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II. — Psychoses alcooliques

Sous ce titre nous décrirons les troubles psychiques liés à l'intoxication alcoolique habituelle et prolongée.

Sous l'influence de l'usage et de l'abus des boissons, on peut voir apparaître deux espèces de psychoses : les unes, parleur symptomatologie et leur évolution, semblent être le résultat immédiat, direct de l'intoxication alcoolique dont elles portent pour ainsi dire le cachet; les autres ont bien éclaté sous l'influence du même usage ou du même abus, seulement leur tableau clinique n'est nullement empreint de cette marque alcoolique spéciale et rappelle toute sorte de psychoses dites essentielles, comme la manie, la mélancolie, le délire de persécution ; les premières prennent le nom de spécifiques, les autres celui de banales. La description de ces derniers trouve naturellement sa place aux chapitres des psychoses essentielles correspondantes, dont elles revêtent l'aspect clinique. Nous ne nous occuperons ici que des psychoses résultant directement de l'intoxication alcoolique, c'est-à-dire des psychoses alcooliques spécifiques.

On peut les ramener à trois types principaux :

a. L'alcoolisme cérébral chronique ;

b. L'alcoolisme cérébral subaigu ;

c. Le délirum tremens ou alcoolisme aigu ou suraigu.

a. Alcoolisme céiuîbral chronique. — Description clinique. — L'alcoolique chronique offre très souvent, et cela en dehors de toute maladie apparente, nn étal menlal à part. Cet état consiste dans une irritabilité, une excitabilité d'humeur qui ne se remarque qu'à l'observation attentive de l'entourage. Loin d'attribuer cette modification dans le caractère à l'usage des boissons alcooliques, l'entourage l'explique par le surmenage, les préoccupations. Or, ce changement de caractère est seulement le premier symptôme du délire qui va commencer son évolution vraiment dramatique. Après l'irritabilité vient l'affaiblissement de la volonté, la diminution de l'énergie, le découragement. Si l'excitabilité a pour conséquence directe des accès non justifiés de colère, la diminution de l'énergie amène la paresse. Les mauvais instincts sont moins bien réprimés : un laisser-aller se manifeste, les sentiments moraux s'effacent.

On est bientôt en présence d'un tout autre homme : sa famille commence à ti'ouver la vie difficile avec lui, et constate que le malade ne se ressaisit un peu que lorsqu'il a absorbé dès le matin une certaine quantité d'eau-devie. A cet état de dépression irritable s'ajoute bientôt une faiblesse intellectuelle qui se manifeste par des oublis, des distractions inaccoutumées, une grande difficulté à s'appliquer à un travail régulier, manuel ou cérébral. La profonde tristesse qui l'envahit, invite le malade à tout envisager avec méfiance : ses nombreux avatars, son insuffisance pour gagner sa vie, tout

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cela arrive parce qu'on lui veut du mal : trop peu sûr de lui pour s'attaquer aux gens du dehors, il cherche à se venger au dedans : les enfants, la femme sont des victimes toutes désignées. C'est surtout à sa femme qu'il cherche des chicanes, et pour peu que ses facultés génésiques soient affaiblies, il lui fait des scènes, l'accable d'injures et de reproches au sujet d'une pre'tendue infidélité conjugale. Ce délire de jalousie, un des plus fréquents dans l'alcoolisme chronique cérébral, conduit souvent le malade à commettre des tentatives d'assassinat. Ce qui domine alors dans l'état mental, c'est la méfiance, la tendance aux idées de persécution.

A la longue, tous ces symptômes s'aggravent : le sens moral s'abaisse à tel point que l'individu perd toute délicatesse dans ses procédés, toute pudeur, toute dignité. Non seulement il devient négligent pour ses affaires, mais il ne lui coûte pas d'avoir recours aux moyens les plus honteux pour se procurer de l'argent ; en un mot, il vit de mauvaises actions, comme quelqu'un qui aurait une anesthésie totale du sens moral. Ses affections naturelles disparaissent, et l'avenir de ses enfants le laisse complètement indifférent. 11 devient brutal dans ses expressions, dans ses gestes. Volontiers il se laisse aller aux pires perversions du sens génital. Déjà nous avons noté la faiblesse intellectuelle du début. Mais la désorganisation des fonctions cérébrales augmentant progressivement, on constate une perte de plus en plus grande de la mémoire, une extrême lenteur dans l'idéation, un jugement dont la faiblesse devient enfantine : le délire alcoolique chronique est devenu de la démence alcoolique .

A côté de cet état mental, fort caractéristique en lui-même, il existe toute une série de symptômes physiques, bien mis en évidence par des cliniciens comme Magnus Huss, Morel, Lancereaux.

Le faciès du délirant alcoolique chronique peut avoir deux aspects différents : le buveur de boissons fermentées a le visage boursoufflé, bouffi, apathique ; son nez de couleur violacée due à la présence de nombreuses veinules dilatées, se remarque d'autant plus que les joues sont flasques et tombantes. Le visage hâve, jaune pâle, maigre, ridé, avec des joues creuses, s'observe plutôt chez le buveur de boissons distillées et d'apéritifs.

Les fonctions digestives sont toujours plus ou moins compromises : pituites matinales se produisant au réveil, au moment où l'on descend du lit ; vertige stomacal survenant généralement au même instant ; troubles dyspeptiques, comme manque d'appétit, soif inextinguible, dégoût pour les aliments et les boissons ne contenant pas d'alcool, constipation, renvois, pyrosis correspondant à la diminution des excrétions normales et à l'augmentation de l'acidité gastrique. Répétons que les troubles digestifs se manifestent principalement le matin, à jeûn, avant toute absorption d'alcool.

Les voies respiratoires subissent, elles aussi, le contre-coup de l'intoxication alcoolique chronique. Les laryngites, les trachéo-bronchites, les bronchites chroniques sont très fréquentes en pareil cas, sans parler de la tuberculose pulmonaire qui se développe très facilement chez les alcooliques chroniques, ainsi que l'a établi Lancereaux.

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Le retenlissement du mal se manifeste sur le cœur, par l'affaiblissement de cet organe et l'irrégularité de son fonctionnement.

Les symptômes d'ordre nei'veux sont naturellement les plus nombreux. Les troubles de la sensibilité consistent en des névralgies de toute sorte, principalement intercostales, en des douleurs, des crampes, des sensations de brûlure, des fourmillements, des engourdissements dans les membres.

Les anesthésies et les hyperesthésies sont très fréquentes. D'après Lancereaux, les boissons distillées déterminent une analgésie symétrique et totale au niveau des membres inférieurs ; le vin provoque une analgésie peu étendue qui est précédée souvent d'une période d'hypercsthésie; enfin, les apéritifs (absinthes et similaires) produisent une hyperalgésie symétrique des extrémités.

Les troubles de la vue consistent en un voile sur les yeux avec rétrécissement du champ visuel, formation de cercles noirs ou d'étincelles.

Des bourdonnements d'oreilles caractérisent les troubles de Y ouïe.

Notons encore des vertiges, des sensations de chutes, des évanouissements.

La motilité est compromise également : les forces musculaires sont diminués, les extrémités deviennent faibles, et, chez certains alcooliques chroniques, complètement paralysées. La démarche est souvent remarquable par son instabilité. Les réflexes tendineux sont diminués ou abolis, en cas d'intoxication chronique par les boissons distillées et le vin : ils sont exagérés dans l'intoxication par les boissons à essences (Lancereaux). Ces dernières sont plus aptes aussi à produire des soubresauts des tendons, des vertiges et des attaques épilepti formes.

Le tremblement, très accusé au niveau des mains placées dans la position du serment, consiste en des oscillations rapides et régulières sur lesquelles les émotions ne paraissent pas généralement avoir gi'ande influence. Plus marqué le matin, à jeùn, ce tremblement est toujours bilatéral. Si le malade a de la fièvre pour une raison quelconque, le tremblement devient, comme dit Lasègue, un véritable frisson. Les mains sont maladroites et faibles. Les lèvres et surtout la langue sont souvent atteintes aussi d'un tremblement portant le même caractère que celui des mains : il est composé d'oscillations rapides, l'égulières, d'une faible amplitude.

Le sommeil est profondément troublé par des rêves et des cauchemars. Les rêves sont professionnels, les cauchemars terrifiants, mais tous les deux se composent d'hallucinations visuelles, auditives et de la sensibilité générale. Les hallucinations oniriques visuelles sont surtout zoopsiques avec cette particularité que les animaux vus sont toujours en mouvement; elles peuvent être constituées aussi par des individus armés, des précipices, des incendies, des inondations. Les voix entendues dans le rêve sont en rapport avec des scènes de carnage, de lutte, de chutes dans les précipices. Les hallucinations oniriques de la sensibilité générale sont, ou bien viscérales et consistent alors dans un sentiment de constriction de la poitrine, avec vive oppression et angoisse déterminant le réveil en sursaut, ou bien localisées dans les membres,

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où elles prennent la fornae de fourmillements, de tiraillements, de ci^ampes des fléchisseurs. La période hypnagogique du sommeil est particulièrement riche en ces manifestations hallucinatoires que nous venons de rappeler.

Éoolulion. — Le délire alcoolique chronique ou l'acoolisme chronique cérébral a une évolution progressive vers l'abrutissement de plus en plus accentué, dont le dernier terme est la démence.

Une affection intercurrente comme une pneumonie, un accès de delirium tremens fébrile, peuvent provoquer la mort ; celle-ci peut survenir aussi par les progrès de la paralysie alcoolique.

Diagnostic. — Le diagnostic est fondé sur l'examen des antécédents du sujet. Là. on ne tarde pas à retrouver de petites poussées délirantes portant nettement le cachet de l'alcoolisme cérébral. L'évolution apparaît alors dans toute sa netteté : les poussées s'accentuent, se prolongent, et le moment arrive où le sujet est « mûr » pour être placé dans un asile.

L'examen de la physionomie qui est hébétée, dont le teint est blafard et le regard fuyant et vague; l'étude des tremblements qui sont mis en évidence par la privation d'alcool; les rêves et les cauchemars; l'analyse de l'état mental caractérisé par une sorte de sénilité précoce, une véritable ankylose intellectuelle doublée d'une dépression morale et d'une grande instabilité du caractère, — tout cet ensemble bien constaté ne pourra guère laisser de doute sur le diagnostic.

b. .Vlcoolisme subaigu. — Nous avons décrit plus haut le délire alcoolique chronique avec la dégradation intellectuelle et morale progressive qui le cacaractérise.

Or, sur ce fond, déjà profondément pathologique, peuvent se produire, sous l'influence de diverses causes, des poussées délirantes pouvant durer quelques jours ou plusieurs semaines. Ces poussées délirantes survenant chez un individu atteint d'alcoolisme chronique, constituent ce que Lasègue a décrit sous le nom (ï alcoolisme subaigu.

Description clinique. — Gomme l'a fait observer cet auteur, il s'agit ici, bien plus d'un rêve que d'un vrai délire.

Le début de la crise a lieu la nuit sous forme de rêve, et ce dernier se prolonge pendant plusieurs jours.

A la période hypnagogique ou plus avant dans la nuit, le sujet se réveille aux prises avec une angoisse indescriptible : il est trempé de sueur, il a le visage blénle, il déclare avoir peur.

Au milieu de phrases entrecoupées par l'émotion, on saisit des mots ayant trait à ses occupations, à ses travaux ; il discute ou se dispute avec des interlocuteurs invisibles. Bientôt la chambre se remplit de toute sorte de choses fantastiques : c'est d'abord un point noir ou lumineux qui s'agite au fond de la pièce ; ce point grandit, il devient une tache qui à son tour s'étale, s'amplifie, prend la forme d'un animal, d'un rat, d'un chat, d'un serpent; ces

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bêtes remuent, vont h droite, à gauche ; c'est bientôt une collection d'animaux auxquels s'ajoutent des figures humaines, laides, grimarantos. et tout cela remue, s'agite dans un grouillement bizarre, impressionnant, terrifiant. Il s'ajoute parfois à ces hallucinations visuelles effrayantes des hallucinations auditives ayant le même caractère : l'alcoolique entend des injures, des menaces, des cris de désespoir, des coups de revolver. De plus, il souffre des sensations de chaleur, de brûlure, de froid, de piqûre, de pincement, autant de troubles de la sensibilité générale.

Gomme on le voit, ce délire est remarquable par bien des particularités. Les idées sont extrêmement mobiles, enchaînées sans aucun ordre, en apparence du moins; elles s'associent comme dans le rêve au gré de sensations de toute sorte qui viennent du dehors ou de ses propres organes solliciter l'attention de l'alcoolique.

Un autre cai'actère qui rapproche ce délire de l'état de rêve, c'est la facilité avec laquelle le sujet accepte toutes les divagations de son esprit, toute la fantasmagorie qui se présente à ses yeux et à ses oreilles. Il ne cherche même pas à se rendre compte de la possibilité d'existence de bêtes aussi monstrueusement faites, de camarades aussi défigurés et aussi terriblement agressifs que ceux qu'il croit voir. Il accepte tout sans hésitation, sans étonnement, sans examen et, ainsi que cela a lieu dans le rêve, passe rapidement de l'idée à l'acte : il réagit le mieux qu'il peut, selon son tempérament, tantôt en se cachant, tantôt en attaquant.

Je ne connais rien de plus poignant que ce tableau vivant d'un homme en délire alcoolique : ému par ses propres illusions et par ses hallucinations, il parle sans cesse d'elles, les énumère au fur et à mesure qu'elles se présentent, repousse avec la main certaines visions, lance des coups de pied à l'adresse d'autres, pousse des cris d'épouvante quand le danger lui semble insurmontable, interpelle des amis pour qu'ils viennent à son secours, s'agite, enfin, sans trêve ni repos (lig. 37).

Cette facilité avec laquelle il passe de l'idée à l'acte, explique les brutalités, les délits, les obscénités, les fugues, les suicides, même les assassinats commis au cours d'un délire alcoolique subaigu. Ces actes sont brusques, imprévus, parfois même instantanés ; et quand il s'agit, par exemple, d'un

Fig. 36. — Délire hypochondriaque el de perséculion d'origine hallucinatoire, chez un débile alfecLé d'alcoolisme subaigu (collection G. Ballet).

suicide, un coup de rasoir ou de revolver est donné vite, sans phrases. Un caractère de ce délire que nous avons déjà indiqué, c'est la profonde dépression mêlée de terreur qui l'accompagne en général. Enfin, ce qui achève d'identifier ce délire au rêve, c'est la possibilité de réveiller pour ainsi dire

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l'alcoolique en le secouant fortement : pendant quelques instants, quelques minutes même, on pourra causer avec lui et en obtenir des réponses assez raisonnables ; puis, le rêve recommence, invincible et terrifiant.

Dans certains cas, chez des sujets prédisposés aux vésanies, les halluci-

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nations auditives prennent un caractère coordonné ; le sujet en profite pour imaginer un délire de persécution où il s'agit presque toujours d'un complot formé contre lui par des ennemis qu'il désigne d'emblée, attendu qu'il les trouve dans ses hallucinations visuelles. Quelquefois, le malade puise dans son rêve les éléments d'un délire d'auto-accusation ; j'ai eu l'occasion d'observer deux cas démontrant l'existence de ce délire ^

La présence des hallucinations visuelles donne l'éveil sur la nature toxique de ce délire de persécution ou d'auto-accusation dont l'évolution n'a rien de progi'essif et qui peut se terminer par la guérison.

Les causes de ces poussés délirantes chez les alcooliques chroniques sont, comme nous l'avons dit, nombreuses. Elles peuvent éclater à propos d'une affection aiguë intercurrente comme Finfluenza, la pneumonie, la fièvre typhoïde ; ou bien être le résultat d'un traumatisme plus ou moins grave du crâne ou d'une autre région du corps. La fatigue excessive, les excès sexuels, les libations dépassant de beaucoup les doses ordinaires d'alcool, les vives émotions consécutives aux rixes, disputes, mort d'un être aimé, perte d'argent, sont autant de facteurs qui peuvent rompre l'équilibre aussi instable de l'alcoolique chronique cérébral.

Généralement, la durée du délire alcoolique subaigu est courte et ne dépasse pas quelques jours ou quelques semaines. Resté pendant un temps plus ou moins long sans absorber d'alcool, le délirant revient à son état d'alcoolique chronique, jusqu'à ce que une nouvelle poussée se produise sous l'influence d'une des causes énumérées plus haut.

L'évolution définitive est donc la même que pour l'alcoolique chronique, c'est-à-dire, un acheminement vers la démence alcoolique.

c. Delirium tkemexs. — Une autre manifestation de l'alcoolisme chronique est le delirium tremens (délire avec tremblement).

Observé au commencement du siècle chez les marins du comté de Kent, célèbres par leurs excès alcooliques, ce délire a été décrit pour la première fois, sous son nom définitif, en 1813 par Sutton qui d'ailleurs, n'en a pas saisi la cause toxique. Pour lui, il s'agissait d'une fièvre accompagnée de tremblement. Il remarqua seulement que les saignées ne réussissaient pas du tout à couper cette fièvre, tandis que l'opium à haute dose la calmait et la guérissait.

En 1818, paraît le mémoire de Rayer sur l'œnomanie ; là, le delirium tremens de Sutton est décrit comme nettement lié à l'intoxication alcoolique. Le délire nerveitx des blessés et opérés de Dupuytren n'est cliniquement autre que le même delirium tremens. On lira avec intérêt les études et les mémoires publiés sur ce sujet par Calmeil, Gubler, Motet, Magnan.

Étiologie. — Le delirium tremens ne se produit que chez l'alcoolique chronique.

' Roubinovitcli. Sui" le délire de persécution avec auLo-accusation dans l'alcoolisme. Ann. méd. psychol., 1894, t. XX, p. 123.

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Mais, outre ce terrain d'alcoolisme chronique, d'autres conditions prédisposantes aident à l'éclosion du de'lire : une hérédité alcoolique, les grandes chaleurs ou les grands froids, la ménopause. Ceci étant, plusieurs causes occasionnelles peuvent faire apparaître le delirium tremens. Ce sont : les libations excessives dépassant de beaucoup la dose habituelle, la suspension brusque et totale de toute boisson alcoolique, le traumatisme physique ou les vives émotions, les grandes fatigues, les excès vénériens, les veilles prolongées, les suppurations, l'inanition, les grandes maladies infectieuses comme la pneumonie, la pleurésie, le rhumatisme articulaire aigu, l'érysipèle du cuir chevelu ou de la face.

Description clinique. — Un accès de delirium tre^nens est précédé ordinairement d'une période prodromique pouvant durer huit à dix jours pendant lesquels le sujet présente un certain nombre de symptônties physiques et psychiques particuliers. Il devient instable, irritable, profondément déprimé, sursautant au moindre bruit. En même temps, une vive angoisse précordiale accompagnée de vertiges et de maux de tête se déclare. L'insomnie est absolue ou, si le sommeil existe encore, il est troublé par des rêves et des cauchemars sur lesquels nous avons déjà suffisamment insisté plus haut.

Par moments, certains matins, le malade continue à rêver les yeux ouverts et il semble avoir des illusions ou des hallucinations visuelles ou auditives. Une hyperesthésie, généralisée ou non, le rend particulièrement irritable. Ses mains tremblent plus qu'à l'ordinaire, sa langue tremble aussi et il a quelquefois une difficulté à articuler. Il existe souvent un léger embarras gastrique.

Dix ou douze jours après ces manifestations prodromiques, éclate l'accès de deliriu7n tremens subordonné tout entier à l'élément hallucinatoire qu'on voyait timidement percer tout à l'heure et qui prendra une place prépondérante maintenant.

Les principaux sens touchés sont la vue, l'ouïe, le tact. Les hallucinations, toujours les mêmes : terrifiantes, pénibles, douloureuses, arrivent avec une intensité et un ensemble qui bouleversent complètement le malade. Son faciès exprime nettement ce bouleversement : les yeux complètement hagards, le visage ruisselant de sueur, des traits crispés, il semble en lutte avec mille obstacles plus terribles les uns que les autres : là, ce sont des animaux de toute espèce et de toute grandeur qui ouvrent leur gueule pour le mordre ou qui étendent sur lui leurs griffes ; ici, des figures grimaçantes d'assassins tout prêts à le cribler de coups de couteaux ; il entend des sifflements de serpents, des aboiements de chiens, des conciliabules contre lui, des menaces, des ordres de le tuer; il sent déjà l'approche du couteau, la morsure d'un chien ou la piqûre d'un serpent. Aussi, terrifié, ne sachant plus par quelle issue se sauver, s'agite-t-il désespérément jusqu'à épuisement complet. Pendant toute la durée de l'accès, l'insomnie est absolue ; le malade ne mange rien, par suite d'une sitiophobie résultant d'un embarras gastrique concomitant. Le tremblement qui existait déjà pendant la période prodromique devient géné-

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ralisé : non seulement il existe aux mains et à la langue, mais aussi aux lèvres, aux muscles de la face, aux membres, au tronc. La parole est parfois très embarrassée et la démarche est incertaine, titubante. Les accidents convulsifs, épileptiformes, peuvent survenir, surtout s'il s'agit d'un alcoolique chronique abusant ou usant d'apéritifs à essences. Le corps comme le visage est inondé d'une sueur visqueuse, à odeur sui genern, d'une fétidité spéciale dans laquelle un odorat exercé ne tarde pas à découvrir l'odeur de l'alcool. L'état général produit l'impression d'être grave : le visage abattu, les lèvres, la langue, les dents fuligineuses rappellent un état typhoïde. Mais la température est ordinairement normale et il y aurait plutôt tendance à l'hypothermie. Le pouls est habituellement petit, faible, accéléré, souvent irrégulier. Les pupilles sont contractées. Le malade secrète peu d'urine, et cette urine est concentrée, rouge; il a généralement de la constipation.

A côté de cette forme classique de l'accès de deliriuni tremens, on observe quelques variétés.

Le subdelirium tremens est une forme atténuée de l'accès que nous venons de décrii'e ; le sujet est halluciné, mais ses troubles sensoriels ont, un caractère moins agressif; ils se l'attachent plutôt au domaine de ses occupations habituelles. En l'interpellant vivement, on peut le réveiller et le ramener pour un moment à la réalité, tandis que cette expérience ne réussit pas dans le grand accès.

Le delirium tremens fébrile a été signalé et décrit par Lasègue. La température peut atteindre 40°, 41°, même 43°. L'accès évolue d'abord comme nous avons indiqué plus haut ; mais les phénomènes d'adynamie se produisent rapidement et s'accompagnent d'accidents comateux. Voici un exemple d'une courbe de la température dans un cas de delirium tremens alcoolique 'mortel observé dans le service de M. G. Ballet (fig 38).

Un accès de delirium tremens dure habituellement de deux à huit jours ; dans les cas plus graves, il peut se prolonger pendant quinze à trente jours. Sa terminaison ordinaire est la guérison qui s'annonce par le retour du sommeil.

La mort peut survenir, surtout dans la forme fébrile, par les progrès même du coma.

Anatomie pathologique. — A l'autopsie des sujets morts dans un accès de delirium tremens, on trouve que les méninges ainsi que la substance corticale sont foi'tement congestionnées ; la pie-mère est œdematiée et parfois légèrement adhérente à la substance corticale; les membranes offrent un aspect dépoli; il y a, en outre, de la stase lymphatique.

Chez les vieux alcooliques chroniques succombant dans ces conditions, on trouve, outre les lésions énumérées, des foyers d'encéphalite ou de la pachyméningite.

Diagnostic. — Avant tout, il ne faut jamais perdre de vue que le delirium tremens est un accident qui ne se produit que sur le terrain d'alcoolisme chronique cérébral.

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On pourra le confondre avec un certain nombre d'affections que nous allons différencier rapidement :

Fig. 38. — Delirium treniens alcoolique mortel (service de M. G. Ballet).

Dans cette courbe on n'a indiqué que les températures matinale et vespérale. On n'a pas mentionné les abaissements momentanés de température amenés par les bains tempérés et qui ont provoqué des abaissements variant de 1 degré à 2/10° de degré. La température à l'iieure de la mort était inférieure à 9/10° de degré à la température maxima. Un bain avait été pris dans l'intervalle de ces deux températures.

La période initiale de la paralysie générale qui s'accompagne parfois d'une vive excitation et qui se trouve même dans certains cas provoquée par des excès alcooliques, se distingue du delirium treniens par ce fait que l'élément hallucinatoire y est beaucoup moins accusé, surtout la nuit, dans l'obscurité où dans le delirium tremens il se développe au contraire au maximum. De plus, l'évolution ultérieure de la paralysie générale est trop caractéristique pour permettre une confusion plus prolongée.

Dans le délire urémique qui se rapproche en tant que délire toxique du delirium tremens, les vomissements, la tendance au coma, l'albuminurie, la faiblesse ou la nullité de l'élément hallucinatoire mettront vite sur la véritable voie du diagnostic.

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La manie aiguë pourrait facilement être confondue avec le delirium tremens, mais, à un examen plus attentif, on constate que dans cette vésanie il y a peu de tremblements et presque pas d'hallucinations ; si l'agitation est aussi forte ou plus forte encore, il y a chez le maniaque bien plus de décousu dans le débit, tandis que chez le sujet atteint de delirium tremens les hallucinations constituent un fil conducteur permettant de suivre et de comprendre les propos du malade.

Dans V empoisonnement par certaines substances narcotiques comme la belladone, l'opium, les pupilles sont dilatées et la tendance au coma extrêmement prononcée.

L'hyperthermie qui caractérise la méningite aiguë, les contractures, les paralysies, la céphalalgie si intense et les troubles oculo-pupillaires permettront de ne pas confondre cette affection avec le delirium tremens.

De même, la confusion ne sera guère possible avec la fièvre typhoïde, à cause de la prédominance si accusée des phénomènes abdominaux.

Un diagnostic différentiel, souvent délicat à établir, est celui du delirium tremens avec \a, pneumonie , d'autant plus que cette affection est justement la cause la plus fréquente du delirium tremens chez les alcooliques chroniques. Il arrive alors qu'on se trouve en présence d'un sujet qui a un délire extrêmement violent, loquace, accompagné de fièvre et quelquefois de dyspnée. L'examen régulier est dans ces conditions souvent fort difficile à cause de l'état d'agitation extrême du malade. Néanmoins, on ausculte ce dernier et les signes habituels de la pneumonie paraissent absents ; on ne trouve pas non plus d'expectoration rouillée, et alors la dyspnée et la fièvre restent les seuls symptômes sur lesquels il faut fonder le diagnostic.

Pronostic. — Nous avons dit que le delirium tremens pouvait se terminer par la mort. Cette issue s'observe dans la proportion de 15 p. iOO et survient tantôt à la suite du coma, tantôt au milieu des convulsions épileptiformes. Marcé a signalé un cas de mort subite au milieu d'une agitation extrême. Mais, généralement, la guérison survient ; elle s'annonce tout d'abord par une légère possibilité de sommeil ; ensuite, les hallucinations et l'agitation se calment progressivement, et peu à peu, le sujet revient à l'état normal.

Cependant, il faut signaler la transformation possible, chez des individus prédisposés aux vésanies, du delirium tremens en un délire tout autre, mélancolique, hypochondriaque ou de persécution, ou bien, son passage rapide à la démence alcoolique.

Les récidives, l'intensité et la durée de l'alcoolisme chronique, l'état général du sujet, son âge sont autant d'éléments qui doivent exercer leur influence sur le pronostic et qui ont besoin d'être soigneusement scrutés.

Traitement. — C'est d'après les résultats de l'examen somatique qu'il faudra régler sa conduite en présence d'un délirant alcoolique.

S'agit-il d'un homme ne présentant aucune lésion cardiaque ni vasculaire, on aura recours aux moyens calmants à haute dose : l'opium, la morphine, le

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chloral. On se rappellera aussi que la privation brusque et totale d'alcool est en pareil cas assez dangereuse^ et on agira en conséquence en permettant certaines boissons alcooliques à des doses progressivement décroissantes.

Si l'on a affaire à un sujet présentant des complications viscérales chroniques ou aiguës, comme une myocardite ou une pneumonie, par exemple, on sera extrêmement sobre dans l'emploi des narcotiques et surtout du chloral. L'opium, dont on ne pourra guère se passer, sera donné avec prudence, et si l'adynamie menace, on aura recours aux toniques, aux stimulants diffusibles tel que l'acétate d'ammoniaque. Si le pouls devient particulièrement faible on le relèvera à l'aide de la digitale.

Les narcotiques sont contre-indiqués dans le delirium tremens fébrile ; là, on se trouvera bien de l'administration des anti-spasmodiques comme le camphre, l'éther, l'acétate de zinc.

Les toniques, les stimulants, les quantités faibles d'alcool, surtout au début, peuvent rendre quelques services.

La balnéation froide est employée contre le delirium tremens fébrile par Letulle, Legendre, Barth, G. Ballet. Ce mode de traitement, très délicat ù manier, doit être pratiqué par le médecin lui-même qui surveillera attentivement le pouls du malade. A la sortie du bain dont la durée variera entre cinq ou dix minutes et dont la température oscillera entre dix-huit et vingt degrés, le malade sera réchauffé dans son lit et désaltéré à l'aide des boissons chaudes et stimulantes non alcoolisées. Les bains froids seront remplacés par des bains tièdes chez des alcooliques présentant des complications cardiaques ou autres de nature grave.

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