C. — Ivresse du hachisch
Nous désignons sous ce titre l'ivresse que produit l'absorption d'une préparation ayant pour base les sommités et les feuilles du chanvre indien (Cannabis indica, L., variété du cannabis saliva). Ce genre d'ivresse a été étudié plus particulièrement par Giraud, Moreau (de Tours) et plus récemment par Lange.
' Klebs. Deutsche A7ni.,n° 12, 1863.
* Halsted. Refusion in carbonic oxyd poisoning. Médical News, 8 décembre 1883.
C'est en Asie et dans la partie orientale de l'Europe qu'on observe cette intoxication ; elle peut se produire de deux façons : par les voies respiratoires en fumant les feuilles du chanvre indien préalablement séche'es et connues alors sous le nom de bang, ou par les voies digestives, en mangeant certaines préparations faites avec cette plante. Les préparations destinées à être ingérées sont assez nombreuses; nous ne citerons que les plus fréquemment employées ; ce sont : 1° Sommités et feuilles bouillies dans de l'eau et du beurre et constituant ainsi « l'extrait gras simple » ; 2° Même bouillon additionné de diverses matières aromatiques et quelquefois de cantharides; c'est l'extrait gras aromatique, ayant l'aspect d'une pommade ou d'un onguent portant le nom de dawamesc ; 3° Résine extraite de la plante à l'aide d'alcool ou d'éther remarquable par son odeur particulièrement acre; c'est V hachischine ou la cannabine avec laquelle on fait des pilules ; 4° Teinture alcoolique de la plante remarquable par son activité et son goût extrêmement désagréable ; 5° Huile volatile résultant de la distillation de cannabis, isolée par Personne sous le nom de Cannabène (C'^H-"), préparation très active ayant l'odeur du chanvre et une couleur ambrée. En Europe, on se sert surtout des trois dernières préparations, les deux premières sont employées dans l'Orient. '
Symptomatologie. — Dans l'ivresse occasionnée par le hachisch sous ses diverses formes, on constate deux états en apparence contradictoires : grande excitation et extrême dépression ; ce fait ne doit guère nous étonner : nous l'observons dans les effets d'une foule d'autres substances toxiques, comme l'alcool, le chloroforme, la morphine. On constate d'ailleurs de grandes variations dans les manifestations de cette ivresse, car à côté du facteur hachisch, il y a à considérer : la dose du poison, les substances absorbées simultanément pour modifier l'action de ce dernier, enfin la résistance de l'individu luimême qui donne à son ivresse une note personnelle.
Où l'on voit nettement le mode d'action du hachisch , c'est lorsqu'on aspire pendant quelques secondes l'huile volatile connue sous le nom de cannabène : l'agitation devient rapidement frémissante, on éprouve pendant un grand moment un besoin impérieux de marcher, de remuer les bras, les jambes, tout le corps ; puis une lassitude extrême s'empare de l'être entier ; on est complètement abattu avec l'impression générale d'un commencement de syncope.
Les amateurs de hachisch préfèrent ingérer quelques pilules de cannabine que d'aspirer la cannabène. Si donc la dose ne dépasse pas 15 à 20 centigrammes, l'ivresse se manifeste assez rapidement par une sorte d'excitation cérébrale singulière : les idées affluent avec abondance, mais dans un grand désordre; le sujet qui cherchait justement à déterminer cet afflux de conceptions neuves et subtiles est tout surpris des difficultés énormes qu'il éprouve à les associer; les images s'enchevêtrent au hasard; les souvenirs s'embrouillent sans qu'il y ait d'amnésie, par suite de l'impossibilité d'établir entre les conceptions un lien logique. En même temps, l'appétit augmente et les fonctions génitales s'exaltent. Cet état d'excitation est géné-
ralement de courte durée et fait bientôt place à une grande lassitude.
Si la dose de cannabine est portée à 30, 40 centigrammes, l'excitation du début est beaucoup plus courte et l'effet dépressif plus rapide, plus profond ; l'individu s'endort dans un sommeil lourd, parfois accompagné d'anesthésie générale. Au delà de 40 centigrammes de hachischine, l'ivresse devient délirante. Le délire est très variable selon les individus ; ses principaux symptômes sont : une agitation motrice plus ou moins intense, des hallucinations surtout visuelles, quelquefois auditives, des idées obsédantes, des troubles de la mémoire avec grand désordre dans les souvenirs. Dans certains cas, outre ces manifestations morbides, se déclare une impossibilité d'apprécier exactement le temps et la distance qui tous les deux semblent à l'intoxiqué d'une longueur interminable.
Lange ' cite une observation personnelle d'ivresse par le hachisch que nous croyons intéressant de résumer très rapidement. II note le sentiment de bien-être qu'il a éprouvé une dizaine de minutes après l'absorption de 30 centigrammes de cannabine. Ses forces physiques lui semblaient considérablement augmentées, seulement il lui était particulièrement difficile d'accomplir un mouvement un peu complexe : l'association des mouvements dans un but déterminé était devenue impossible, comme d'ailleurs l'association des idées, et il constatait que, voulant concentrer toute son attention sur certaines expériences qu'on exécutait devant lui, il ne pouvait y parvenir. Au contraire, la perception passive des phénomènes du monde extérieur était devenue plus intense; c'est ainsi que les objets environnants prenaient des contours beaucoup plus nets que d'ordinaire ; leur couleur semblait plus éclatante. Au fur et à mesure de l'évolution de. l'ivresse, la pensée active s'affaiblissait et par moment survenait comme une perte de connaissance ; la conscience revenait ensuite et il semblait alors à Lange qu'il était resté inconscient dix minutes, un quart d'heure, quand en réalité ces absences ne dépassaient pas cinq secondes. A un moment donné il perdit la notion du monde réel et les images évoquées par son imagination prirent l'intensité de véritables hallucinations qui se succédaient avec rapidité et qui consistaient en figures géométriques diverses très brillantes, analogues aux phosphènes. Au même moment. Lange note une céphalalgie très vive, des palpitations, un malaise général accompagné de sensations de ruisseaux de feu coulant le long de la colonne vertébrale, l'illusion de se sentir soulevé et transporté très loin avec impuissance complète à réagir; enfin, sentiment de tristesse infinie. Survint ensuite un anéantissement total, suivi d'un lourd sommeil qui dura un quart d'heure. Le réveil fut subit, instantané, avec retour presque immédiat à l'état normal. Le lendemain. Lange avait encore quelque difficulté à se livrer à un travail intellectuel, sa mémoire était un peu moins fidèle. Le surlendemain, tout était rentré dans l'ordre.
Nous avons tenu à rapporter ce court extrait de l'observation personnelle de Lange, où le tableau de l'intoxication aiguë parle hachisch est décrit avec
' N. Lange. Problèmes de Philosophie et de Psychologie. L. I, p. 147.
TROUBLES MENTAUX DANS LES INTOXICATIONS ETC
une grande précision. Nous retenons surtout la description du délire hallucinatoire qui rappelle par Lien des caractères les délires d'origine toxique.
Le Di.vGNosTic de l'ivresse par le hachisch est fondé principalement sur la connaissance des données étiologiques.
Dans le traitement, il faut tenir compte de la quantité de poison absorbée et de la gravité des réactions produites. La dose est-elle faible et les manifestations d'intensité moyenne, il faut se contenter d'attendre que l'élimination du poison se fasse naturellement. Dans le cas contraire, il sera nécessaire de recourir à l'évacuation rapide du hachisch par des vomitifs, des lavages de l'estomac. Les doses massives produisant surtout des accidents comateux, il faudra employer des moyens stimulants de toute espèce : frictions, sinapismes, marteau de Mayor, café noir.
B. — Ivresses par intoxications diverses.
Aniline. — Symptômes. — Céphalalgie, vertiges, défaillances, nausées et vomissements ; puis, stupeur, perte de connaissance, parfois convulsions alternant avec des accès de délire et un tremblement généralisé. Pouls lent, faible, irrégulier. Respiration pénible. Peau froide, insensible, visage cyanose.
Mort dans le coma, par paralysie de la respiration.
Traitement. — Médication évacuante : vomitifs et lavages de l'estomac.
Respiration artificielle, inhalations d'oxygène, stimulants, alcool, acétate d'ammoniaque. Frictions, compresses chaudes.
Antipyrine. — Symptômes. — Quelquefois, délire et convulsions ; en outre : érythèmes, œdèmes de la peau et des muqueuses, brûlures à l'estomac, nausées, vomissements, anurie passagère.
Traitement. — • Caféine agissant comme diurétique.
Arsenic. — L'ivresse arsenicale n'a été que bien rarement constatée.
Symptômes. — Dans Vintoxication suraiguë on observe une forme nerveuse : céphalée; douleurs dans les membres; hyperesthésie cutanée; délire; convulsions, paralysie. 3Iort par syncope
Dans Vintoxication aiguë, il peut y avoir du subdélirium au troisième ou quatrième jour.
Atropine. Belladone. — Symptômes. — i'^ phase. Violente excitation cérébrale avec délire, hallucinations, tremblement. Dilatation des pupilles, vision troublée. Sécheresse de la bouche et de la gorge, empêchant la déglutition. Nausées. Symptômes de gastro-entérite.
' A. Tardieu, Étude méd. lég. et d'inique sur Vempoisonnement. Paris, 1867.
^'^ phase. Dépression. Inertie musculaire ; sécheresse, rougeur, insensibilité de la peau. Battements cardiaques ralentis et irréguliers. Respiration haletante.
Mort dans le coma.
Traitement. — l''^ phase. Lavages, vomitifs. Tannin. Solution iodo-iodurée faible.
2^ phase. Stimulants : café, thé, alcool, éther, caféine, frictions, sinapismes. Respiration artificielle. Injections de pilocarpine, morphine, physostigmine ; chloral.
Benzine. — Peut être absorbée par inhalation ou par ingestion.
Symptômes. — Céphalalgie, vertiges, hallucinations, embarras de la parole. Attaques convulsives. Anesthésies. Ilyperesthésies. Parésies. Paralysies. Coma.
Traitement. — Vomitifs, lavages de l'estomac. Alcool. Acétate d'ammoniaque. Respiration artificielle. Electrisation.
Bromures. — Symptômes. — i'^" phase. Céphalalgie, irritabilité. Troubles de la parole et de l'intelligence, surtout de la mémoire. Haleine fétide. Anesthésie du pharynx.
2" phase. Stupeur. Pouls faible, irrégulier.
Respiration ralentie.
Traitement. — Suppression des bromures. Purgatifs. Diurétiques : lait, lactose, caféine. Sudorifiques, lavements, injections de pylocarpine.
Acide carbonique. — Inhalations de grandes quantités.
Symptômes. — {'"'phase. Céphalalgie. Vertiges. Bourdonnements d'oreille. Anxiété précordiale.
phase. Convulsions. Collapsus. Mort.
Traitement. — • Grand air. Respiration artificielle. Tractions rythmées de la langue. Inhalations d'oxygène. Frictions.
Chloral. — Symptômes. — Intoxication aiguë : coma profond avec abolition de la sensibilité et des i^éflexes. Troubles de l'intelligence. Contractions cardiaques affaiblies. Respiration ralentie, irrégulière. Dyspnée avec angoisse précordiale. Face cyanosée, température abaissée. Mort par paralysie de la respiration.
Ces manifestations sont très analogues à celles qu'on constate à la suite d'un abus purement accidentel de l'alcool. Dans les observations d'ivresse chloralique relatées par Mackenzie ^, Kirn-, on signale surtout des vertiges,
' Mackonzie. Journal of mental science, 1876.
' Kira. Berliner Klinische Wochenschi-ifft , 1883, n° 47. .
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