforme est demandée par la Société médicale des hôpitaux de Paris qui la considère à juste titre comme tout à fait urgente ^

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' V. Bulletin de la Société' méd. des Hôpitaux. Séance du 18 janvier 1901.

TROUBLES MENTAUX DANS LES INTOXICATIONS ETC

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