III. — Proi'hyl.\xie de l'alcoolisme
Nous résumerons cette prophylaxie en une seule proposition : diminuer par tous les moyens la consommation de l'alcool ; chercher à l'industrie des alcools des débouchés autres que celui de l'alimentation.
Au cours de notre exposé, nous avons indiqué les causes qui favorisent le développement de l'alcoolisme. II faut s'attaquer à chacune de ces causes en particulier. L'alcoolisme étant en grande partie sous la dépendance des mauvaises conditions sociales de la classe ouvrière, il est indispensable de rendre l'habitation, l'alimentation et la véture de l'ouvrier plus en harmonie avec les exigences modernes. Celui qui résoudra équitablement ce problème d'économie sociale aura fait les trois quarts de la besogne pour la disparition de l'alcoolisme.
Les idées reçues en faveur de l'alcool, les préjugés, les habitudes contractées, représentent une force mentale considérable contre laquelle il faut lutter par l'instruction et l'éducation appropriées des enfants, par la suggestion des médecins, par lés sermons des prêtres.
Moyens législatifs. — Les boissons alcooliques étant répandues à flots par
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les huit cent mille bouilleurs de crû, grâce à leur regrettable privilège', l'intérêt supérieur du pays exige qu'on supprime ce dernier.
La Suède et la Norvège ont vu diminuer rapidement la consommation de l'alcool grâce à cette suppression.
La production incessante des alcools industriels a inondé le marché de produits à bon marché, par conséquent trop facilement accessibles, constituant une tentation perpétuelle. L'augmentation de l'impôt sur les alcools et les boissons distillées pour être une mesure efficace, doit être énorme, de façon à décourager les industriels et, par ricochet, les consommateurs. Mais, tant que cet impôt ne sera que proportionné aux besoins du Trésor et non aux. intérêts de l'hygiène publique, il sera impuissant à restreindi'e le fléau.
Ainsi, on a augmenté l'impôt en France en le portant depuis 1900 à 351 fr. 20 (droits de consommation, d'entrée et d'octroi) par hectolitre (alcool à 100°) au lieu de 37 fr. 40 qu'on payait en 1830. Cette augmentation n'a donné que des résultats négatifs, et si en 1830 la consommation par tète d'habitant et par an ^tait en France de 1 litre et demi, elle est aujourd'hui de 41. 56. Cela prouve que la taxe est trop faible, qu'elle n'atteint nullement le consommateur, puisqu'il boit plus encore qu'autrefois.
Un impôt sur une substance dangereuse n'est vraiment efficace que s'il la rend inaccessible, et nous sommes infiniment loin de ce résultat. Aussi, l'impôt tel qu'il est établi sur les boissons distillées, uni au dégrèvement des boissons fermentées a-t-il déjà donné des résultats plutôt fâcheux pour l'année 1898, où la consommation a monté de 4 1. 56 à 4 1. 72. L'illusion de l'effet inoffensif des boissons fermentées provient des comparaisons que l'on fait entre le pochard d'autrefois, d'avant les alcools d'industrie, et l'ivrogne, ou plutôt l'alcoolique d'aujourd'hui. On oublie trop que la population de nos buveurs actuels se recrute principalement parmi les descendants directs ou indirects des buveurs de jadis et qu'à force de consommer des quantités de boissons fermentées (qui contiennent des alcools, à faible degré de concentration, c'est vrai, mais qui en contiennent), l'effet toxique s'accumule et finit par se produire. Encourager des millions d'individus plus ou moins touchés par l'alcoolisme héréditaire à' consommer du vin, de la bière et du cidre d'une façon exagérée est un moyen, au moins singulier de lutter contre les progrès incessants du mal. En réalité, comme disent Triboulet et Mathieu : « le dégrèvement des boissons fermentées est simplement une sorte de prime à l'alcoolisme officiel -. » Pour nous, l'impôt sur les boissons distillées devrait être énorme, presque inaccessible. Quant aux boissons fermentées, impôt progressif, fondé sur le degré alcoolique de ces boissons, nous semble utile pour mettre de sérieuses entraves à leur consommation exagérée (Roques).
Il faut aussi semer d'obstacles la route qui mène au débit. A l'heure actuelle, elle est trop courte, trop commode en France. En limitant le nombre des cabarets, on rend la distance qui les sépare du consommateur plus grande.
' Loi du 14 décembre 1875.
'- Triboulet et Mathieu. L'alcool el l'alcoolisme. Pails, 1900. p. 207.
TROUBLES MENTAUX DANS LES INTOXICATIONS ETC
Avantage très mince, il est vrai, car dans ce cas le consommateur se précautionne en apportant ou en faisant apporter à la maison une provision d'alcool suffisante pour un temps déterminé. L'ivrognerie de cabaret est alors transportée dans le sein de la famille ; il aurait peut-être mieux valu qu'elle ne sortît pas du cabaret. Pourtant, il est des individus qui boivent chez le marchand de vins et qui ne prendraient pas la précaution de faire une provision d'alcool. Donc, l'augmentation des licences est un moyen de diminuer le nombre des petits débits, mais au point de vue de la consommation de l'alcool elle ne peut donner que des résultats très minces. Aux États-Unis la taxe est assez forte : depuis 1882 les grands bars paient leur licence 5 000 francs et les petits cabarets paient 500 francs. Il est arrivé alors que plusieurs petits cabarets ont été réunis en un seul grand établissement. La concurrence des petits cabaretiers n'existant plus, l'exploitation se fait en grand par quelques gros capitalistes. On boit comme auparavant et l'hygiène n'y a absolument rien gagné. En Hollande, avant 1881, le commerce au détail des alcools se pratiquait librement; 43950 cabarets prospéraient dans le pays. La loi du 28 juin 1881 vint limiter le nombre de débits et le fit tomber en 1892, à 25 000. Au point de vue de la consommation, le résultat fut anodin : de 91. 8 elle passa à 8 I. 7. Même constatation en Suisse, en Ecosse. Aussi, le vrai moyen qui serait l'interdiction pure et simple de la vente des boissons distillées, commence-t-il a être employé. Cette interdiction a été appliquée pour la première fois en 1851 dans l'État du Maine ; des agents administratifs veillent à ce que l'alcool ne soit vendu que comme médicament, comme substance industrielle, ou comme réactif de laboratoire. Cette prohibition générale dite « loi du Maine » a trouvé des imitateurs dans plusieurs États voisins : le New-Hampshire, le Kansas, le lowa, le Sud et le Nord Dakota, le Vermont, provinces occidentales du Canada. Dans d'autres États, comme celui de Géorgie, on voit des communes qui décident, chacune pour son compte, la prohibition locale de la vente de l'alcool à boire, et cela au suffrage universel, à la majorité absolue. L'alcool industriel ne peut circuler qu'après dénaturation. Actuellement la prohibition locale est en vigueur dans seize États de l'Union. La colonie anglaise de la Nouvelle-Galles du Sud a adopté aussi le principe de la prohibition locale qui ne peut être appliquée que par le vote des 2/3 de la population, les femmes ayant le droit de participer au vote.
La Suède applique la prohibition locale pour les boissons distillées; la Norvège pour toutes les boissons alcooliques.
Deux mille paroisses d'Angleterre n'ont pas de cabarets par suite d'une loi qui autorise les grands propriétaires terriens à interdire dans leurs possessions la vente des spiritueux. Cette prohibition fut soutenue par Gladstone sous le nom d'option locale. Il existe à Liverpool tout un faubourg qui se trouve dans ces conditions, et il paraît que l'état sanitaire de ce quartier est particulièrement bon. Il y a certainement en Angleterre une tendance à adopter la prohibition locale par le suffrage des habitants d'une commune. Le projet de la loi de William Harcourt, dont l'adoption n'est qu'une question
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de temps, stipule que si la moitié des habitants d'une paroisse se prononce en faveur de la prohibition locale de la vente des spiritueux, la prohibition est acquise. L'option locale a été également adoptée par la Nouvelle-Zélande.
Si on voulait appliquer ce système dans les communes de France, seulement en ce qui concerne l'absinthe et les similaires, on en retirerait de précieux avantages pour la santé publique. Mais nous n'en sommes pas encore là.
Un système qui a donné, conjointement avec d'autres moyens comme la suppression du privilège des bouilleurs, des bons résultats en Suède et en Norvège, consiste à faire racheter par les sociétés de tempérance les débits où l'on ne vend que des alcools purifiés et à un prix assez élevé pour décourager les consommateurs trop zélés. Ces sociétés philanthropiques dites en Suède et en Norvège : bolag ou « sociétés de l'octroi » ont débuté à Goeteborg et à Stockholm en 1865, et leur façon assez ingénieuse de combattre l'alcoolisme est connue sous le nom de système de Goetebo?'g ou inonopole de sociétés. Leur but principal étant de sevrer les populations d'alcool, elles ferment les auberges de très bonne heure et même certains jours (fêtes, événements politiques), elles ne les ouvrent pas du tout. Malgré tous ces obstacles apportés à la consommation d'alcool, ces bolag font leurs affaires, réalisent des gros bénéfices qui vont à des œuvres d'utilité publique. Les chiffres officiels accusent en même temps une diminution très sensible dans la consommation de l'alcool par tête et par an ; ainsi pour la Suède et la Norvège, elle est descendue de :2 1. 4 en 1875 à 1 1. 5 en 1890 ; pour la Suède de 5 I. 4 en 1875 à 3 1. 4 en 1890. Cet exemple montre qu'il ne faut négliger aucun moyen, si petit qu'il paraisse, du moment qu'il constitue un obstacle pour se procurer facilement de l'alcool ; ainsi, Vinterdiction de la vente des apéritifs (absinthe et similaires), dans les cantines, est une bonne mesure adoptée en France par le Ministère de la Guerre; elle serait meilleure encore si elle s'étendait sur toutes les boissons distillées ; de même, la. réglementation des heures et des jours d'ouverture des débits de marchands de vin ne peut que contribuer h gêner les consommateurs trop assidus; la défense de servir à boire à des clients ivres ou à des enfants est consacrée par une loi française, mais qui n'est malheureusement jamais appliquée; la déchéance temporaire ou dé fmitive de la puissance paternelle, dans le cas d'ivrognerie chronique, incurable; la non reconnaissance des dettes de cabaret; enfin, Vapplication des lois pénales contre le délit de l'ivresse.
Monopole. — Reste à dire quelques mots du monopole de l'alcool par l'État, projet fortement appuyé par Alglave, Guillemet, Maujan.
L'Etat peut exercer le monopole de trois manières distinctes ou combinées entre elles : monopole de fabrication, de rectification et de vente.
Le projet de Alglave se résume ainsi :
L'Etat rachètera à un prix supérieur au cours actuel tous les alcools produits en France, et se chargera de les faire rectifier dans les usines à lui. Ensuite, il revendra les alcools rectifiés aux débitants avec cette clause spéciale que les cabaretiers ne paieraient la marchandise qu'après l'avoir vendue.
Tout ce qui ne sera pas vendu restera à crédit en de'pôt chez le marchand de vin sans aucun risque pour lui. Une remise de 20 p. 100 sera accordée aux cabaretiers sur la vente des alcools rectifiés. Le consommateur ne paiera pas plus cher qu'avant, au contraire : le petit verre d'alcool rectifié pourra être [offert pour dix centimes. Aucune entrave ne sera apportée à la fabrication du cognac et des liqueurs de tout genre du moment qu'on n'emploiera que l'alcool vendu par l'État.
Au point de vue financier, il faut faire compliment à l'auteur de ce iirojet, puisque le Trésor pourra encaisser, grâce à sa réalisation, plus de onze cent millions de francs par an. c'est-à-dire une somme supéi'ieure de huit cent millions à celle que produit actuellement l'impôt sur l'alcool. Mais, sous le prétexte fallacieux que l'alcool est rectifié, ce projet contient plus qu'il n'en faut pour jeter le pays dans une catastrophe irrémédiable. L'alcool rectifié, nous l'avons suffisamment établi plus haut, est le principal agent d'intoxication de toutes les boissons distillées. En adoptant le projet indiqué ci-dessus, on donne une prime à tous les bouilleurs de cru à qui l'État achète dans d'excellentes conditions pour eux tous les alcools qu'ils produisent. Le nombre des cabaretiers, qui est déjà phénoménal, augmentera encore, car un métier dans lequel on ne court aucun risque et où l'on gagne sûrement sa vie, sera recherché de plus en plus. Enfin, le prix infime du petit verre sera un encouragement pour le consommateur. Donc, avec un pareil projet, on va tout droit à l'inondation de la Erance par l'alcool, avec toutes les conséquences que nous n'avons plus à rappeler.
Le monopole de la rectification existe en Suisse depuis 1886 et, au point de vue des résultats hygiéniques, il suffit de rappeler la phrase de Eorel : «Heureux sont les États qui n'ont pas encore fait cette dangereuse expérience». Rochat arrive à la même conclusion
La Russie fait en ce moment cette expérience sur une échelle plus vaste encore : là, depuis 1894, non seulement l'État rectifie lui-même les alcools, mais il s'est octroyé le monopole de leur vente, du moins dans un certain nombre de gouvernements.
Nous ne voulons pas entrer ici dans les détails financiers de ce régime» mais, au point de vue hygénique, des savants compétents comme Borodine et Grigorieff- ont déclaré ce système absolument néfaste; pour eux, le monopole a engendré en Russie un nouveau mode de consommation : il a transplanté l'ivrognerie du cabaret dans le ménage.
Il existe en Russie des restaurants populaires qu'on appelle des traklirs ; autrefois, on y mangeait et buvait du thé ; actuellement, on y vend des spiritueux en quantité considérable, sous prétexte que ces établissements ne sont pas classés comme des débits. La fraude des alcools bat son plein, naturellement. Le nombre des débits gouvernementaux est plus considérable qu'auparavant. A Saint-Pétersbourg, par exemple, la statistique démontre
* L.-L. Rochat. La lui te contre Valcoolisme en Suisse, 1895.
' Borodine et Grigoriefï. Le monopole en Russie, in C. R. du VU' Congrès international contre l'alcoolisme, avril 1899. Paris.
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que pour 10 675 maisons, le nombre de cabarets officiels est de 2 382, ce qui fait un cabaret pour 4 ou 5 maisons. La consommation annuelle atteint un chiffre élevé : elle est de 36 1. 87 d'alcool à 40° par habitant, sans distinction d'âge ni de sexe. Dans les hôpitaux de la capitale russe on reçoit par an 16 839 alcooliques des deux sexes; le nombre de morts par alcoolisme atteint à Saint-Pétersbourg le chiffre de 67 par an.
La conclusion est facile à tirer : le monopole constitue, au moins au début de son application, un moyen pour enrichir le Trésor, mais il est des plus dangei'eux pour la santé publique, et il ne peut que contribuer à la ruine matérielle et morale des classes pauvres de la société.
Éducation et instruction anti-alcoolique. — Nous avons dit que la prophylaxie anti-alcoolique doit consister dans une lutte contre les préjugés et les habitudes. Ce rôle appartient aux éducateurs, aux prêtres, aux médecins. Libres ou enrôlés dans des sociétés de tempérance, leur rôle est très précis : ils doivent préparer l'opinion publique de l'avenir en faveur de toutes les lois et de toutes les mesures propres à diminuer en France les ravages de l'alcoolisme. La « Société Française de tempérance » a commencé sa campagne depuis trente ans. D'autre part, dès 1895, notre Ministère de l'Instruction publique a compris la tache qui lui incombait dans cette entreprise, et à la suite d'un rapport que nous avons été appelé à lui présenter, nous avons été chargé d'inaugurer la campagne anti-alcoolique dans les écoles primaires, élémentaires et supérieures de Paris ^ et aussi à l'École Normale des instituteurs de la Seine.
Les programmes de l'enseignement primaire ont été depuis totalement l'emaniés dans le sens de cette campagne, et, à l'heure actuelle, les dangers de l'alcoolisme sont enseignés d'une façon régulière dans toute la France, ainsi que le constatent les rapports des Inspecteurs généraux. Comme corollaire de cet enseignement spécial se fondèrent un peu partout des sociétés scolaires et post-scolaires contre l'alcoolisme ; citons les sections cadettes de la Société française de Tempérance et de V Union française anti-alcoolique, fondée parLegrain, V Association de la Jeimesse Française tempérante fondée par nous-même.
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B. — Chloralisme.
{Chloralisme chronique et delirium tremens chloralique.)
Historique. — L'histoire du chloralisme chronique commence avec l'introduction de l'hydrate de chloral dans la thérapeutique. C'est ainsi que dans le courant de l'année 1869, date de cette introduction par Libreich, un mémoire de Jastrowitz' signale des troubles circulatoires graves dus ù l'usage prolongé du médicament. L'année d'après. Lange ^ publie un cas de diminution de l'activité cérébrale résultant de la même médication, et Kaiser ^ note des troubles de la sensibilité avec paralysie des extrémités supérieures. Depuis, il ne se passe
' Jastrowitz. Berliner Klinische Wochenschvifft, 1869. ■ Lange. Berliner Klinische Wochenschvifft , 1870, n« 10. ' Kaiser. Philadelphia médical Times, i&ld, n° 6.
INTOXICATIONS CÉRÉBRALES PAR USAGE HABITUEL
pas d'année sans qu'on ne voit signaler dans les recueils scientifiques un cas de trouble circulatoire, respiratoire, cutané ou nerveux provoqué par le chloralisme chronique. Le mémoire de Rehm '■ dans lequel l'historique de cette intoxication est longuement exposé, rapporte un grand nombre d'observations qui font bien connaître les accidents subaigus duchloralisme.
En France, on connaissait ces faits qui furent signalés, notamment, dans le travail de Pichon-, en 1888, à propos de l'association du chloralisme avec le morphinisme. Ce qu'on ne connaissait guère jusqu'à ces derniers teinps, c'est la possibilité d'observer au cours du chloralisme chronique un accès de délire comparable au delirium Iremens de l'alcoolisme chronique. Or, grâce à Gilbert Ballet qui publia la première observation de delirium Iremens chloralique en 1893 et la seconde en 1899, cette possibilité est cliniquement démontrée^. Nous pouvons donc tracer actuellement un tableau assez complet de l'intoxication chronique par l'hydrate de chloral.
Etiologie. — Le chloralisme d'habitude se comporte comme toutes les autres intoxications volontaires : il crée une tendance à absorber régulièrement une certaine dose de chloral, dose qui va généralement en augmentant. Les accidents sont dus tantôt a l'abus de cette substance, tantôt à sa suppression, absolument comme dans l'alcoolisme ou le morphinisme. Ce sont généralement des sujets névropathiques qui contractent l'habitude d'absorber régulièrement du chloral. Au début, c'est à l'occasion d'une insomnie, d'une névralgie, d'un malaise qu'on a recours au chloral ; l'accoutumance ne tarde pas à se produire, et au bout de quelques semaines l'habitude est fortement contractée. Si à ce moment on détermine la cessation brusque de l'usage du chloral, on crée un état de besoin comparable à bien des points de vue à l'état de besoin du morphinomane : des accidents plus ou moins graves éclatent et parmi eux des troubles nerveux, principalement. Au point de vue étiologique, il importe de distinguer ces troubles nerveux par abstinence du chloral de ceux qui surviennent par usage régulier et progressif de cette substance.
Symptomatologie. — Accidents nerveux dus à l'usage régulier du chloral. — Au lieu de calmer la douleur et procurer le sommeil, l'abus du chloral détermine souvent de l'excitation, une insomnie extrêmement tenace, une hyperesthésie générale. Dans d'autres cas, il provoque un état de dépression voisin de la stupeur.
Dans la forme d'excitation, le chloralisme chronique peut se manifester par des attaques épileptiformes et des hallucinations surtout vespérales, comme dans un cas de Bruselius, rappoi'té par Rehm. Kirn cite un cas de psychose chloralique avec hallucinations visuelles et auditives déterminant une extrême agitation.
' Rehm. Archiv. fui' Psychiatrie. Berlin, 1886. * Pichon. Les maladies de l'esprit, Paris, 1888.
' G. Ballet. Société médicale des liùpilaux, 1893; Société de Neurolofjie, décembre 1899 : et Thèse de Galandraud. Paris, 1899. ... . -
TROUBLES MENTAUX DANS LES INTOXICATIONS ETC
La forme torpide, apathique de l'intoxication chloralique, se caractérise par une profonde dépression, un demi-assoupissement dans lequel le malade est plongé. Cet état peut s'accompagner de délire et d'hallucinations comme cela est signalé dans une observation de Rehm
Les accidents psychiques dus à la suppression brusque du chloral revêtent généralement les mêmes formes, ainsi que l'ont constaté Schiile et Kirn, c'est-à-dire : \° l'excitation avec ou sans attaques épileptiformes, avec ou sans hallucinations de diverse nature; 2° la dépression avec affaiblissement passager ou durable des facultés intellectuelles, troubles sensoriels divers.
Parmi les accidents rares pouvant survenir au cours du chloralisme d'habitude, il convient de signaler le delirium tremens chloralique dont Gilbert Ballet a tracé la description.
Delirium tremens chloralique. — L'accès délirant aigu ou suraigu survenant au cours du chloralisme d'habitude se manifeste généralement chez des sujets névropathiques, déséquilibrés, morphinomanes anciens ou actuels qui depuis de longues années usent et abusent du chloral. Pendant longtemps ces malades éprouvent les symptômes ordinaires de l'intoxication chronique par ce médicament : fatigue et lassitude générales, surtout le matin au réveil, après un sommeil agité par toute sorte de rêves ; tremblement des mains au lever ; poussées de rougeur à la figure après les repas ; amaigrissement. Pour que l'accès délirant éclate dans ces conditions, il faut, ou bien que les sujets augmentent d'une façon inaccoutumée la dose journalière du chloral, ou bien qu'ils se trouvent brusquement privés, et d'une façon totale, de leur calmant liabituel. Qu'il survienne apotu niniio ou a potu suspens o, l'accès est précédé pendant deux ou trois jours de quelques signes prodromiques qui varient d'un sujet à un autre : c'est tantôt de l'agitation avec insomnie et fièvre, tantôt de la torpeur avec ralentissement du pouls; mais ce qui ne manque jamais à cette période prodromique, c'est l'exagération du tremblement des mains qui s'étend parfois au corps tout entier; en même temps, l'haleine exhale une odeur chloroformique plus ou moins intense, la face est rouge et le sujet a un aspect manifestement ébrieux.
Insensiblement, la période prodromique cède la place à la période d'état, et le tableau clinique ressemble alors, à s'y méprendre, à celui des individus atteints delirium tremens alcoolique. En effet, la température du corps s'élève à 38°, 39°, parfois davantage. Le visage et le corps sont en sueur. Un tremblement général agite le corps. Dans certains cas le malade produit l'impression d'être à l'état vibrant. Tout tremble : les membres supérieurs et inférieurs, les lèvres, la langue. Les oscillations dont se compose ce tremblement sont petites et rapides. La trémulation de la langue et des lèvres donne par moments à la parole l'apparence d'un bredouillement. Souvent on constate aussi des soubresauts des tendons et des muscles. Dans l'ensemble, on a l'impression du tremblement alcoolique, sauf qu'il est peut-être moins intense et surtout moins continu dans le delirium tremens chloralique. Les pupilles sont
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tantôt dilatées, tantôt rétrécies ; leurs réactions sont paresseuses. Les réflexes rotuliens sont normaux.
L'état psychique se caractérise par des rêvasseries fondées principalement sur des hallucinations visuelles et auditives. Ce rêve hallucinatoire est généralement peu intense; le sujet est plutôt déprimé, il a des tendances à la torpeur et les hallucinations sont le plus souvent peu vives.
L'évolution du delirium tremens chloralique est variable, en rapport avec l'état antérieur du sujet, l'état de son cœur ou de ses reins.
Chez certains malades la suppression brusque et complète du chloral aggrave la situation : la fièvre monte, le tremblement augmente encore plus, la torpeur s'exagère et des accidents comateux se produisent avec terminaison par la mort. Mais si au lieu de cesser brusquement l'usage du chloral, on continue à le donner à des doses progressivement décroissantes, une détente ne tarde guère à se produire dans les quarante-huit heures : le rêve hallucinatoire cesse pendant quelques heures le matin ; au bout de quelques jours, il disparaît complètement alors que le tremblement et les soubresauts des tendons persistent pendant quelque temps.
La durée totale de l'accès est de quatre à cinq jours.
On comprend que le diagnostic ne soit pas toujours très facile et que la première idée qui se présente en pareil cas c'est celle d'un accès de delirium tremens alcoolique. Les commémoratifs seront d'un grand secours pour écarter le diagnostic d'alcoolisme. On se fondera aussi sur le caractère des troubles sensoriels, beaucoup plus fugaces, beaucoup moins vifs dans le chloralisme aigu que dans l'alcoolisme.
Avec les réserves faites relativement à l'état antérieur des sujets et au mode de traitement employé, \q pronostic est généralement bénin.
Le traitement du chloralisme chronique ou subaigu consiste dans la suppression lente et pi^ogressive de l'agent toxique.
En présence du delirium tremens chloralique, on ne saurait dire avec certitude s'il est préférable de recourir à la suppression brusque ou à la diminution progressive de l'agent toxique. Dans l'un des cas dont G. Ballet a relaté l'observation, le chloral fut supprimé dès le début des accidents : la malade succomba. Dans le second, au contraire, oîi la suppression n'eut lieu que progressivement, le malade survécut. Il semblerait donc, ce que a priori on peut d'ailleurs aisément concevoir, que l'on doive plutôt adopter la dernière manière de faire.
Il va de soi qu'on tiendra compte dans le traitement du chloralisme aigu des indications qui dérivent de la lièvre, des troubles cardiaques, de l'état des voies digestives et de celui de la nutrition générale.
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TROUBLES MENTAUX DANS LES INTOXICATIONS ETC
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