I. — Délire ambitieux systématisé (Mégalomanie
Après ce que nous avons dit de la phase mégalomaniaque du délire de persécution systématique (voy. p. 524), il serait [superflu de décrire longuement les idées délirantes qui constituent le délire ambitieux systématisé primitif ; elles sont de même nature ou même identiques, et elles portent soit sur les richesses, soit sur les titres honorifiques et le rôle social du malade, soit enfin sur des grandeurs mystiques. Fréquemment aussi, elles s'accompagnent d'idées de persécution plus ou moins caractérisées. La différence capitale réside dans l'époque d'apparition des idées de grandeur. Tandis qu'elles sont secondaires dans le délire de persécution et qu'elles y affectent toujours la signification d'une réhabilitation et d'un dédommagement, ici, elles sont les premières en date et en importance, elles sont réellement primitives et, par rapport à elles, les idées de persécution sont secondaires et accessoires.
Suivant la tournure que présentent les conceptions délirantes, le délire ambitieux systématisé est encore appelé délire philanlhropiqioe , des réformateurs, des inventeurs.
Plus fréquemment, semble-t-il, que le délire de persécution systématique, le délire ambitieux se développe chez des individus qui présentent des tares héréditaires ou congénitales, et qui en outre sont des débiles de l'intelligence. Mais il s'en faut que ce soit la règle générale et que l'on puisse, à l'exemple de certains auteurs, considérer l'idée de grandeur comme l'indice d'un amoindrissement intellectuel ; c'est là une errevir psychologique. Assez souvent, ce délire se rencontre chez les sujets fort intelligents, d'une grande activité intellectuelle. Dans ces cas, les conceptions maladives présentent une logique trompeuse et, comme elles sont appuyées parfois de faits réels (découvertes, écrits scientifiques ou littéraires d'une certaine valeur, etc.) ; comme, d'autre part, le malade peut dissimuler pendant un certain temps les exagérations outrées de son orgueil et ses dignités imaginaires, il arrive (jue le délire est méconnu, que le malade passe pour un homme de génie et qu'il exerce sur son entourage ou même sur la société tout entière une
' Esquirol et Marc. Ouvrages ci/és. Krafft-Ebiiig, Sclmle, Daftonct. Bail, Magnan, Trail.és et leçons déjà cités. Serge Souklianoff. Contribution à l'étude de la Paranoïa inventoria. Annal, méd.-psycli. septembre. 1896.
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influence plus ou moins profonde. Leuret ' avait déjà note' la différence qui existe, au point de vue de l'extension et de l'absurdité du délire, entre les malades intelligents et instruits et entre ceux dont l'intelligence est débile ou peu cultivée : « L'homme instruit, disait-il, quand il est aveuglé par cette passion, monte quelques degrés ; l'homme ignorant va d'un seul bond jusqu'au sommet; le premier se fait ministre, roi ou empereur; le second s'arrête rarement à ces dignités trop fragiles, il se fait Dieu. Les dieux que l'on rencontre dans les maisons d'aliénés appartiennent presque tous à la classe pauvre ». Il est juste d'ajouter que Leuret, en décrivant la Monomanie d'orgueil, avait principalement en vue des paralytiques généraux et des déments.
Les auteurs ont tous observé que le délire ambitieux systématisé se développe à peu près constamment chez des sujets très vaniteux, ayant toujours eu d'eux-mêmes une opinion très avantageuse, et dont l'état moral se caractérise par un égo'isme profond, par une indifférence complète h l'égard des sentiments et des intérêts d'autrui.
a. La ^évioàQ d'incubation est généralement très longue, elle présente l'ébauche des symptômes qui atteindront leur plein développement à la période d'état. Les sujets sont sans cesse préoccupés de rêves de grandeur et d'ambition, ils se découvrent des talents supérieurs, ils écrivent des ouvrages littéraires ou scientifiques, ils appliquent leurs facultés artistiques plus ou moins réelles à des œuvres qui doivent leur assurer la gloire et la foi'tune. Certains s'adonnent plus spécialement aux inventions de toute espèce (délire des inventeurs) ou bien ils élaborent continuellement des projets de réforme politique ou sociale (délire des réformateurs, des philanthropes) qui, d'après eux, assureront le bonheur de l'humanité, etc. Ces diverses manifestations présentent, suivant le niveau intellectuel et le degré de culture, plus ou moins de valeur et d'originalité ; mais elles ont toujours, même chez les mieux doués de ces malades, quelque chose de bizarre, de mal adapté qui les rend infailliblement ou nuisibles ou stériles.
Le langage, l'attitude extérieure trahissent ordinairement l'orgueil et les préoccupations grandioses de ces sujets. Ils sont hautains, dédaigneux, insolents dès qu'on les contredit, ils ont le ton condescendant et protecteur avec ceux qui les prennent au sérieux. Ils tranchent de haut et sans hésitation les questions les plus difficiles, ils n'admettent jamais la discussion, et ils éprouvent le plus complet mépris pour « le vulgaire », c'est-à-dire pour l'humanité tout entière. Cette manière d'être caractéristique s'accuse naturellement de plus en plus avec les ^^rogrès du délire,
A la période d'incubation, il n'est pas rare de voir ces malades compromettre leur fortune et leur situation par les tentatives imprudentes, par les spéculations hasardées que leur suggèrent une assurance et une vanité hors de toute mesure.
b. Quand la période d'éto^ est constituée, le délire est alors évident à tous ' Leurot. Fragments psychologiques sur la folie, Paris, 1834.
DÉLIRES SYSTÉMATISÉS OU PARTIELS
les yeux. Les malades s'attribuent une fortune, des dignités, des titres do noblesse purement imaginaires. Suivant la tournure de leur esprit et leur éducation, les uns se disent de famille princière ou royale, les autres ont inventé des machines d'une puissance et d'une ingéniosité cxtraordinaii^es, d'autres sont écrivains et poètes de génie, leurs œuvres « font pâlir les ombres de Corneille et de Victor Hugo », d'autres enfin se considèrent comme des
Fig. 43. — Mégaloiuaniu.
prophètes, d'illustres réformateurs de l'humanité, directement inspirés par Dieu même, etc, etc.
Les idées délirantes sont continues, mais elles s'accroissent par poussées successives, accompagnées d'accès d'agitation plus ou moins vive.
Les hallucinations de l'oviïe existent dans un certain nombre de cas, mais, d'après Krafft-Ebing, elles ne seraient pas fréquentes.
Il est habituel d'observer, chez les délirants ambitieux systématiques, quelques idées de persécution; elles sont parfois assez actives pour déterminer des réactions violentes et dangereuses contre les prétendus persécuteurs. Mais ces idées de persécution, toujours secondaires, naissant des obstacles
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que rencontre le malcade dans la réalisation de ses projets insensés, ne jouent aucun rôle dans la genèse des troubles délirants. Elles n'ont jamais ni la fixité ni l'intensité des idées de grandeur primitives.
c). Enfin, la période de déclin ou de délire stéréotypé est marquée par l'atténuation des symptômes réactionnels, atténuation en ■ rapport avec une moindre activité délirante, avec la disparition des hallucinations quand il en existait. Le malade se confine dans une attitude réservée et hautaine, il ne consent à parler qu'à certaines personnes, souvent il arbore des insignes, des décorations de toute espèce, il distribue des brevets et des titres qu'il a créés, etc. Son délire ne se renouvelle p\ns, il devient monotone et sans éclat, les mêmes idées reviennent dans les mêmes termes, comme une leçon apprise par cœur, et elles tournent de plus en plus à une sorte de rabâchage. Cette dernière période peut durer très longtemps, sans aboutir à une démence véritable ; celle-ci est une terminaison exceptionnelle.
Si le délire ambitieux sj'stématisé primitif se développe de préférence dans la première moitié de la vie, on peut l'obser-ver avec ses caractères bien définis dans la vieillesse avancée et indépendamment de tout affaiblissement appréciable des facultés, en dehors de toute sénilité. Ces cas sont rares. Nous en avons publié avec G. Ballet un exemple très i^emarquable, autant par le grand âge du malade (quatre-vingts ans passés) que par sa vigueur intellectuelle et la fermeté du délire i. Cullerre a communiqué au Congrès de Bordeaux^ une observation analogue, relative à un vieillard de soixante-douze ans.