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CHAPITRE V

CONFUSION MENTALE'

Par D. ANGLÂDE

Démence aiguë (Esquirol). — Stupidité, stupeur (Georget, Ferrus, Dagonet). — Confusion hallucinatoire (Delasiauve). — Torpeur cérébrale (Bail). — Hallucinatorischer Walmsinn (KrafFt-Ebing). — Amentia (Meynert-Serbsky). — Mania liallii/cinatoria (Mendel). — Acute confusional Insanity (ConoUy Norman). — Paranoia clissociativa (Ziehen).

DÉFiN'iTioN. — La confusion mentale est un syndrome qui, d'ordinaire, se développe primitivement sous l'influence des intoxications et des infections (confusion mentale priynilive) mais qui peut aussi compliquer, à titre de manifestation secondaire et accessoire, d'autres affections mentales (manie, épilepsie, délire alcoolique, affections cérébrales organiques).

Elle se caractérise essentiellement par la confusion des idées qui peut aller jusqu'à l'état de stupidité, par l'impossibilité de coordonner ces dernières et aussi d'associer les sensations de façon à réaliser une perception correcte et nette du monde extérieur; accessoirement sur ce fond constant d'impuissance cérébrale et de dissociation des idées, se développent d'autres troubles (réactions physiques, manifestations délirantes et hallucinatoires) dont la physionomie variable concourt à imprimer à la symptomatologie de la confusion mentale des aspects très différents les uns des autres.

« Les états de confusion mentale ne doivent pas être confondus avec les états maniaques ou mélancoliques auxquels ils ressemblent quelquefois par leur physionomie clinique extérieure : dans la manie, il y a suractivité des opérations cérébrales; dans la mélancolie, le trouble fondamental est d'ordre émotionnel, c'est la tristesse avec dépression et idées délirantes secondaires, hypochondriaques, de culpabilité ou de ruine; dans la confusion mentale, comme l'a fort bien dit Delasiauve, il y a torpeur intellectuelle, absence plus ou moins absolue d'idées; l'exercice de la pensée est entravé ou aboli. » (G. Ballet).

Historique. — La stupidité, qui n'est que le degré le plus accusé de la con-

* Bien que le syndrome confusion mentale puisse survenir en dehors de l'infection, au cours de certaines auto-intoxications par e.xemple, nous avons cru devoir le faire figurer à la suite des troubles mentaux d'origine toxi-infectieuse, car il reconnaît le plus ordinairement cette origine.

CONFUSION MENTALE

fusion mentale, était déjà connue des médecins égyptiens; an dire de Prosper Alpin'. Félix Plater- l'observa et la décrivit, sous les noms de Hébéludo, Mentis consternatio . Mais, l'histoire de la confusion mentale ne commence véritablement qu'avec notre siècle. Avant Pinel et Esquirol, la stupidité, comme d'ailleurs tous les états confusionnels , était rattachée à la mélancolie; PineP en fit une forme d'idiotisme; Esquirol'*, une sorte de démence aiguë. Ainsi que le fait justement remarquer Sauze^ « c'était une chose fâcheuse de « confondre, avec l'idiotisme et la démence, une maladie qui offre les plus « grandes chances de guérison )>. Tout au moins c'était un progrès de la différencier de la mélancolie. Georget" et Etoc Demazy^ assignèrent à la stupidité des caractères précis : la suspension des facultés cérébrales, la confusion des idées, l'obtusion de l'intelligence, et Ferrus la définit : « l'abolition ou plutôt la suppression rapide, apyrétique et curable de toutes les facultés cérébrales' ». Dès lors, la confusion mentale sembla avoir conquis droit de cité en pathologie mentale. Toutefois Baillarger', fit reculer la question. Il soutint que la stupidité est une forme aiguë de la mélancolie, et que l'intelligence n'est pas suspendue chez le stupide qui présenterait même un délire très actif. On s'en rapporta, au moins chez nous, à Baillarger, et la démence aiguë d'EsquiroI, la stupidité de Georget, disparurent bientôt des classifications.

Delasiauve'" toutefois protesta contre cette manièr-e de voir; le premier il décrivit la confusion mentale, qui comprenait la stupidité et la démence aiguë. Bien qu'il eût raison d'appeler l'attention sur un syndrome qui est certainement très différent de la mélancolie, il ne fut pas entendu. Les cas qu'il visait continuèrent à être rapportés pour le plus grand nombre à la lypémanie, et quelques-uns furent plus tard rangés dans le groupe complexe et un peu confus des folies de dégénérescence.

Mais tandis que les aliénistes français l'ejetaient de leurs classifications un syndrome qu'ils avaient été pourtant les premiers à décrire, la confusion mentale était admise à l'étranger.

En Allemagne, Griesinger^' prenait soin de distinguer la stupidité de la mélancolie avec stupeur. Et à sa suite, les auteurs décrivaient, sous des noms

* Prosper Alpin. De medicina jEgypi'torum. 1553. ' F. Plateri. Praxeos rnedicœ, 1736, liv. I, ch. 2.

' Ph. Pinel. Traité médico-philosophique sur ruliénalion mentale. An. IX, p. 1G8.

* Esquirol. Art. Démence du Dict. en GO vol. Paris, 1814, p. 292. Et Mal. ment., t. 11. p. 04.

' Sauze. De la stupidité, de sa nature psychologique et de son traitement. Th. de Paris, 1852.

" Georget. De la Folie. Paris, 1820, p. 115.

' Etoc Demazy. La stupidité considérée chez les aliénés.

* Ferrus. Leçons cliniques de Bicëtre. An. 1836-37-38. Gaz. des Hâpit.

" Baillarger. De l'état désigné chez les aliénés sous le nom de stupidité. An. méd psych., 1843, t. I, p. 76.

" Delasiauve. Du diagnostic différentiel de la Ivpémanie. An. méd. psych., 1851, t. III, p. 380.

" Griesinger. Traité des maladies mentales, 1865, p. 291.

TROUBLES MENTAUX DANS LES INTOXICATIONS ETC

divers sans doute suivant la modalité symptomatique qu'elle revêtait, mais décrivaient l'affection si nettement entrevue par Delasiauve; c'est ainsi que Kahlbaum^ désignait sous le nom de catalonie une forme de confusion compliquée de phénomènes catatoniques, que d'autres formes caractérisées par l'organisation d'un délire sur un fonds de confusion mentale devenaient VAciite Verrucklheit de Westphal- et VAcute paranoia de MendeP. C'est encore à la confusion mentale que se rapportent les types que Meynert'* et Mayser^ qualifiaient de Wahnsinn, que Wille^ et Kraepelin'' appelaient Acide Verwirtheit, Konrad' Acute Verworrenheit, Meynert', Amenlia.

Cette terminologie multiple et mal assise traduit les hésitations des observateurs en présence d'une affection mentale dont les manifestations varient d'un sujet à l'autre et, suivant les moments, chez le même sujet. Mais au fond ce qui rapproche VAcute Verrûcktheit de Westphal, de VAcute Verioirtheit de Kraepelin, de VAmentia de Meynert et même de la Delusional insanity des anglais'" c'est dans tous les cas un fonds commun de confusion mentale.

Ce fonds commun est précisément ce qui caractérise le type nosographique. Ainsi l'avait compris Delasiauve, ainsi l'a compris Chaslin qui a eu le mérite de rappeler chez nous l'attention sur la confusion mentale primitive. Le syndrome a retrouvé dans nos classifications la place qu'il aurait dû y garder et qu'ont contribué à lui rendre avec les travaux de Chaslin ceux de Séglas'^ de G. Ballet*^ de Régis'\ de Toulouse'^ de Marandon de Montyel'^; son autonomie est aujourd'hui généralement reconnue en Italie notamment, où l'on tend à substituer au terme à-'Amenza confusionale, emprunté à Meynert, celui de confusione mentale^', essentiellement français.

Il convient d'ajouter que si l'on ne conteste plus la personnalité du syn-

' Kahlbaum. DieKatatonie. Berlin, 1874. Et7?iferm. des Neurol. eMZié/i., 10 janvier 1899.

' Westphal. Allg. Zeilsch. f. Vsycli., vol. XXXIV, p. 252.

' Mendel. Eulenburg's Encyclopédie, die Paranoïa, novembre 1883.

*Meynert. Dieacuten hallucinatorischen Formen des Wahnsinns und ihr Verlauf. Allgem. Zeitsch. f. Psych., XXXVIII, p. 463.

° Mayser. Zum sogen. hallucinator. Wahnsinn. Allg. Zeit. f. Psy., XLII, 1.

• Wille. Die Lehre von der Verwirtheit. Arch. f. Psych., 1888. Bd., XLK, 2 heft.

' Kraepelin. Die acute Verwirtheit. Kliiiische psychi., t. II, 6» édit., 1899, p. 37.

' Konrad. Zur Lehre von der acuten hallucinator. Vervvorrenheit. Arch. f. Psy., XVI, 2. p. 522.

" Meynert. Leçons cliniques, p. 29 de la trad. ital. par Ott. Pieraccini et Clod. Bonfigli.

H. Tuke and Bucknill. A Manual of Psychological medicine, 4« édit. *' Chaslin. La confusion mentale primitive. Stupidité, démence aiguë, stupeur primitive. Paris, 1 vol. Asselin et Houzeau, 1893.

Séglas. Leçons cliniques, 1895, ô' et 7« leçons et communie, diverses. " G. Ballet. Psychoses puerpérales. Leçons cliniques. Doin, édit.. Paris, 1897. 6» et 7" leçons. — Communie, diverses. — Art. Conf . mentale. Traité de médecine, etc. " Régis. Manuel de méd. ment., 2» édit. et commun, diverses.

Toulouse. Psychoses post-influenziques et post-fébriles. La confusion mentale. Gaz. des Hop., 30 mai 1893.

Marandon de Montyel. La stupidité deGeorget. Gaz. hebd., avril 1897. Confusion ment, prim. et second. Gaz. des Hôp.,21 novembre, 2 et 7 décembre 1897.

" F. Del Greco. Sulle varie forme die Confusione mentale.// Manicomio moderno, 1897. p. 241, et 1898, p. 3 (180 p.).

CONFUSION MENTALE

drome on n'est pas d'accord quand il s'agit de lui assigner sa place dans la classification. Pour Schiile', il constitue une psychose des cerveaux « invalides », pour Kraepelin- une psychose d'épuisement {Erschopfungsirresein); Lewis ' le range dans les States of mental enfeeblement; tandis que Krafft- Ebing'* n'hésite pas à en faire une psychonévrose au même titre que la manie et la mélancolie. La vérité est peut être entre ces opinions extrêmes. Le confusionnel n'est, à nos yeux, ni un vésanique pur, ni un malade chez lequel il y aurait simple intoxication ou simple épuisement du cerveau : son affection, ainsi que nous essaierons de le montrer plus loin, tient à la fois de la psychonévrose et de l'infection cérébrale.

Étiologie.— La confusion mentale est une maladie de tous les âges. TreneP l'a observée chez une fillette de neuf ans; elle paraît plus fréquente de vingt à trente-cinq ans. Elle est plus commune chez la femme, sans doute parée que la puerpéralité lui fournit, nous le verrons, un apport étiologique considérable. ~"

La prédisposition fait rarement défaut. On s'est trop hâté, suivant nous, de la reléguer à l'arrière-plan et c'est avec raison, nous semble-t-il, que les auteurs italiens s'attachent à démontrer son importance. L'hérédité a été constatée par Ziehen^ iS fois sur 2S cas. Parmi les parents des confusionnels, on trouve des maniaques, des mélancoliques, des persécutés, des névrosés ou simplement des nerveux. On peut se convaincre, en lisant les observations de confusion mentale, que la nature de la tare héréditaire influe sur les allures de l'affection; notons le fait en passant, nous aurons à le rappeler. Si le terrain n'est pas préparé par l'hérédité, il l'est souvent par le passé du sujet lui-même : le rachitisme, les maladies graves de l'enfance ou de l'adolescence, par leur action débilitante sur le système nerveux, développent un état névropathique ou psychopathique éminemment favorable à l'éclosion de la maladie confusionnelle. A ces causes débilitantes, admises par Meynerf et presque tous les auteurs allemands, il faut ajouter les excès et les fatigues de toute nature, les préoccupations morales ou matérielles. En somme, le terrain sur lequel évolue la confusion mentale ne diffère, de celui des psychonévroses, que par la part plus restreinte qui y revient à l'hérédité.

En revanche, les causes occasionnelles sont toujours importantes. Une émotion violente, une frayeur vive peuvent déterminer la confusion mentale; de même les traumatismes, les opérations chirurgicales', etc. Ces causes,

' Schûle. Traité des maladies mentales, p. 198.

* Kraepelin. Klin. psy., p. 30 de la 6» édit., 1899.

' W. Bovan-Lowis. A Text-Book of mental diseases, etc. London, 1899, 2« édit., p. 2f20.

* Kralï't-Ebing. Traité clin, de psijch., 5» édit , 1897, trad, Laurent, p. 400.

' Trcnel. Confusion mentale primitive à forme sluporeuse chez une fillette de neuf ans. Normandie médicale, 1897 (2 fig. 12 p.).

° Ziehen. Yoy. Chaslin. La confusion ment, prim., etc., p. 197. ' Meynert. Loc. cit., p. 102. >

* Fenayrou. Relation d'un cas de confusion mentale post-opératoire. ÂJ-cfi. de Neurol., 1899, vol. VIII, n°46, p. 257.

TROUBLES MENTAUX DANS LES INTOXICATIONS ETC

banales toutefois, ne méritent guère de nous arrêter. II n'en est pas de même des auto-intoxications et des infections, qui jouent un rôle prépondérant dans la genèse du syndrome.

L'auto-intoxication provient assez souvent d'un désordre des fonctions gastro-intestinales. « Si l'on examine avec soin les malades, écrit Wagner^ on peut constater l'existence antérieure de troubles gastro-intestinaux, l'alternance de la diarrhée et de la constipation. » Cette constipation, devient une cause d'empoisonnement aigu, dont le mécanisme a été indiqué par Feyat-; un accès de confusion mentale peut en résulter : les observations d'Hutchinson^ de Séglas'', de Bridger», de Jacobson^ de Régis' en font foi.

L'intoxication de l'économie, quelle qu'en soit la source, se révèle parfois par l'accumulation de substances toxiques dans l'urine : dans un fait de G. Ballet^ celle-ci contenait une ptomaïne très toxique dont on ne peut dire à la vérité si elle a été la cause ou l'effet de la maladie. Nous ne savons pas davantage si les formes de confusion mentale qui s'observent à la suite des accidents éclamptiques sont rattachables à la présence de l'albumine dans les urines; Régis" se croit en droit d'affirmer qu'elles seraient dues à l'auto-intoxication productrice de l'éclampsie, sans pouvoir cependant préciser la nature de cette auto-intoxication. C'est à une pathogénie analogue, c'est-à-dire à l'empoisonnement de l'économie par l'accumulation de toxines fabriquées en excès ou insuffisamment éliminées qu'il faut rattacher les cas de confusion observés dans les maladies du foie (Charrin), dans les lésions du rein (Dieulafoy), à l'époque et sous l'influence de la ménopause (Beyer) ou chez les individus affectés d'eczéma chronique ou de psoriasis et chez lesquels les manifestations cutanées alternent ou coïncident avec les troubles mentaux. La confusion mentale résulte moins souvent des intoxications exogènes que des endogènes : cependant la psychose polynévritique alcoolique lui emprunte quelquefois sa physionomie.

Les infections tiennent une p\ace à part et de première importance dans l'étiologie de la « démence aiguë ». On l'observe au cours et à la suite de la fièvre typhoïde, tantôt bénigne et temporaire, plus souvent grave et durable sous forme de stupidité (Ritti Régis'-).

« Wagner. Psychoses reposant sur un fonds d'auto-intoxication gastro-intestinale [Wiener klin Woch., 1896).

' Feyat. Constipation cliez les aliénés et phénomènes toxiques qu'elle provoque. Th. de Lyon, 1890.

' Hutchinson. Folie aiguë résultant d'une constipation excessive. American Journ. of Insanity, 1886.

* Séglas. Congrès des aliénisles français de la Rochelle, 1893.

" Bridger. Délires résultant de l'accumulation intestinale. Brilish med. Journal, 1886.

• Jacobson. Sur les psychoses auto-toxiques. AUg. Zeilsch. fûrPsych., 1894, LI, p. 379. ' Régis. Auto-intoxications et délires. Extraitdes Archives cliniquesde Bordeaux, 1899, p. 36. ' G. Ballet. Loc. cit., et Ballet et Bordas. Gong. La Rochelle, p. 340.

" Régis. La psychose post-éclamptique. Rev. de Gynécol., et d'obstétr. Borde&u\,iS99,ç. 14.

Beyer. Arch fur Psychiatrie. B. XXIX, fasc. I, 1896. " Ritti. Dict. Encycl. des sciences méd.. Art. Stupidité, p. 465. " Régis. L'Encéphale, 1881 n» 3, p. 457.

CONFUSIONS MENTALES

Elle survient à la suite de la rougeole (Se'glas*) ; nous avons nous-mème observé re'cemment un cas de cet ordre.

On la rencontre après le chole'ra (Séglas^), et au cours de rinfluenza-'. Kalischer'' prétend en avoir vu un exemple chez une fillette de deux ans. La confusion mentale complique encore la variole, l'érysipèle, la pneumonie, la lèpre". En réalité elle semble susceptible de se développer sous l'influence de toutes les maladies infectieuses.

Elle constitue notamment l'une des formes que revêtent le plus communément les psychoses dites puerpérales, quand celles-ci se rattachent à une infection d'origine utérine (Olshausen, Lallier).

Il convient de rapprocher de ces dernières, bien que sa pathogénie soit différente, la confusion mentale qui, au cours de la période de lactation, peut résulter de la débilitation de l'organisme, lorsque l'allaitement a lieu dans des conditions hygiéniques défectueuses (G. Ballet).

L'importance des causes occasionnelles et particulièrement des causes toxi-infectieuses, dans la genèse delà démence aiguë, distingue cette dernière des autres psychoses, particulièrement des psychoses dites de dégénérescence. C'est ce que Serbsky a voulu exprimer en affirmant qu'elle appartient à la pathologie interne presqu'autant qu'à la pathologie mentale, au moins par son êtiologie et sa nature.

Ce n'est pas à dire toutefois que le terx'ain, même en fait de confusion mentale, ne joue pas son rôle. Pour que les toxines aillent de préférence impressionner le cerveau, il faut que du côté de cet organe la prédisposition crée une susceptibilité spéciale qui d'ailleurs ne se traduit pas, chez tous les malades, de la même façon. C'est certainement grâce en partie au tempérament particulier de chacun (peculiare temperamento de del Greco) que le syndrome revêt tantôt la forme de délire hallucinatoire, tantôt celle de stupidité. En pathologie mentale, le cerveau n'est jamais un organe simplement passif.

Symptômes. — S'il est vrai que le syndrome que nous désignons en France sous le nom de confusion mentale, correspond à des formes morbides en apparence très distinctes les unes des autres comme la stupidité de Georget et la mania hallucinatoria de Mendel, il faut s'attendre à voir le confusionnel se présenter sous des aspects très différents. De fait, au premier abord, rien ne ressemble moins à la forme stupide de la confusion mentale que la forme hallucinatoire aiguë, par exemple. S'il en est ainsi, nous ne saurions mieux faire que de décrire d'abord les types placés aux extrémités de la série,

' Séglas. Rougeole, infection secondaire, confusion mentale pseudo-méningiLique. Presse médicale, i" mai 1897, n» 35, p. 193.

' Séglas. Un cas de folie post-cholérique à forme de confusion ment, primitive. méd. psch., mai-juin 1893. p. 376.

^ Toulouse. Psychoses post-influenziqucs. Gaz. des Hôp., 30 mai 1893.

* Kalischer.Un cas do psychose consécutive à l'influenza chez un enfant du premier âge. Arch. f. l'sych.. t. XXIX, f. 1, 1896.

^ Meschede (Kônigsberg). Sur les troubles trophiques dans la lèpre. Communication au Congrès de Moscou, 19 au 2S aoiit 1897.

quitte à indiquer ensuite, ceux qui relient par une gradation progressive ces formes extrêmes.

Le confusionnel stupide semble anéanti : la physionomie a perdu toute expression; le regard, mobile ou vague ne peut se fixer sur un objet; le malade demeure étranger à ce qui se fait autour de lui; il ne parle pas et, si on l'interroge, on voit qu'il fait des efforts pour élaborer une réponse : efforts le plus souvent stériles, car le malade n'arrive qu'à répéter le dernier mot ou la dernière phrase de la question. S'il fait une réponse, elle est lente, ânonnée comme celle d'un enfant paresseux, inexacte et marquée au coin de la déchéance mentale. Les souvenirs sont confus. Le malade ne sait ni son âge, ni où il est, ni ce qu'il fait d'habitude ; il ignore s'il est marié, père de famille, etc. En l'aidant à rassembler ses idées, on a l'impression qu'il est plein de bonne volonté mais impuissant. Il ne peut évidemment penser, il ne peut répondre, il ne peut pas non plus délirer. « Le stupide, disait Delasiauve', ne manque pas de bon vouloir. En présence de l'interlocuteur, il semble prêter quelque attention à ses pai'oles, mais sa réponse avorte. » D'ordinaire très docile, le stupide se laisse conduire comme un enfant sans opposer de résistance. Il y a loin de cette docilité à l'obstination du mélancolique; fait important, nous le verrons, au point de vue du diagnostic.

L'impuissance physique du confusionnel n'est pas moindre que son impuissance morale. Il s'affaisse sur lui-même par suite d'une sorte de relâchement musculaire généralisé. Les muscles de la face ont perdu toute expression : l'orbiculaire des lèvres relâché laisse écouler la salive; les membres supérieurs retombent le long du corps ; la station debout est pénible ou même difficile.

Cette hypotonie musculaire ne se rencontre que dans les formes franchement stupides : dans les autres, il peut y avoir, au contraire, de l'hypertonie, ou comme on dit plus communément, de la catatonie (fig. 30). Le défaut de tonicité musculaire s'étend aux muscles de la vie organique ; il explique le gâtisme, si fréquent dans la stupidité.

La sensibilité est difficile à explorer ; on ne constate pas d'ordinaire de troubles profonds mais une sorte d'obtusion générale plus ou moins accusée.

On a noté l'exagération des réflexes tendineux (Séglas), l'ophtalmoplégie interne (Anglade), l'inégalité pupillaire (Séglas ^ Régis ^).

Les grandes fonctions organiques sont troublées : le cœur bat faiblement; il y a des désordres vaso-moteurs, des troubles trophiques (eschares, éruptions, ulcérations, gangrène des extrémités). L'état du sang n'a pas été étudié ; dans une observation de démence aiguë cependant, Lewis* a signalé la diminution de l'hémoglobine.

Du côté des fonctions digestives, il faut noter un appétit capricieux, alter-

Delasiauve. Loc. cit., p. 387.

' Séglas. Leç. clin., p. 171.

' Régis. Auto-intoxic . el délires, 1899, p. 45. * Lewis. Loc. cit., p. 189.

CONFUSION MENTALE

nativement excessif ou nul : le malade se montre glouton un jour et refuse de s'alimenter le lendemain. Les digestions sont pénibles ; il y a tour à tour de la constipation et de la diarrhe'e.

Si l'on se rappelle ce que nous avons dit des qualités du suc gastrique dans la mélancolie, et si l'on se souvient que les recherches des auteurs ont porté sur les états dépressifs en général, on pensera que sans doute les résultats obtenus se rapportent pour une part à la confusion mentale ; mais on n'aura à cet égard de données précises que le jour où l'on s'attachera avec plus de rigueur que par le passé à préciser les caractères cliniques des affections qui donnent lieu aux expériences. Nous devons faire les mêmes remarques au sujet des recherches relatives à l'urine et à la sueur. Toutefois la toxicité des urines a été directement recherchée dans la confusion mentale par Ballet et Roubinovitch * : le coefficient uro-toxiquc a toujours été très élevé ; dans un cas, il était exactement de 0,692. Outre l'hypertoxicité, les urines des confusionnels présentent des variations dans la proportion des éléments normaux^; de plus on peut y rencontrer de l'albumine, du sucre, de l'urobiline ^, de l'indican du scatol ^ ; G. Ballet a signalé, dans un cas, la présence d'une ptomaïne très toxique. On n'est que très insuffisamment renseigné sur les modifications que subissent les autres sécrétions : la salive, la sueur, les larmes, etc.

La confusion mentale, qui revêt souvent, comme nous venons de le montrer, la physionomie de la stupidité, peut aussi se présenter sous d'autres formes à l'autre extrémité de la série; au lieu d'être inerte et comme anéanti, le malade est un délirant halluciné, capable même d'ébaucher une systématisation délirante; ses idées fausses sont le plus souvent de natui^e triste : tantôt à caractère hypochondriaque et de négation comme chez la malade de Séglas', à qui « on avait substitué des ossements de femme de chambre » et qui s'égratignait le cou « pour se faire un signe de reconnaissance », tantôt h. caractère d'idées de damnation, de culpabilité, de ruine; d'autres foison a affaire à des idées de persécution, et plus rarement à des idées de grandeur. Le délire, quelle que soit sa physionomie, procède par bouffées ; il éclate brusquement, passe de même ou se transforme, puis reparaît ; s'il y a apparence de systématisation, celle-ci n'est jamais que très imparfaite. Les préoccupations et les idées fausses revêtent souvent le caractère professionnel : Régis * a publié l'observation d'un malade, emballeur de son métier, qui mimait tous les gestes d'un homme préparant un paquet. Le délire est en somme un délire de rêve, sans tenue, sans consistance, mobile comme les hallucinations qui l'ali-

' Ballet et Roubinovitch. Coniribut. à l'étude des auto-intoxications dansles mal. ment. Coiirjrès de la Rochelle, 1893, p. 310.

-. Séglas. Des auto-intoxications dans les mal. ment. Congrès de la Rochelle, 1893, p. 357.

*, °. Régis. Auto-intoxicalions el délires, lS9'i, p. 40.

• G. Ballet. Soc. méd. des hôp. de Paris. 2 juin 1893. ' Séglas. Leç. clin., p. 161.

* Régis. Loc. cit., p. 43.

TROUBLES MENTAUX DANS LES INTOXICATIONS ETC

mentent. Les plus fréquentes parmi celles-ci sont les hallucinations de l'ouïe, et de la vue. Elles sont terrifiantes « kaléidoscopiques », c'est-à-dire changeantes et fugaces. Ces caractères sont ceux qu'affectent d'ordinaire les hallucinations d'origine toxique. Au surplus, la physionomie du délire et des hallucinations peut varier à l'infini : il n'est guère de conception délirante qui ne se puisse rencontrer dans la démence aiguë, au moins d'une façon épisodique. Mais ces conceptions quelles qu'elles soient n'ont jamais de fixité, car la fixité est imcompatible avec le trouble qui constitue l'essence même du syndrome, la confusion mentale. Celle-ci, qui est le symptôme constant et dominant de l'affection, se traduit par le chaos des idées, par la difficulté de les associer, par l'impossibilité où est la mémoire de fixer et d'évoquer

les souvenirs, surtout ceux des faits récents ; par la perte de la notion juste du temps et des lieux.

Entre les deux modalités extrêmes dont nous venons d'esquisser le tableau, il y en a d'intermédiaires ; ce sont même celles qui s'observent le plus communément. On peut supposer tous les degi'és et toutes les combinaisons qui peuvent résulter de l'association d'un degré plus ou moins accusé de stupidité à des troubles délirants plus ou moins caractérisés et de la succession ou de l'alternance de ces états.

Le confusionnel dont la figure 30 reproduit une des physionomies, a été tour à tour persécuté, mégalomane ; maniaque très surexcité, puis stùpide, avec des phénomènes catatoniques constants ; il est actuellement expansif et Fig. 30. - Confusion mentale avec cata- satisfait ; mais la confusion des idées tonie (collection de D. Anglade). est demeurée profonde quelles qu'aient

été les allures et l'aspect du malade.

Les réactions physiques dans les cas analogues, se modifient avec l'état mental : dès que la stupidité n'est plus complète, l'hypertonie musculaire apparaît; on observe de la catalepsie, des contractures; ou bien des parésies ; parfois de l'embarras de la parole résultant du tremblement des muscles de la langue. Il y a de l'hyperesthésie sensitivo-sensorielle ou quelquefois de l'obtusion de la sensibilité ^

C'est dans les formes où le délire revêt une certaine acuité que les troubles organiques sont le plus accusés : alors la langue est saburrale, l'alimentation devient difficile, les éliminations sont insuffisantes. La température assez

' Chaslin. Loc. cit., p. 102.

CONFUSION MENTALE

souvent s'élève ; la dénutrition, quelquefois rapide, peut aboutir à la cachexie.

Les actes du confusionnel varient avec la physionomie de l'état mental. Le stupide, ordinairement inerte, est le plus souvent sans réactions : immobile sur sa chaise ou au lit, il rappelle le mélancolique affecté de stupeur. Quelquefois il sort transitoirement de sa torpeur, a des impulsions ou s'agite sous l'influence des hallucinations qui s'imposent à son cerveau. Le confusionnel délirant a au contraire des crises d'agitation plus ou moins violentes, en rapport avec la vivacité et la nature de son délire, transitoires et modifiables comme celui-ci. En tout cas, les actes ne sont jamais coordonnés, suivis, prémédités comme peuvent l'être ceux des délirants systématisés ; la conduite du malade, comme sa pensée, porte le cachet de la confusion mentale dont il est atteint.

Formes cliniques. — Il est bien entendu qu'il ne s'agit ici que de la confusion mentale primitive, h. l'exclusion des états confusionnels secondaires qui peuvent se montrer à la suite ou au cours d'autres psychoses.

D'après ce que nous avons vu, elle se présente sous deux formes principales : la stupidité qu'on appelle encore confusion mentale asthénique et le délire hallucinatoire aigu, ou confusion mentale délirante hallucinatoire. A la confusion asthénique corres])ondent Vasthenische Verioirtheit de Kraepelin^ Y Amentia confusionnel ou stuporosaAa Meynert -, la depressiver Wahminn de Krafft-Ebing^ La confusion mentale hallucinatoire aiguë est, à peu de chose près, V hallucinatorische VeiTûcktheit de Westphal'*, V hallucinatorische Verioirtheit, Vamentia deliriosa de Meynert", V hallucinatorische Venoorrenheit de Konrad ® et de Kraepelin etc. Ces deux grandes variétés doivent être subdivisées. La confusion mentale asthénique présente des degrés : la torpeur cérébrale décrite par Bail « en est une forme légère ; la démence aiguë et la stupidité en constituent au contraire les modalités les plus accusées. Dans la confusion hallucinatoire avec délire, on voit tantôt prédominer le délire mélancolique, tantôt alterner des réactions mélancoliques et des réactions maniaques, tantôt enfin se manifester une sorte de systématisation délirante ; aussi y a-t-il lieu d'admettre une confusion délirante hallucinatoire à forme dépressive, une confusion mentale à double forme et une confusion mentale avec délire systématisé. Le tableau suivant résume ces différentes subdivisions.

' Kraepelin. Klin. pysch., 1899, p. 39.

- Meynert. Leç. clin., p. 29 de la trad. ital.

' Krafît-Ebing, cité par Roubinovitch. Variétés cliniques de la folie en France et en Allemarjne, 1896, p. 93.

* Westphal. Allg. Zeitsch.. t. XXXIV. p. 253. ' Meynert. Leç. clin., p. 55 de la trad. ital. " Konrad. Loc. cit.

' Kraepelin. Klin. psycli., 1899, p. 40.

" Bail. Do la torpeur cérébrale. L'Encéphale, n» 3, 1881, p. 369.

TROUBLES MENTAUX DAiNS LES INTOXICATIONS ETC.

Confusion mentale asthénique,

torpeur céi'ébrale.

stupidité, démence aiguë.

dépressive.

Confusion mentale délirante hallucinatoire. . . ] à double forme.

' avec délire systématisé.

Un mot sui^ chacune de ces variétés. Dans la torpeur cérébrale, il s'agit d'un « état de prostration mentale qui semble abolir momentanément les facultés. La mémoire est affaiblie, le jugement indécis, la volonté hésitante^ ».

Dans la stupidité, nous l'avons vu, la confusion mentale est absolue : le malade ne pense plus ; il est incapable de paiier ou d'agir. La démence aiguë ressemble à la stupidité, et Esquirol-I'en rapprochait dans sa description. En réalité, l'inertie morale et physique est moins stable, dans la démence aiguë, que chez le stupide. On y peut observer des poussées d'agitation, des impulsions. La démence aiguë est surtout une affection de l'adolescence et de la puberté.

Le délire confusionnel hallucinatoire est le plus souvent à physionomie mélancolique ; il s'accompagne de dépression mentale ; si cette forme est la plus commune c'est d'ordinaire aussi la moins grave. D'autres fois la dépression alterne avec l'excitation ; le délire et les hallucinations subissent des transformations correspondantes ; on a affaire à la confusion mentale à double forme, cyclique ou périodique de Del Greco ^ C'est dans ce cas surtout que s'obsei"vent les contractures musculaires, les catalepsies partielles. L'évolution en est longue, le pronostic grave.

La confusion mentale avec délire systématisé ressemble d'assez près à certains délires observés chez les débiles : la nosographie exige qu'on ne confonde pas des types qui, par leur origine, leur étiologie, leur évolution, doivent rester distincts. En fait, la confusion mentale est un trouble accidentel, acquis, que les anamnestiques permettent de distinguer de l'insuffisance cérébrale due à une tare oi'iginelle défectueuse. Le délire qui l'accompagne apparaît souvent brusquement, tente de s'organiser, puis s'efface spontanément pour faire place à un autre. Les symptômes physiques ont fréquemment ici une réelle importance. On peut observer de la fièvre, de l'amaigrissement et tous les signes de la dénutrition.

Le délire de collapsus (collaps-delirium de Kraepelin) dont il a été précédemment parlé, se rapproche, par sa physionomie, des délires confusionnels.

Évolution. Pronostic. — La confusion mentale s'annonce quelquefois par des symptômes prémonitoires : insomnie, céphalalgie, irritabilité, paresse cérébrale. Plus souvent, elle débute soudainement par de l'agitation, par une

' Bail. Loc. cit., p. 369.

° Esquirol. Mal. ment., t, II, p. 259.

' Del Greco, Loc. cit., p. 117.

CONFUSION MENTALE

poussée de délire, ou par de la stupeur. Sa marche est très variable : tel accès de confusion avec agitation motrice cesse brusquement comme il avait débuté, après quelques jours ou quelques semaines ; tel autre, à forme stupide, dure des mois ou même des années, puis guérit; quelques-uns prennent les allures d'une maladie r-émittente et périodique et, après une longue série d'accès maniaques et de crises de stupidité, aboutissent à la démence. Ces formes périodiques et alternantes, qui ne sont pas les plus rares, sont les moins curables : le malade que représente la figure 30 est dans notre service depuis près de quatre ans; il se montre alternativement expansif, délirant ou stupide et ne semble pas s'acheminer vers la guérison.

Il est à remarquer que les formes les plus fixes dans leur symptomatologie sont aussi celles qui ont le plus de tendance à guérir. Etoc, Delasiauve, Sauze l'avaient constaté pour la stupidité. Quand la terminaison doit être"favorable, les symptômes disparaissent tout à coup ou peu à peu. Une amélioration progressive avec oscillations conduit à une guérison plus complète, qui d'ailleurs, au dire de quelques auteurs, ne serait jamais absolue. L'exercice intellectuel, dit Séglas, reste difficile; l'attention demeure faible. Quelques sujets sont frappés d'amnésie rétro-antérograde ou d'amnésie continue

Somme toute, le pronostic de la confusion mentale est sérieux, parce qu'un certain nombre de ses formes n'ont aucune tendance à guérir et que celles qui guérissent peuvent laisser après elles des troubles encore appréciables. Le pronostic, d'ailleurs, varie avec chaque variété : la stupidité est longue à guérir mais guérit, le collaps-delirium guérit aussi et quelquefois très rapidement. La confusion mentale hallucinatoire est d'autant plus curable que sa physionomie change moins souvent. Il faut tenir grand compte de l'état physique ; toutes choses égales d'ailleurs, le pronostic est d'autant plus favorable que l'état général reste meilleur.

Di.\GNosTiG. — La confusion mentale se caractérise cliniquement plutôt par l'ensemble des symptômes qui la constituent que par la valeur pathognomonique de ces symptômes pris isolément. Chacun des troubles qu'on y observe peut en effet se rencontrer dans d'autres affections psychiques : la stupeur, par exemple, se voit dans la mélancolie, dans la folie à double forme, dans la paralysie générale ; les délires hallucinatoires se montrent au cours des psychonévroses et surtout dans la parano'ia; le symptôme confusion mentale luimême peut compliquer la manie, la mélancolie, même certaines formes de délires systématisés; on le rencontre quelquefois dans l'hystérie ou l'épilepsie.

De là des difficultés de diagnostic qu'il est aisé de prévoir et qu'on ne peut résoudre que par une connaissance complète des états confusionnels secondaires.

Certains de ces états sont faciles à distinguer de la confusion mentale primitive : c'est le cas de l'amnésie et de la dissociation de la personnalité qui

' Séglas. Leç. clin., p. 191. Paris. Asselin, 1895.

TROUBLES MENTAUX DANS LES INTOXICATIONS ETC

s'observent dans l'hystérie ou de l'obtusion mentale qui succède aux crises épileptiques. Cette dernière ne mérite guère le nom qu'on lui a donné, de confusion mentale post-épileptique '■.

Il en est de même des états mentaux qui surviennent sous l'influence de quelques intoxications, l'alcoolisme ou l.e saturnisme par exemple, au cours des tumeurs cérébrales ^ de la méningite', du diabète, du brigthisme. Au contraire, certains états confusionnels pourraient prêter à des erreurs de diagnostic : tels sont ceux qui s'observent dans la démence précoce et dans les démences acquises, au cours des psychonévroses et de la paranoïa, dans la paralysie générale.

Il n'est pas rare, comme l'observe Kraepelin de voir la démence précoce débuter par un stade hallucinatoire. En ce cas se trouve réalisée une symptomatologie très analogue à celle de la confusion mentale avec hallucinations. L'âge des malades constitue déjà un premier élément de diagnostic ; d'une valeur très relative à la vérité, puisque la confusion mentale primitive peut aussi survenir dans l'adolescence. Le mieux, si l'on est embarrassé, est d'attendre, selon le sage conseil de Chaslin % « la disparition des phénomènes tumultueux ». Dans la démence acquise, la déchéance cérébrale ressemble à celle de la confusion mentale et le diagnostic présente parfois, au moins momentanément, de réelles difficultés. Hannion ^ a justement insisté sur les nuances qui permettent de distinguer le dément du confusionnel : le premier ne fait aucun effort pour répondre aux questions, tandis que le second a plus de bon vouloir ; mais les réponses de l'un et de l'autre sont également inexactes, absurdes, incohérentes. Le faciès et l'état physique, en général satisfaisants dans la démence, sont d'ordinaire altérés dans la confusion mentale. Mais il faut avouer, avec Chaslin, que souvent les différences se sentent « mieux qu'elles ne s'expriment ' ».

Le maniaque ressemble parfois au malade affecté de confusion délirante hallucinatoire : il est incohérent et mobile dans ses idées et ses actes ; mais sa physionomie, contrairement à celle du second, reste expressive; son regard est animé ; on est sûr qu'il pense et, si l'on parvient à fixer son attention, on peut vérifier l'intégrité de sa mémoire.

La mélancolie simple a quelques points de ressemblance avec la torpeur cérébrale : mais la dépression douloureuse et la propension au suicide avec intégrité de la conscience suffisent à l'en distinguer.

La stupeur mélancolique a été longtemps confondue avec la stupidité con-

' Dide. Confusion ment, post-épilept., et post-éclampt. Tribune médicale, 27 avril 1898, p. 324.

* Anglade. Sarcome angiolithique de la dure-mère chez une aliénée. Soc. de méd. de Toulouse, décembre 1898.

' Meynert. Leç. clin., p. 97 de la trad. ital. ■* Kraepelin. Klin. psych., 1889, p. 148.

• Chaslin. Lo conf. ment., etc., p. 177.

" Hannion. Delà confusion mentale. Th. de Paris, 1894. ' Chaslin. Lac. cit., p. 176.

CONFUSION MENTALE

fusionnelle et cette erreur clinique a duré depuis Baillarger jusqu'à nos jours. Ces deux affections, malgré quelques ressemblances, sont cependant très distinctes l'une de l'autre, comme l'a très bien montré Delasiauve. « Le mélancolique, en proie à un chagrin amer, à un désespoir profond, à une terreur excessive, réfléchit, dans son langage, dans ses résistances, cet état d'âme. Les facultés générales ne sont pas détruites, la concentration énergique des sentiments en modifie ou en suspend seulement l'exercice. On doit se faire une tout autre opinion de la stupidité. Parce mot, l'esprit doit se représenter une torpeur intellectuelle, une absence, plus ou moins absolue d'idées, l'exercice de la pensée aboli ou entravé, une disposition, enfin, pareille à celle dont chacun de nous peut se surprendre atteint dans certains moments où les fonctions cérébrales sont inertes, comme paralysées*. »

Dans la mélancolie avec délire général, les conceptions délirantes seules sont confuses ; la douleur morale persiste et la mémoire est intacte. Cette douleur morale et cette intégi'ité de la mémoire ne se rencontrent jamais dans la confusion mentale hallucinatoire dépressive.

Le délire mélancolique partiel se reconnaît comme se reconnaissent tous les délires systématisés, en général. Mais ici, nous touchons au point le plus délicat du diagnostic de la confusion mentale. Étant donné qu'un délire mélan- ' colique peut se systématiser au cours et à la suite d'une mélancolie, qu'il existe des formes de paranoïa aiguë ou délire systématisé aigu {acule Verrucktheit de Westphal), que cette paranoïa aiguë peut se compliquer de confusion mentale- et qu'aussi la confusion mentale peut présenter des symptômes paranoïens, comment reconnaître les cas dans lesquels il s'agit seulement de confusion mentale avec délire systématisé? Le délire mélancolique se systématise sur un fonds de dépression et non de conlïïsion mentale ; quant à la paranoïa aiguëTéïf'mettant à part quelques formes qui ressortissent légitimement à la confusion mentale primitive^, la systématisation délirante y re pose sur une mentalité indemne de confusion et d'alfaiblissement ; d'autre part, les idées délirantes de la confusion mentale, en raison de la déchéance des facultés intellectuelles qui la caractérise, ne parviennent jamais, nous l'avons vu, qu'à une systématisation rudimentaire. De simples bouffées délirantes s'observent bien dans les délires de la dégénérescence, mais les dégénérés les plus tarés physiquement ou mentalement conservent la notion de temps et de lieu ; à travers le polymorphisme délirant, on retrouve les traces d'une activité intellectuelle qui fait totalement défaut au confusionnel.

La démence paralytique, comme toutes les démences, ressemble plus ou moins à la confusion mentale ; d'autre part, au cours de la paralysie générale, on peut voir apparaître, d'une façon plus ou moins épisodique, des états de confusion ; de là, on le conçoit, certaines difficultés de diagnostic. Mais le

' Delasiauve. Diagnostic différentiel de la lypémanie. Ann. méd. psych., 1851. p. 384.

* Krause (Gœltingue). Ueber Zustande von Verwirrlheit und Aufregung oder Stupor im Beginne und Veilaufe der cliionischon Paranoïa. Monastssch. f. Psych. u. XeuroL, vol. I, o« cah., p. 359, mai 1897.

' Séglas. Paranoïa aiguë, in Leç. clin., p. 383.

paralytique est en général moins désorienté que le confus; il reconnaît les personnes, leur parle sans effort et fait part avec béatitude de ses idées délirantes; le confusionnel est plus monotone, plus indécis. Sa désorientation est plus complète ; à la vérité la distinction devient particulièrement délicate quand on a affaire au i^aralytique stupide. Mais les anamnestiques, et surtout la constatation des signes physiques aideront au diagnostic : l'embarras de la parole du paralytique ne ressemble pas à l'ànonnement du confusionnel; les tremblements musculaires, les troubles de la réflectivité oculaire, etc., ceux de l'écriture sont caractéristiques. Toutefois il faut savoir que ces signes physiques eux-mêmes peuvent exister atténués dans certaines formes de confusion mentale avec méningisme.

Psychologie et anatomie pathologiques. — Le cerveau normal perçoit des sensations internes ou externes, les emmagasine à l'état de souvenirs, les associe pour en constituer des idées, les compare dans le temps et dans l'espace et arrive ainsi à formuler des jugements ; sous leur influence, il commande des mouvements qui leur sont adéquats.

Toutes ces opérations sont entravées dans la confusion mentale : les perceptions externes ou internes ne se font plus ou se font mal ; les sensations présentes ne se fixent plus dans l'esprit; les sensations passées sont difficilement et irrégulièrement ravivées, la comparaison et l'association des unes aux autres est entravée : d'oii perte de la notion du temps, des lieux, désorientation. Le malade ne comprend plus que très mal ce qu'il voit, ce qu'il entend, à plus forte raison, ce qu'il lit : d'où son indifférence profonde. Il cherche ses mots, comme un aphasique et Meynert^ a très justement décrit une confusion mentale pseudo-aphasique (pseudaphasische Verwirtheit) ; comme dans l'aphasie, le malade ne peut construire les phrases ; celles qui lui viennent aux lèvres sont décousues, incohérentes; il en apprécie mal la signification. Donc, obtusion de la mémoire, absence de coordination des idées, difficulté de fixer l'attention qui n'est plus régulièrement sollicitée, faiblesse, instabilité ou même suppression de la volonté, telle est la psychologie pathologique du confus. Il convient d'y joindre l'arrêt des impulsions motrices et des inhibitions sympathiques. Ces troubles sont particulièrement appréciables et nets dans les formes avec stupidité.

Ils ne sont pas inconciliables avec ceux qui caractérisent les formes délirantes et hallucinatoires. Sans doute, les apparences dans ces cas dénoncent plutôt une hyperesthésie sensitivo-sensorielle : les réponses sont brèves mais promptes et quelquefois exactes; le délire, très actif, rappelle tantôt celui des maniaques, tantôt celui des mélancoliques ou des paranoïens; les hallucinations sont intenses, mais, en réalité, pas plus dans ces formes que dans celles avec stupidité, il ne peut être question de suractivité cérébrale; il s'agit plutôt d'un désordre dans les associations mentales tenant à l'affaiblissement des fonctions vives du cerveau et à la prédominance de l'automatisme cérébral.

' Meynert. Leç. de psych., p. 61 de la trad. ital.

CONFUSION MENTALE

Le délire des confusionnels, a-t-on dit très justement, est un délire de rêve ; ils rêvent comme les hystériques et, d'après P. Janet', la tendance à rêver est une des manifestations les plus habituelles de l'automatisme intellectuel. C'est, au fond, ce qu'a pensé Meynert - lorsqu'il a dit que, dans Vhallucinatorische amentia, quelques centres sommeillent, tandis que les autres sont éveillés. C'est la volonté, la conscience, la mémoire, l'attention qui sont endormies ; les centres psycho-moteurs fonctionnent sans ordre et sans mesure. Les muscles se contracturent ; on observe tour à tour de l'agitation, de l'anxiété, des impulsions.

Mais quelle est la condition organique de ces troubles élémentaires et de l'ensemble des symptômes auxquels ils donnent naissance? Les circonstances dans lesquelles survient le plus habituellement la confusion mentale, c'est-àdire les infections ou les intoxications, particulièrement celles d'origine interne, autorisent à penser à priori que l'entrave au fonctionnement des neurones corticaux, dont la psychologie pathologique révèle le trouble, résulte d'une nutrition défectueuse de ces neurones, par un sang et une lymphe altérés dans leur composition ; mais la vérification d'une pareille perturbation nutritive échappe à nos moyens d'investigation. Nous n'en pouvons affirmer la réalité que si le trouble a été assez intense et prolongé pour amener une modification structurale des éléments nerveux microscopiquement constatable. Or il n'est pas douteux que le syndrome confusion mentale puisse évoluer sans laisser à sa suite d'altérations des neurones appréciables au moins avec le secours des techniques dont nous disposons actuellement (G. Ballet). Mais il n'en est pas toujours ainsi, et les cas dans lesquels on a trouvé des lésions indiquent assez nettement que les substances toxiques, quelqu'en soit l'origine et la nature, n'arrivent à déterminer le syndrome confusion qu'en actionnant les cellules de l'écorce. Au degré le plus léger, il semble qu'on puisse n'avoir affaire qu'à un trouble fonctionnel transitoire et promptement curable ; aux degrés plus avancés au contraire, la structure de la cellule a souffert et la lésion qui en résulte est durable, peut-être même quelquefois indélébile. Dans cette variété de confusion mentale qui accompagne la polynévrite et qu'on désigne avec Korsakow sous le nom de psychose polynévritique, G. Ballet"' a relevé des altérations indéniables des cellules de l'écorce grise du cerveau : tuméfaction et déformation de ces cellules, chromatolyse centrale, migration nucléaire.

Traitement. — Les malades affectés de confusion mentale peuvent-ils être traités chez eux ou doivent-ils être transportés à la maison de santé, à l'asile?

' P. Janet. État mental des liijstér'iques . Les slifjmates mentaux. Bibl. Charcot-Dobovo, p. 210.

° Meynert. Loc. cit., p. 33 de la trad. ital.

^ G. Ballet. Lésions des cellules de l'écorce cérébrale dans certaines formes de confusion mentale (psychose polynévritique). Acad. de méd.. 28 juin 1898. Semaine médicale, 1808. n° 35, p. 284. Et Anatomie pathologique de la psychose polynévritique et de certaines formes de confus, ment, primitive. G. Ballet et M. Faure. Presse médicale, 1898, n" 98, p. 317. M. Faure. Commun, au congrès intern, de méd., 1900.

372 TROUBLES MENTAUX DANS LES INTOXICATIONS ETC

A cette question préjudicielle, on ne saurait répondre par une formule applicable à tous les cas.

Lorsqu'on se trouve en présence d'un sujet qui réagit à la façon d'un maniaque ou d'un persécuté, l'isolement immédiat s'impose ; mais il en est autrement quand on a affaire aux formes asthéniques de la confusion mentale. Dans ce cas, le malade peut être soigné chez lui ; la maison de santé a même l'inconvénient d'accroître et de prolonger la désorientation sur laquelle nous avons insisté et qui constitue l'un des troubles les plus marquants dans ces variétés de l'affection. En tout cas, si l'agitation du patient rendait l'internement nécessaire, il ne faudrait pas le maintenir au-delà du début de la convalescence. Chez lui, entouré des personnes et des choses de sa vie habituelle, le malade se ressaisira plus aisément que dans un milieu étranger. Séglas ' et Ghaslin ^ ont justement insisté sur ce point.

Qu'il demeure dans sa famille ou qvi'on l'isole, qu'il soit stupide ou agité, le confusionnel doit être maintenu au lit : le repos au lit n'a ici que des avantages. Sous son influence, les troubles somatiques, si importants dans la confusion mentale, s'amendent; toute cause de fatigue et d'épuisement est supprimée; le refroidissement est impossible ; le lit, en outre, exerce une action calmante « quand il y a des symptômes d'agitation » ■'; la plupart des malades l'acceptent avec docilité. Les malades affectés de confusion sont en général des débilités dont il importe de tonifier le système nerveux. On veillera à ce que l'alimentation, volontaire ou forcée, soit régulière. On aura recoui's, dans les formes asthéniques, aux injections de sérum artificiel''. Les phosphates et les glycérophosphates trouvent ici leur indication. Le massage et l'électricité peuvent être utiles, surtout pendant la convalescence. D'ailleurs, à chaque symptôme particulier, on opposera une thérapeutique appropriée : l'insomnie résiste rarement à l'administration du sulfonal ou du trional ; l'agitation est calmée par l'hyoscine ou laduboisine. Les bains sinapisés sont utiles dans les formes stupides. La fièvre, qui dénonce l'infection, sera utilement combattue par les bains froids. Les troubles digestifs nécessitent l'emploi des antiseptiques intestinaux, de laxatifs et de purgatifs.

En surveillant attentivement chacun de ces symptômes, on réduit, à leur minimum, leur action nocive : le confusionnel retrouve peu à peu ses forces physiques et ses aptitudes intellectuelles ; le réveil de l'activité psychique pourra être falvorisé par un traitement dont les règles ont été parfaitement indiquées par Sauze*. « Quand l'intelligence recommence à fonctionner, dit cet auteur, il faut activer sans relâche les opérations cérébrales ; il faut interroger les malades, fixer leur attention, insister quand leur réponse est trop lente ou peu précise. A ces malades qui se réveillent, il faut expliquer tous les détails

* Séglas. Leç. clin., p. 205 et Ann. méd. psych., mai-juin 1893, p. 404.

* Chaslin. in Traité de thérapeutique de Robin, iS9S, p. 94.

' Chaslin. Ibid.. p. 87 et Sérieux et Farnaiier. Le traitement des psychoses aiguës par le repos au lit. Semaine médicale, oclohre 1899, n» 43, p. 340.

* Séglas. Cité par Chaslin, in : Robin, Traité de thérapeutique appliquée, 1898, p. 95. = Sauze. Études médico-psychol. sur la folie. Paris, 1862.

CONFUSION MENTALE

de leur maladie, les éclairer sur leur position, rappeler leur mémoire, leur poser de petits problèmes et leur en demander plus tard la solution ». Sauze a raison de considérer le confusionnel convalescent comme un malade dont l'éducation est à refaire. A cette œuvre de rééducation, le médecin doit s'employer avec bonté et avec patience. Vouloir aller trop vite en besogne, ce serait fatiguer le malade, l'exposer à une rechute ou à un retard dans la convalescence ^

' Séglas. Leç. clin., p. 203.

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